‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 154 sur 260 · LIVRE VIII. — CHAPITRE X. Î · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — CHAPITRE X. Î

ment ; il a servi de type aux ouvrages de ce genre qui ont pullulé depuis , et plût à Dieu qu'on se fût moins écarté du modèle * ! Ceux qui supposent qu'un traité élémentaire de religion est accessible à tout esprit sont dans une erreur profonde. Si nous ne nous trompons^ l'évêque, balbutiant la théologie avec les enfants^ égale Torateur qui jette sur la gloire de Coudé un reflet immortel.

a Nous sommes arrivés au moment où nous allons entendre pour la dernière fois la voix de Bossuet gémir sur les tombeaux ; et c'est par un chef-d'œuvre qu'il va descendre de la chaire funèbre. Après le grand Condé , nul ne pouvait aspirer à un tel orateur.

» Ce ne sont ni le respect, ni la reconnaissance, ni les égards dus au rang et au malheur, qui conduisent Bossuet au tombeau du grand Condé ; il cède à un sentiment plus puissant et plus exalté . Le grand Condé avait toujours été le héros de son imagination. Ce prince , encore bien jeune , avait deviné Bossuet plus jeune encore. Ces deux hommes avaient tant de conformité par l'élévation du génie , la fierté de caractère , et l'espèce de domination qu'ils exerçaient sur l'opinion pubUque, que la distance des rangs et des conditions disparaissait pour ne laisser apercevoir que les deux hommes les plus extraordinaires du beau siècle où ils s'étaient rencontrés. La reconnaissance avait d'abord attaché Bossuet au grand Condé, qui s'était toujours déclaré son protecteur ; mais l'amitié les unit ensuite par des liens plus touchants ; et l'on vit s'établir entre eux une intimité dont on observe peu d'exemples entre des princes et de simples particuliers. Toute la vie de Bossuet fut un long et tendre dévouement aux intérêts de ce prince et de sa maison, et cet intérêt survécut à celui qui en avait été le premier et le principal objet. On vit plus d'une fois Bossuet, longtemps après avoir cessé d'exercer les fonctions de

1 On sait qu'au commencement de ce siècle, les évoques de France se laissèrent "imposer le catéchisme de Bossuet, sous le titre de Catéchisme de l'empire français. Les théologiens du conseil d'Etat remaillèrent d'mi chapitre monumentel où la jeune génération apprenait ses devoirs envers Sa Majesté impériale Napoléon I®'.

précepteur du Dauphin, les reprendre auprès du petit-fils du grand Condé^ présider à son éducation^ diriger ses études pendant ses séjours à Versailles ; et un an seulement avant sa mort, assister encore aux leçons de ses maîtres.

» Le grand Condé, que ses infirmités avaient éloigné du commandement des armées depuis la campagne de 1675^ s'était entièrement fixé à Chantilly depuis 1G80^ peu de temps après la mort de la duchesse de Longueville, sa sœur. Il ne se montrait plus à Versailles que deux ou trois fois dans Tannée^ quoiqu'il eût toujours conservé sa place au conseil.

x> C'était dans cette noble retraite ^ embellie plus encore par son nom et par les glorieux souvenirs de tant de victoires, que par les efforts et les merveilles de l'art, qu'il se plaisait à cultiver son esprit dans le commerce et l'entretien des hommes de génie qu'il y avait attirés, ou qui vensûent l'y chercher.

« On voyait le grand Gondé à Chantilly comme à la tète des armées^ sans envie ; sans faste^ sans ostentation^ toujours grand dans raction et dans le repos; on le voyait s'entretenant avec ses amis dans ces superbes allées, au bruit de ces eaux jaillissantes qui ne se taisaient ni jour ni nuit ; c'était toujours le même honune, et sa gloire le suivait partout. Qu'il est beau après les combats et le tumulte des armes, de savoir encore goûter ces vertus paisibles et cette gloire tranquille qu'on n'a point à partager avec le soldat, non plus qu'avec la fortune, où tout cbarme et rien n'éblouit, qu'on regarde sans être étourdi par le son des trompettes, ni par le bruit des canons, ni par les cris des blessés; où l'homme parait tout seul aussi grand, aussi respecté que lorsqu'il donne des ordres, et que tout marche à sa parole ! »

D C'était dans cet asile d'un grand homme, qu'un autre grand homme venait souvent goûter les douceurs de l'amitié et les faciles plaisirs de ces entretiens, dont la religion, la philosophie et les lettres étaient l'inépuisable sujet. En voyant Bossuet et le grand Condé se promener au bruit de ces fontaines, à l'ombre de ces arbres antiques qui avaient vu tant de héros de tous les âges oublier leur propre gloire , pour s'entretenir des embellissenaents de leur retraite, se disputer le mérite d'y apporter le plus de goût et d'affection , on sent combien la véritable gloire est supérieure

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à cette petite ambition des âmes vulgaires, qui ne savent ni connaître^ ni apprécier la véritable grandeur. En parcourant les papiers de Bossuet, nous avons trouvé une lettre écrite de la main du grand Condé. Elle peint avec tant de naïveté la simplicité de leurs goûts et de leurs relations^ que nous sommes convaincu qu'on ne la lira pas sans intérêt.

