‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 14 sur 260 · LIVRE VII. — CHAPITRE · texte numérisé non relu

LIVRE VII. — CHAPITRE

dangereuses ; qu'elle avait intéressé Tautorité du roi pour arrêter le cours de ces doctrines, qui ne servent qu'à jeter le trouble dans les esprits et à les scandaliser ; qu'ils eussent à enregistrer incessamment Tarrêt , la cour n'entendant pas qu'il soit parlé davantage de leurs difficultés sur ce sujet. A quoi la faculté obéit sans répliquer ; mais on ne laissa pas d'entrevoir dans le public que tout cela ne se faisait que pour humilier le Pape , dont on était mécontent ; car^ franchement, la proposition d'une puissance souveraine du Pape, celle des privilèges concédés à l'Eglise de France^ et celle des Conciles qu'on ne croyait pas toujours absolument nécessaires ^ ne pouvaient avoir aucun mauvais sens qui donnât lieu à l'avocat général d'en faire tant de bruit K

Mais ce bruit continua à l'occasion d'une autre thèse qui regardait encore le Pape^ qui fut soutenue peu après aux Bernardins^ et qui était plus innocente que Tautre ; en voici le détail. Le 12 d'avril suivant, l'avocat général Talon fit de nouvelles plaintes à la cour qu'au préjudice de l'arrêt du 22 janvier dernier à l'égard de la thèse du bachelier Droùet de Villeneufve, contenant des propositions contraires aux libertés de T Eglise gallicane et aux anciens canons touchant l'infaillibilité du Pape, on avait encore soutenu , le 4 avril , une autre thèse au collège des Bernardins , contenant une doctrine à peu près semblable à celle de Villeneufve, à quoi il était nécessaire de pourvoir. L'affaire mise en délibération, la cour ordonna au syndic de la Faculté , au président de la thèse, aux deux régents de l'école de théologie des Bernardins, de venir rendre compte de leur procédé; ce qu'ils firent le 44 avril. Grandin, syndic, les deux régents de théologie des Bernardins, C. Louvet • et F.... •, de la

' Cette entreprise du Parlement contre le sentiment de la faculté a dû laisser des traces dans les papiers de la Sorbonne; ces papiers sont déposés an ministère de l'instruction publique^ et Ton ne connaîtra jamais complètement les sentiments de l'ancienne faculté de théologie qu'avec l'agrément des modernes ricbéristes. • ' Charles Louvet, religieux de l'ordre de Clteaux, docteur en théologie de la faculté de Paris le 12 décembre 1654, vivait encore en 1689. Il est signalé à Cclbert pour sa douceur, sa fermeté et sa raison au sujet des opinions de Rome. • Le nom du second régent de théologie des Bernardins est omis dans le manuscrit; mais l'arrêt nomme le F. Hermant «assez bien intentionné, disent

Morlière S président, et F. Laurent des Plantes*, qui avait soutenu la thèse, comparurent au parquet des huissiers, selon l'arrêt du jour précédent^ auxquels le premier président reprocha qu'après les défenses de la cour par l'arrêt du 22 janvier, on avait soutenu au collège des Bernardins une doctrine également dangereuse, en ce qu'elle donnait au Pape une plénitude de juridiction contre les anciennes maximes de tout temps observées en France ; que la cour les avait mandés pour en rendre raison et expliquer sur cela leur sentiment. A quoi le syndic répondit qu'il ne croyait pas avoir contrevenu à l'arrêt de la cour du 22 janvier, ni rien fait contre les défenses énoncées en cet arrêt , ayant signé la thèse dont il s'agissait dès le mois de décembre de 1662 ; que le répondant n'avait pu soutenir que le 4 avril , ayant été obligé de céder son rang à l'abbé Le Tellier, à l'abbé de Marillac ' et à l'abbé de Massac *, qui l'en avaient prié ; qu'ainsi on ne pouvait dire qu'il eût contrevenu à l'arrêt ; que , pour la thèse, il ne s'en justifierait point, puisque la même proposition était plus forte dans Gerson, que le parlement estimait tant , cet auteur donnant au Pape une plénitude non-seulement de juridiction, mais de puissance; qu'après tout il n'aurait pas laissé passer cette thèse si on la lui avait présentée depuis l'arrêt ; qu'il fallait passer ces mauvais temps,

de celui-ci les notes à Colbert^ et dans les bons sentiments^ dont M. Cornet n'est pas toujours maître. » Ainsi les deux régents mis en cause étaient l'un et l'autre du nombre des conciliants.

^ Jean de la Morlière^ fils de Jacques^ conseiller en l'élection de Montdidier^ et d'Anne de Cambronne^ né à Montdidier en 1616^ étudia au collège du cardinal Le Moyne, rendez- vous des Picards à Paris, fut reçu docteur en théologie le 14 janvier 1655, devint sous-pénitencier de l'Eglise de Paris, principal du collège de Fortet et chapelain des chapelles de Saint-Honoré et de Saint-Michel de Nelle, pour les opinions de Rome, disent les notes à Colbert. Il mourut pendant les vacances dans son pays, le 12 octobre 1686, et fut inhumé dans l'église de Saint-Pierre de Montdidier, sépulture de ses ancêtres.

* Laurent des Plantes, religieux de l'ordre de Citeaux, fut reçu docteur le 30 juin 1665; il vivait encore en 1689.

> André de Marillac^ fils de Michel, seigneur d'OUain ville, et de Jeanne Potier d'Ocquerre, docteur de Sorbonne et doyen de Saint-Emilion, mourut en 1681.

