‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 156 sur 260 · LIVRE Vm. -* CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE Vm. -* CHAPITRE X

travaux, semble respirer une ardeur guerrière ; rien n'est comparable à la chaleur qui anime ses récits. On voit qu'il est encore plein de Tenthousiasme que dans sa jeunesse il avait partagé avec toute la France enflammée d'admiration pour les victoires du jeune duc d'Enghien. Cet enthousiasme^ entretenu depuis vingt-cinq ans par un commerce habituel avec le prince qui en était l'objet, avait survécu au progrès des années, et conservé toute sa chaleur première. La mort récente du grand Condé avait rappelé tous les anciens souvenirs de sa jeunesse ; et toutes les voix répétaient les chants de la victoire et les triomphes qui avaient ouvert sa brillante carrière. Le mouvement rapide des paroles de Bossuet, l'éclat des images, le feu qui brille à travers la poussière et la fumée dont le champ de bataille est couvert, l'ordre au milieu du désordre deviennent la peinture vive et animée de Tactivité, de l'impétuosité , du génie guerrier du grand Condé. On croit voir ce jeune héros a avec ces illuminations soudaines, avec ces grandes pensées, avec cet instinct admirable qui lui avait été donné pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées. x>

Bossuet avait appris du grand Condé lui-même à parler de ses campagnes et de ses victoires ; et l'orateur emporté par ses souvenirs, ne sait plus lui-même s'il a voulu peindre Alexandre ou le grand Condé. Mais à ce nom d'Alexandre , le Pontife de la religion reprend son caractère sacré. Il convient

« Que si Dieu inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles et du cœur et de Tesprit ; que tout part de sa puissante main; que c'est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils et toutes les bonnes pensées; mais il veut que nous sachions distinguer les dons qu'il abandonne à ses ennemis, de ceux qu'il réserve à ses serviteurs ; c'est la religion, c'est la piété qui fonde sa prédilection. x>

Sans rabaisser la grandeur des héros de l'antiquité, . Bossuet montre la supériorité des héros éclairés de la lumière du christianisme ; il va plus loin, il donne encore plus de gloire à Alexandre et aux Romains, que ne leur en ont jamais donné leurs historiens ; et par un prodige de l'art, il fait servir leurs trophées mêmes à T. u. 19

orner le char de triomphe da grand Gondé. Qu'ont-Us voulu > ces hommes rares , sinon des louanges y et la gloire que les hommes donnent ?

a Peut-être que^ pour les confondre ^ Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs ? Non ^ il les confond mieux en la leur donnant^ et même au delà de leur attente. Cet Alexandre^ qui ne voulait que faire du bruit dans le monde^ y en a fait plus qu'il n'aurait osé espérer. Il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques^ et il semble^ par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant ^ qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage.

D S'il a fallu trouver quelques récompenses aux grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leui's mérites, comme à leurs désirs. U leur donne pour récompense l'empire du monde comme un présent de nul prix. 0 rois ! confondez-vous dans votre grandeur. Conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes, récompense qui ne vient pas jusqu'à eux; qui B'efforce de s'attacher, quoi? peut-être à leurs médailles, ou à leurs statues déterrées, reste des ans et des barbares; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages qui disputent avec le temps^ ou plutôt à leur idée, à leur ombre ^ à ce qu'on appelle leur nom. Voilà le digne prix de tant de travaux, et dans le comble de leurs vœux , la conviction de leur erreur. <K Yenez^ rassasiez-vous, grands de la terre; sadsissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire... U n'en sera pas ainsi de notre grand prince...»

Bossuet nous^ montre en effet ce guerrier si terrible à la tête des armées^ cet aigle qui portait toujours le tonnerre avec lui; orné de vertus plus douces et plus sensibles ^ généreux dans la victoire, touché de respect pour le malheur^ et portant jusqu'au milieu des champs de carnage cette législation pleine d'humanité que Tesprit du christianisme a introduite dans le code de la guerre.

« Loin de nous, s'écrie Bossuet, les héros sans humanité ; ils pourront bien forcer les respects et ravir l'admiration > comme font tous les objets extraordinaires; mais ils n'auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entraiUes de l'homme, il y mit premièrement la bonté, comme le propre caractère de la nature divine, et pour être connue la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait dbàc fedre comme le fonds de notre cœur, et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes.

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