LIVRE Vm. — CHAPITRE Vnî, m
nature même du sujet. On est tellement accoutumé à voir fiossuet s'élever au-dessus des trônes et des grandeurs de la ferre, et ébranler l'imagination par ces grandes catastrophes qui font trembler les peuples et les rois, qu'on se rend presque indifférent à l'histoire d'une vie qui n'oflFre que le mouvement régulier d'une longue suite d'années qui se succèdent et se ressemblent par l'ordre , la sagesse et un travail paisible et uniforme. Il faut convenir en eflfet que le chancelier Le Tellier n'avait ni dans son caractère, ni dans sa vie publique cette énergie et cet éclat qui préparent l'imagination à un grand intérêt , ou à de fortes émotions.
B Mais Bossuet a fait de l'histoire d'un homme prudent et calme, l'histoire la plus fidèle d'un temps remarquable par de grands mouvements et de grandes viscissitudes. Il a donné à ce tableau historique toutes les couleurs les plus propres à jeter un nouvel éclat sur un siècle que ritnagination est accoutumée à se représenter comme Tune des époques les plus brillantes par l'esprit, la valeur et les grâces. Bossuet a fait plus encore : s'élevant au-dessus de ces dehors frivoles et séduisants, il a su donner à l'histoire son véritable caractère, en attachant à ses récits des réflexions aussi justes que profondes, aussi éclatantes par la pensée qu'énergiques et pittoresques par l'expression. Enfin Bossuet, toujours Bossuet, montre la Providence gouvernant et réprimant cette effervescence passagère des esprits et des passions pour donner à Louis XIV la gloire d'affermir l'autorité royale pai l'empire de la religion et des lois, et d'attacher son nom au plus beau siècle de la monarchie. »
Pour nous, nous le répétons, toute la main de Bossuet reluit dans ce chef-d'œuvre. La seconde partie surtout nous paraît un des morceaux les plus achevés de notre littérature.
Un peu avant la mort du Chancelier et la révocation de Tédit de Nantes, le 21 octobre 1685, Bossuet reçut, dans la chapelle de Versailles, l'abjuration du duc de Richmond. Elle se fit trèssolennellement, en présence du roi et des principaux personnages de la cour. L'évêque de Meaux prononça sur ce texte : Compelleintrare^ un discours qui n'estpointparvenujusqu'ànous.
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a La cour^ dit l'abbé Ledieu, fondit en larmes par la considération de la miséricorde de Dieu qui appelle à lui ceux qu'il veut appeler. Le roi fut ravi d'entendre Bossuet expliquer ses sentiments et sa doctrine sur ce passage de l'Ecriture j dont on a fait quelquefois un usage contraire à l'esprit de TEvangile, aux intentions de Louis XIY et au vœu des évéques les plus édsûrés.
» Bossuet expliqua ce texte selon l'interprétation de saint Augustin^ selon la conduite que ce Père de l'Eglise avait constamment suivie , et qui était conforme à celle de toute l'Eglise catholique. M"^' la Dauphine y princesse de beaucoup d'esprit et de beaucoup de goût , fut transportée en entendant ce discours. Elle ne parla que du sermon de M. de Meaux à toutes les personnes qui assistaient à son diner. » (Ledieu^ Mémoires.)
De graves auteurs ont reproché à Bossuet d'avoir étendu l'espèce de culte qu'il professait pour la royauté^ jusque sur ces rejetons adultérins, dont la naissance promenait le scandale en Europe. Cette faiblesse lui était commune avec tous les évêques de l'époque. Il faut le dire avec douleur , les antichambres de M""' de Montespan étaient habituellement remplies de prélats, plus avides des faveurs de la cour que de la sanctification de leur troupeau, de ces abbés ambitieux qui briguaient l'épiscopatet se montraient peu scrupuleux sur les moyens d'y parvenir.
Beaucoup d'auditeurs, comme le constatent Dangeau et Saint- Simon , furent surpris d'entendre l'austère Bossuet prodiguer le titre de prince au duc de Richmond. Ce personnage , âgé de dix ans, était fils de Charles II et d'une concubine, fournie par Louis XIY, et payée sur sa cassette. Trois ans après, il retournait en Angleterre, et rentrait dans le protestantisme ^
' Nous ne sayons pourquoi M. de Bausset a passé sous silence cette apostasie^ tandis qu'il a tenu à nous apprendre que Bossuet , le jour de l'abjuration^ avait dit la messe en crosse et en mitre.