♦ Victor de Massac, fils d'Ange de Massac, avocat, et de Catherine de Lanlarye, licencié en théologie de la faculté de Paris, abbé de Louvigné, puis curéarchiprôtre de la Magdeleine en 1692, mourut à Nogent-sur-Marne , près Vincennes, le 11 juillet 1704, k l'âge de soixante-quatre ans, et fut inhumé le lendemain dans le chœur de la Magdeleine en la cité.

UVBE Vn. — CHAPITRE U. 29

et qa*il n'en signerait plus de pareilles jusqu'à ce que la liberté eût été rendue à la Faculté.

Cette parole un peu libre du syndic choqua le premier président^ qui rinterrompit, disant que la cour ne pouvait souffrir qu'il pa.rlât de la sorte que les temps étaient mauvais et qu'il n'y eût pas de liberté ; ajoutant que pour soutenir la bonne doctrine les temps étaient bons, et qu'ils n'étaient mauvais que pour ceux qui cherchaient à débiter de mauvaises maximes ou à altérer les bonnes. C'était un homme de bien que Grandin^ savant, le mieux intentionné du monde^ qui, dans les différents degrés de Sorbonne par où il avait passé, avait toujours bien servi la religion , et qui en aurait été récompensé dans un siècle où cette sorte de mérite aurait été plus considérée ; car, dans les différents états où s'était trouvée la Sorbonne, il avait toujours été constamment du bon partie sans jamais s'en éloigner par quelque considération que ce pût être, et, quand il alléguait les mauvais temps, il ne prétendait parler que de la désunion qu'on cherchait à la cour à entretenir entre le Pape et le roi.

Le proviseur du collège des Bernardins dit qu'il avait cru qu'on pouvait , surtout avant l'arrêt du 22 janvier, donner une pleine juridiction au Pape, comme le fait souvent saint Bernard dans ses livres à Eugène, auquel il donna une pleine puissance , qui est plus qu'une juridiction. Le P. Louvet, régent, dit que le mot qui choquait la cour était tiré du concile de Florence^ qui donne au Pape une plénitude de juridiction. Le premier président leur remontra que, quoique la thèse eût été signée devant l'arrêt, ils ne seraient pas pour cela excusables , ayant pu retirer la thèse et ne la pas soutenir, l'arrêt étant intervenu. Après quoi il fit un grand discours sur l'intégrité et l'excellence de l'épiscopat, qu'on cherchait à dimmuer par la plénitude de cette juridiction qu'on donnait au Pape ; il leur expliqua la manière dont Gerson , saint Bernard et le concile de Florence , qu'ils avaient cités pour justifier leur proposition, devaient être entendus , disant que la cour voulait bien entrer en cette explication avec eux pour les détromper de ces opinions et pour les exciter à en soutenir de meilleures. L'avocat général Talon déclama avec sa vigueur ordinaire

80 HISTOIRB DE BOSSUET.

contre cette thèse , en expliqua la fausseté et le venin , montra qu'elle allait à détruire toute la hiérarchie de l'Eglise ; que les évêques ne seraient plus les successeurs des Apôtres , mais de simples vicaires du Pape, destituables à discrétion ; qu'enfin cette entreprise de donner au Pape ce plein pouvoir^ tant dans le for extérieur qu'intérieur, était un crime punissable; qu'on ne prétendait par là que d'introduire cette chimère d'infaillibilité, monstre pernicieux à cet Etat, qu'il fallait reléguer au delà des monts, et qu'on ne pouvait apporter trop de sévérité pour arrêter le cours d'une si pernicieuse doctrine; que c'était un attentat et un mépris de l'autorité royale qui résidait éminemment dans cette auguste compagnie. Enfin il fit bien du bruit par la véhémence de sa déclamation, et répéta qu'on ne pouvait réprimer ce mépris des lois que par un grand exemple de sévérité, et qu'on ne pouvait punir trop rigoureusement une contravention si récente après un arrêt si solennel ; aussi il conclut à l'interdit du syndic pendant six mois et du président de la thèse, et à l'exclusion du répondant de sa licence.

Sur quoi toute la faculté se remua pour empêcher l'interdit du sjmdic. On dit même que ses amis lui ménagèrent une conférence avec Le Tellier, secrétaire d'Etat, aux Chartreux, dans la chambre du prieur, où, après plusieurs discours par où le syndic tâchait à justifier ses sentiments sur le Pape, qu'il prétendait sains, ce ministre lui conseilla d'en faire un abrégé qu'il présenterait au roi ; et ce fut dans cette conférence que se fit le premier projet de la déclaration dans les six propositions qui lui plut, et le syndic fut très-content de lui, quoique ce ministre fût accompagné de l'évêque de Saint-Pons \ qui aigrissait les choses qui regardaient le Pape. Le syndic leur fit comprendre qu'ils gâteraient tout, s'ils pensaient à détruire tout à fait Tinfaillibilité. Le Tellier en convint, et que la religion serait en danger de le croire tout à fait faillible. Ce qui lui fit dire que le syndic lui avait parlé de bon sens, mais que Tinfaillibilité lui tenait au cœur. L'arche-

1 Michel Tubœuf, fils de Simon, avocat au parlement de Paris, et de Marie Talon, sacré évoque de Saint-Pons le 24 avril 1664, fut transferré à Castres en 1664 et mourut à Paris le 17 avril 1682, figé de quatre-vingts ans.

Page 1