LIVRE VIU. — CHAPITRE VIII
procher. Parions de la Iftcheté oa de la licence d'une justice arbitraire^ qui^ sans règle et sans maxime^ se tourne au gré de Tanû puissant Par* Ions de la complaisance, qui ne Teut jamais ni trouver le ûl, ni arrêter le progrès d'une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artilke qui fait prononcer à la justice , comme autrefois aux démons, des oracles ambigus et captieux? Que dirai-je des difficultés qu'on suscite dans Texécution, lorsqu'on n'a pu refuser la justice à un droit trop clair? « La loi est déchirée, comme disait le Prophète ^ et le jugement n'arrive jamais à sa perfection. y> NonpervmituBquead finem judicium. Lorsque le juge veut s'agrandir, et qu'il change en une souplesse de cour le rigide et inexorable ministère de la justice, il fait naufrage contre ces écueils. On ne voit dans ses jugements qu'une justice im]^brfaite; semblable, je ne craindrai pas de le dire , à la justice de Pilate : justice qui fait semblant d'être vigoureuse à cause qu'elle résiste aux tentations médiocres, et peut-être aux clameurs d'un peuple irrité, mais qui tombe et dis^arsdt tout à coup, lonh qu'on allègue, sans ordre même et mal à propos, le nom de César. Que dis-je le nom de César? Ces âmes prostituées à l'ambition ne se mettent pas à si haut prix : tout ce qui parle, tout ce qui approche, ou les gagne, ou les intimide ; et la justice se retire d'avec elles. »
L'orateur raconte ensuite comment Mazarin trouva Le Tellier intendant de justice en Piémont ; comment il devina ce génie et prépara sa haute fortune... Comment enOn le modeste magistrat, promu aux fonctions les plus éclatantes et les plus délicates, sut conserver la modération et le calme d'un homme fort.
(( Dans les fortunes médiocres, l'ambition encore tremblante se tient si cachée, qu'à peine se connait-elle elle-même. Lorsqu'on se voit tout d'un coup élevé aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur qu'on mérite d'autant plus de si grands honneurs qu'ils sont Tenus à nous conune d'eux-mêmes, on ne se possède plus; et si vous me permettez de vous dire une pensée de saint Chiysostome, c'est aux hommes Tulgaires un trop grand effort, que celui de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre ne s'y laissa pas emporter. Quel autre parut d'abord plus capable des grandes affaires? Qui connaissait mieux les honunes et les temps? Qui prévoyait de plus loin, et qui donnait des moyens plus sûrs pour éviter les inconvénients dont les grandes entreprises sont environnées? Mais dans une si haute capacité et dans une si beUe réputation, qui jamais a remarqué ou sur son visage
' Lacerata est lex : et non pervenit usque ad flnem judicium. Habac, i, 4.
un air dédaigneux, ou la moindre vanité dans ses paroles? Toujours libre dans la conversation^ toujours grave dans les affaires^ et toujours aussi modéré que fort et insinuant dans ses discours^ il prenait sur les esprits un ascendant que la seule raison lui donnait. On voyait et dans sa maison et dans sa conduite^ avec des mœurs sans reproche^ tout également éloigné des extrémités^ tout enfin mesuré par la sagesse. S'il sut soutenir le poids
des affaires^ il sut aussi les quitter^ et reprendre son premier repos
» La pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins agréable. Dans la même vivacité^ on lui vit faire seulement de plus graves réflexions sur la caducité de son àge^ et sur le désordre extrême que causerait dans TEtat une si grande autorité dans des mains trop faibles. Ce qu'il avait vu arriver à tant de sages vieillards , qui semblaient n'être plus rien que leur ombre propre^ le rendait continuellement attentif à lui-même. Souvent il se disait en son cœur que le plus malheureux effet de cette faiblesse de Tâge^ était de se cacher à ses propres yeux; de sorte que tout à coup on se trouve plongé dans Tabime sans avoir pu remarquer le fatal moment d'un insensible déclin; et il conjurait ses enfants^ par toute la tendresse qu'il avait pour eux^ et par toute leur reconnaissance^ qui faisait sa consolation dans ce court reste de vie^ de l'avertir de bonne heure^ quand ils verraient sa mémoire vaciller ou son jugement s'afTaiblir^ afin que^ par un reste de force, il pût garantir le public et sa propre conscience des maux dont les menaçait l'infirmité de son âge. Et lors même qu'il sentait son esprit entier^ il prononçait la même sentence^ si le corps abattu n'y répondait pas; car c'était la résolution qu'il avait prise dans sa dernière maladie; et plutôt que de voir languir les affaires avec lui^ sises forces ne lui revenaient^ il se condamnait^ en rendant les sceaux, à rentrer dans la vie privée^ dont aussi jamais il n'avait perdu le goût; au hasard de s'ensevelir tout vivant, et de vivre peut-être assez pour se voir longtemps traversé par la dignité qu'il aurait quittée : tant il était au-dessus de sa propre élévation et de toutes les grandeurs humaines ! »
Quelles nobles pensées I Quelle magnlQque diction I L'orateur n'a pas cherché l'éloquence ; elle naît sous ses pas comme les fleurs sous le soleil du printemps. Mais la seconde partie nous parait burinée avec une perfection bien plus merveilleuse ; c'est tout Bossuet, avec l'incomparable richesse de son génie.
Le Tellier a été appelé à Paris; il occupe un important ministère; jeune encore, sous la haute direction de Mazarin^ et dans uoe situation qui regorge de périls. La France, menacée par les intrigues de l'étranger, est désolée au dedans par la guerre civile.