‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 139 sur 260 · LIVRE VÎII, — CHAPITRE VIÎI · texte numérisé non relu

LIVRE VÎII, — CHAPITRE VIÎI

Un ministère détesté et criblé de mille traits, un gouvernement en proie à la terreur^ un roi incapable de toute action personnelle, un ministre ombrageux, tantôt cédant à Torage^ tantôt s'élançant au pouvoir avec une impatience que Le Tellier veut contenir, mais que Tambition aiguillonne ; telle est la mer tempétueuse sur laquelle le ministre Le Tellier voit sa barque transportée et secouée. Ce tableau était digne de Bossuet, et il en dessine les contours avec cette vigueur de ton qui est propre à son admirable pinceau. Condé va apparaître^ son nom va être prononcé; mais il faut voir avec quel art infini l'orateur franchira ce difficile écueil. Mazarin , par un hardi coup de main, le fait arrêter avec ses complices.

<( Mais s'il y eut jamais une conjoncture où il fallut montrer de la prévoyance et un courage intrépide^ ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs. Quelle cause les fit arrêter : si ce fut ou des soupçons^ ou des vérités^ ou de vaines terreurs^ ou de vrais périls^ et dans un pas si glissant , des précautions nécessaires ; qui le pourra dire à la postérité? Quoi qu'il en soit, l'oncle du roi est persuadé : on croit pou- Toir l'assurer des autres princes, et on fait des coupables, en les traitant comne tels. Mais où garder des lions toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s'efiorce de les avoir en sa main, pour les Tetenir ouïes lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances ? Gaston, que la Cour avait attiré dans ses sentiments , était inaccessible aux factieux. Ne vois-jepas au contraire autour de lui des âmes hautaines, qui, pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu'il devait s'en rendre le msdtre ? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors d'être le madtre du sort du prince de Condé? Ne craignons point de le nommer, puisque enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L'avoir entre ses mains, c'était y avoir la victoire même qui le suit éternellement dans les combats. Mais il était juste que ce précieux dépôt de TEtat demeurât entre les mains du roi, et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang... »

Ce n'est pas tout, la Fronde a un autre chef qui ne se montre ni moins habile que le ministre lui-même, ni moins redoutable que les captifs, oublieux.de leurs devoirs envers le roi et l'Etat; on a nommé le trop fameux cardinal de Retz. L'orateur le rea-

contrant sur son passage^ va graver son portrait ai traits ineffaçables.

« Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs? Cet homme si fidèle aux particuliers^ si redoutable à TEtat^ d'ua caractère si haut^ qu'on ne pouvait ni l'estimer^ ni le craindre^ ni Taimer^ ni le haïr à demi ; ferme génie^ que nous ayons vu^ en ébranlant TuniTers^ s'attirer une dignité^ qu'à la lin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, et conmietrop peu capable de contenter ses désirs? Tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines ! Mais pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser, il remue tout par de secrets et puissants ressorts; et après que tous les partis furent abattus, il semble encore se soutenir seul , et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. »

Bossuet n*est pas moins profond ni moins attachant, lorsqu'il représente le chancelier Le Tellier exerçant les fonctions paisibles de chef de la justice et de premier magistrat d'un grand empire, que lorsqu'il Ta montré ferme et habile au milieu des troubles et des guerres civiles. Il a su placer^ jusque dans une oraison fanèbre^ le tableau le plus piquant et malheureusement le plus fidèle de ces audiences où des ministres et des hommes en place se montrent encore plus à leur désavantage, que ceux mêmes qui sont dans la triste nécessité de réclamer leur justice et leur bienveillance :

c( L'un^ toujours précipité^ vous trouble l'esprit ; l'autre^ avec un visage inquiet et des regards incertains^ vous ferme le cœur. Celui-là se présente à vous par coutume ou par bienséance ^ et il laisse vaguer ses pensées, sans que vos discours arrêtent son esprit dbtrait. Celui-là^ plus cruel encore^ a les oreilles bouchées par ses préventions; et incapable de donner entrée aux raisons des autres^ il n'écoute que ce qu'il a dans son coeur. Mais à la facile audience de ce sage magistrat^ et par la tranquillité de son favorable visage^ une âme agitée se calmait. C'est là qu'on trouvait ces douces réponses qui apaisent la colère^ et ces paroles qu'on préfère aux dons... C'est là qu'il paraissait un homme que sa nature avait fait bienfaisant^ et que la raison rendait inflexible. »

Bossuet parlait devant toute la magistrature assemblée^ devant les membres du conseil d'Ëtat, et^ du haut de sa chaire, il donne | des leçons qui ne sont point exemptes d'une sévère critique* |

Page 1