LIVRE VIII. — CHAPITRE VIU
Cette oraison funèbre est une belle histoire; et Bossuet s'y montre en beaucoup d'endroits le rival de Tacite ; il inspire même plus de confiance que Tacite. Il juge les événements et les hommes sans amertume^ comme sans amour et sans haine. On ne le voit jamais tourmenté de l'étude pénible de peindre les hommes encore plus pervers qu'ils ne le sont, et de supposer au crime plus de génie qu'il n'en a eu , peut-être même qu'il ne peut en avoir. Bossuet est toujours simple , parce qu'il est toujours vrai ; mais il sait allier cette simplicité à une finesse d'observation^ à nne profondeur et à une connaissance des hommes qui étonne toujours dans un homme qui passa la plus grande partie de sa vie dans son cabinet. » (Bausset.)
Rien ici ne vient exciter l'enthousiasme et faire jaillir les feux éclatants de l'éloquence ; ce ne sont ni les grandeurs de ce monde^ abîmées dans l'infortune ou brusquement tombées sous les coups de rimpitoyable mort^ ni le cliquetis des armes ^ ni les cris de la mêlée^ ni les héros couverts de sang et de poussière^ ni les bruyantes fanfares de la victoire... Tout est froid comme le portefeuille d'un ministre , calme comme une robe magistrale , simple et uni comme la vie d'un chrétien père de famille... Un orateur ordinaire se serait^ comme on dit vulgairement^ battu les flancs pour échapper à la monotonie de son sujet ; il se fût jeté dans les phrases sonores, les peintures forcées, les élégants hors-d'œuvre, les profondeurs mystérieuses de la politique... Bossuet monte en chaire avec le calme de son sujets et semble avoir mis de côté toute pensée d'éloquence. Son exorde contient une louange^ mais renfermée en quelques lignes^ et voici comment il annonce le partage de son discours :
« Nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse : qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs, il a vécu aussi modeste que grand; que dans ses importants emplois^ soit qu'il nous paraisse^ comme chancelier^ chargé de la principale administration de la justice^ ou que nous le considérions dans les autres occupations d'un long ministère, supérieur à ses intérêts, il n'a regardé que le bien public; et qu'enfin, dans une heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande âme le sacré dépôt de l'autorité si bien confié à ses soins, il a vu disparaître
im . HISTOIRE DE BOSSUET.
toute sa grandeur avec sa tie, sans qu'il lui en ait coûté un seul soupir : tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances. De sorte qu'il nous parait^ selon la promesse du Sage, dans « une gloire immortelle, » pour s'être soumis aux lois de la yéritable sagesse, et pour ayoir fait céder à la modestie l'édat ambitieux des grandeurs humaines, rintérêt particulier à l'amour du bien public, et la vie même au désir des biens étemeb. C'est la gloire qu'a remportée très-haut et puissant seigneur messire filichel Le TelUer, cheyaUer, Chancelier de France.»
Dans la première partie, Torateur montre son héros a né avec l'amour de la justice et appliqué à se sanctifier dans son état, b Ici nous rencontrons une peinture de la justice humaine , digne du maître qui la crayonne.
« Ouvrez les yeux, chrétiens; contemplez ces augustes tribunaux où la justice rend ses oracles : vous y verrez avec David, « les dieux de la terre, qui meurent à la vérité comme des hommes ^, » mais qui cependant doivent juger comme des dieux, sans crainte, sans passion, sans intérêt; le Dieu des dieux à leur tête, conune le chante ce grand roi d'un ton si soblime dans ce divin psaume : <c Dieu assiste, dit-il % à l'assemblée des dieux, et au milieu il juge les dieux. » 0 juges, quelle majesté de vos séances ! quel président de vos assemblées! mais aussi quel censeur de vos jugements! Sous ces yeux redoutables , notre sage magistrat écoutait également le riche et le pauvre ; d'autant plus pur et d'autant plus ferme dans l'administration de la justice, que sans porter ses regards sur les hautes places, dont tout le monde le jugeait digne, il mettait son élévation comme son étude à se rendre parfait dans son état. »
Lorsque Bourdaloue tient sur son chevalet un juge prévaricateur, il' lui applique des coups de lanières qui laissent leur empreinte sanglante sur le corps du patient. Bossuet aussi va aborder ce sujet ; mais il va le traiter en Bossuet, c'est-à-dire avec une noblesse qui n'enlève rien à la force du tableau.
« Non, non, ne le croyez pas, que la justice habite jamais dans les âmes où l'ambition domine. Toute âme inquiète et ambitieuse est incapable de règle. L'ambition a fait trouver ces dangereux expédients, où, semblable à un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne parlons pas des corruptions qu'on a honte d'avoir à se re-
1 Ego dizi : Dii estis ; tos autem sicut homines morieminî. Ps. lxi,ii,<
6,7. * Deos stetit in syaagoga deorum : in medio autem deos dijudicat. Ibid., !•