« Chantilly^ 19 septembre 1685.

» Je suis ravi que vous soyez content de mon fontaînier. Quand on ne peut pas rendre de grands services à ses amis , on est rayi au moins de leur en pouvoir rendre de petits; et comme il n'y a personne^ si je l'ose ^> que j'aime mieux que vous^ et que je suis assez malheureux pour n'avoir plus d'occasion de vous rendre des services considérables^ je suis ravi d'avoir quelque occasion de faire quelque chose qui vous puisse faire un peu de plaisir. Gardez-le donc tant qu'il vous sera un peu utile^ et n'ayez aucun scrupule là-dessus. Je suis ravi de la résolution que vous avez prise de travailler sans relâche à achever votre ouvrage. J'ai une extrême impatience de le voir , étant persuadé qu'il sera très-utile et admirablement beau.

» Je ne fais pas état d^aller à la cour^ que lorsqu'elle reviendra à Versailles. Je ne doute pas que vous n'y veniez en ce temps-là^ et que nous n'y ayions des conversations qui me sont si utiles et si agréables.

» Mes neveux sont traités fort honnêtement^ mais fort froidement. 11

faudra que leur bonne conduite achève de réparer leurs fautes. Je suis

de tout mon cœur pour vous tel que je dois ; je vous conjure de n'en pas

douter.

» Louis DE Bourbon. »

» En lisant cette lettre, on ne peut s'empêcher de sourire ; mais Ce sourire est celui de Tadmiration. Il ne s'agit à la vérité que d'un fontainier , que le grand Condé envoie à Bossuet, mais c'est ce monument de simplicité et de familiarité entre de tels hommes qui en fait la grandeur. Un aime à les voir sensibles à des plaisirs et à des distractions qui sont à portée de tous les hommes; et on observe avec satisfaction que la véritable grandeur peut s'allier avec des amusements purs et innocents qui appartiennent à tous les états et à toutes les conditions. On se repose en quelque sorte de l'admiration qu'ils inspirent pour jouir de leur bonhomie.

x> Mais au milieu de ces détails si vulgaires, on est frappé de la vénération et de la tendre affection du grand Gondé pour Bossuet. «Il n'y a personne, si je l'ose dire, que j'aime mieux que vous.» Cette déclaration si simple et si franche, ne pouvait venir que du cœur. Les princes et les grands s'expriment ordinairement dans un langrfge plus flatteur et moins vrai. On voit avec une sorte de peine dans cette lettre le grand Condé à la lin d'une carrière si glorieuse, condamné à gémir sur la disgrâce de ses neveux, soupirer dans l'attente d'un regard plus favorable de Louis. XIV sur ces jeunes princes, et incertain d'obtenir cette faible consolation avant de mourir. Il s'agissait des deux princes de Conti; l'aîné des deux frères , qui avait épousé la fllle de Louis XIV et de M°** de la Vallière mourut, le 12 novembre 1685, quelques semaines après la date de cette lettre. Le prince de la Roche-sur- Yon, son frère, prit alors le titre de prince de Conti. C'est lui que tous les mémoires du temps , et le duc de Saint-Simon en particulier, ont peint sous des couleurs si aimables. Il mourut en 1700, sans avoir jamais pu recouvrer la bienveillance de Louis XIV, ni parvenir au commandement des armées , où ses talents et le vœu public semblaient l'appeler. Les deux frères avaient eu l'abbé Fleury pour instituteur.

» Ce n'était qu'avec Bossuet, ce n'était même qu'avec une extrême réserve que le grand Condé osait s'épancher sur ce sujet délicat. Cependant peu de moments avant sa mort, ce prince reçut de Louis XIV l'assurance , ou plutôt l'espérance d'un sentiment moins inflexible. Car son cœur resta toujours fermé au jeune prince de Conti, qui n'en obtint jamais que les égards dus à son rang , et la faveur d'approcher un peu plus souvent de sa personne. Bossuet a su ramener tous ces détails avec beaucoup d^art et de mesure dans Voraison funèbre du grand Condé.

» Louis XIV parut sentir avec regret la perte du grand Condé. Ce prince avait quitté subitement Chantilly le 6 novembre 1686. Malgré sa faiblesse et ses infirmités, il était accouru avec empressement à Fontainebleau, pour donner lui-même des soins à M"' la duchesse de Bourbon, sa petite-fille, malade de la petite vérole. Ce fiit là qu'il mourut le 11 décembre 1686, après avoir vu les

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