LIVRE Vm. — CHAPITRE VIII
a Si la pradeoce du souverain magistrat est obligée quelquefois de suppléer à la prévoyance des lois , ce doit toujours être en prenant leur esprit. On ne doit jamds sortir de la règle^ qu'en suivant un fil qui tienne pour ainsi dire à la règle même. ^
)) Combien de fois s'est-on plaint que les affaires n'avaient ni règle ni fin; que la force des choses jugées n'était presque plus connue; que la compagnie où l'on renversait avec tant de facilité les jugements de toutes les autres^ ne respectait pas davantage les siens; enfin^ que le nom du prince était employé à rendre tout incertain^ et que souvent l'iniquité sortait du lieu d'où elle devait être foudroyée... »
L'orateur prolongeant sa course dans le domaine de la justice^ et à propos des réformes introduites par le Chancelier^ fait entendre des plaintes vivement accentuées sur l'absence des tribunaux ecclésiastiques , Tempiétement des cours dans les questions des, personnes et des choses de la religion^ enfin l'injure dont gémit l'Eglise par la violation de ses droits sacrés.
« Autrefois les canons etleslois^ et les évêques et les empereurs concouraient ensemble à empêcher les ministres des autels de paraître^ pour les affaires même temporelles^ devant les juges de la terre ; on voulait avoir des intercesseurs purs du commerce des hommes^ et on craignait de les rengager dans le siècle d'où ils avaient été séparés pour être le partage du Seigneur. Maintenant c'est pour les affaires ecclésiastiques qu'on les y Toit entraînés : tant le siècle a prévalu^ tant l'Eglise est faible et impuissante!
» Et cependant l'Eglise ramasse ensemble tous les titres par où Ton peut espérer le secours de la justice. La justice doit une assistance particulière aux faibles^ aux orphelins ^ aux épouses délaissées et aux étrangers. Qu'elle est forte cette Eglise^ et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main ! Mais c'est un glaive spirituel^ dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le double tranchant ^ » Elle est fille du Tout-Puissant : mais son père^ qui la soutient au dedans^ Tabandonne souvent aux persécuteurs; et à l'exemple de Jésus-Christ^ elle est obhgôe de crier dans son agonie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé '? Son épwix est le plus puissant comme le plus beau
^ De ore ejus gladiu» utraque parte acutus exibat. Apec», i, 16^ Vivus est sermo Dei et efficax^ et penetrabilior omni gladio ancipiti. Hebr,, iv^ 12.
' Eli^ Eli^ lamma sabacthani : hoc est^ Deus meus^ Deus meus^ ut quid dere*> iiquisti me? Matth,, xxyiI; 46.
et le plus parfait de tous les enfants des hommes^; mais elle n'a entendu sa voix agréable *, elle n'a joui de sa douce et désirable présence qu'un moment : tout d'un coup il a pris la faite avec une course rapide^ et plus vite qu'un faon de biche, il s'est élevé aurdessus des plus hautes tnontagnesl Semblable à une épouse désolée^ l'Eglise ne fait que gémir^ et le chant de la tourterelle délaissée est dans sa bouche ^. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre y où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes ; et le monde y qui s'efforce de les lui rayir^ ne cesse de trayerser son pèlerinage. Mère affligée^ elle a souvent à se plaindre de ses enfants qui l'oppriment : on ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés : sa puissance céleste est affaiblie^ pour ne pas dire tout à fait éteinte. »
Deux ou trois traits nous rappellent d'une manière fâcheuse le discours sui^ Y Unité et le livre de la Défense, maison conviendra qu'il y a là des accents d'une grande éloquence et d'une grande vérité.
L'orateur ne pouvait ^ dans l'oraison funèbre du Chancelier, oublier le grave événement auquel celui-ci avait pris tant de part^ la révocation de l'édit de Nantes.
a Mais nos Pères n'avaient pas vu , comme nous^ une hérésie invétérée tomber tout à coup : les troupeaux égarés revenir en foule ^ et nos églises trop étroites pour les recevoir : leurs faux pasteurs les abandonner , sans même en attendre l'ordre^ et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse : tout calme dans un si grand mouvement : l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée, comme le plus bel usage de l'autorité^ et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis. Poussons jusqu'au ciel nos acclamations ; et disons à ce nouveau Constantin^ à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien^ à ce nouveau Charlemagne^ ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine « : Vous avez affermi la foi; vous avez exterminé les hérétiques : c'est le digne ouvrage de votre règne ; c'en est le propre caractère. Par vous l'hérésie n'est plus;
* Speciosus forma prœ filiis hominum. PsaL, XLiv, 3.
* Amicus sponsi^ qui stat et audit eum^ gaudio gaudet propter vocem sponsi. Joan,, m, 29.
s Fuge^ dllecte mi^ et assimilare caprese^ hinnuloque eervorum super monteâ aromatum. Cant., viii, 14.
* Vox turturis audita est in terra nostra. I|)îd., ii, 12.