LIVRE VIII. — CHAPITRE X
approches de la mort avec le calme d'un sage et la piété d'mi chrétien. Louis XIV voulut honorer la mort d'un prince qui avait eu tant d'éclat pendant sa vie par toute la magnificence dont une pompe funèbre peut être susceptible. 11 ordonna un service public à Notre-Dame. Tous les évêques et toutes les compagnies souveraines eurent ordre d'y assister, et Bossuet fut choisi pour prononcer l'oraison funèbre. Ce triste honneur lui appartenait à des litres encore plus chers et plus sacrés que ceux de la supériorité du génie et du talent. L'architecture , les ornements, les ins« criptions qui décoraient le catafalque du grand Coudé furent trèsvantés dans le temps. Les inscriptions étaient du père Ménétrier, jésuite, qui avait un talent particulier pour ce genre de composition. Il fallait que cette magnificence eût quelque chose d'extraordinaire et d'inusité , puisque le Mercure de France se crut obligé d'en donner une description détaillée, et que Bossuet l'a fait entrer comme ornement oratoire dans sa belle péroraison ; elle lui a même inspiré une de ces grandes et belles pensées qui porte toujours l'empreinte de son génie.
» L'oraison funèbre du grand Condé excite encore après plus d'un siècle Tadmiration de tous ceux qui la lisent. C'est la première leçon d'éloquence française, par laquelle on essaie le goût et les dispositions des générations naissantes. Elle vient se graver d'elle-même dans la mémoire des jeunes gens, aussitôt que leur oreille se montre sensible à l'harmonie ; elle fait battre de jeunes cœurs étonnés d'une émotion qu'ils n'avaient point encore ressentie ; elle fait couler les premières larmes que la puissance du génie arrache à des âmes encore neuves. A quelque âge que ce soit, quelque gloire qu'on ait acquise dans la carrière des armes, des lettres, de la magistrature, du barreau, de l'éloquence de la chaire, on se rappelle avec complaisance Tenthousiasme qu'oa éprouva dans ses jeunes ans en lisant pour la première fois T oraison funèbre du grand Condé ; et on aime à attribuer au sentiment naissant de tant de beautés l'attrait et le goût qui ont dirigé nos études dans la maturité de l'âge.
2> Ce que la religion a de plus auguste et de plus sacré, l'histoire de plus imposant, l'éloquence de plus noble et de plus majes-
tueux, la poésie de plus sensible, se trouve réuni dans cette admirable composition ; et il faut dire qu'elle est encore plus l'ouvrage du cœur de Bossuet^ que celui de son génie.
B Dès Texorde, le génie de Bossuet s'arrête intimidé devant l'ombre du grand Condé. Il semble s'oublier lui-même , il oublie toute sa gloire et tous ses triomphes passés. Une noble modestie est répandue dans son maintien et dans son langage ; et s'il parle de lui, ce n'est qu'en p£|raissant craindre de ne pouvoir répondre à la grandeur du sujet qu'il va traiter.
a Au moment où j'ouvre la bouche pour célébrer la mémoire immortelle de Louis de Bourbon^ prince de Gondé^ je me sens confondu et par la grandeur du sujets et^ s'il m'est permis de l'avouer , par rinutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les victoires du prince de Condé et les merveilles de sa vie ? On les raconte partout; le Français qiii les vante n'apprend rien à l'étranger ^ et quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter ^ toujours prévenu par vos pensées^ j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires. Le sage Ta dit : a Leurs seules actions les peuvent louer; toute autre louange languit auprès des grands noms , et la seule simplicité d'un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé. »
» Mais en attendant que l'histoire qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraître , il faut satisfaire^ comme nous pourrons^ à la reconnaissance publique et aux ordres du plus grand des rois... Il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. »
B Comme Bossuet parait encore plus grand, lorsque en pensant à tout ce qu'on attend de lui pour la gloire du grand Condé, il se nomme faible orateur, et qu'il croit avoir besoin de s'exciter et de 6'encourager pour satisfaire, comme il pourra^ à la reconnaissance et à l'attente publique ! Mais en méconnaissant sa propre force, Bossuet connaît toute la force et toute l'autorité de son ministère. Il déclare a qu'il va pousser à bout la gloire humaine^ qu'il va détruire l'idole des ambitieux ; il veut qu'elle tombe anéantie devant les autels. i> L'éloge d'un prince qui se montra vainqueur dès qu'il se montra au monde , devait commencer par l'histoire de ses victoires. Bossuet, déjà courbé sous le poids de tant de