‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 157 sur 260 · LIVRE VIII. — CHAPITRE X. Î · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — CHAPITRE X. Î

La grandeur cpii vient par dessus^ loin d'affaiblir la bonté, n'est faite que pour Taider à se conununiquer davantage ^ comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix; et les grands^ dont la bonté n'est pas le partage^ par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité^ demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine^ c'est-à-dire des douceurs de la société.

» Jamais bomme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons ; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Estce là celui qui forçait les villes et qui gagnait les batailles? Reconnaissez le héros qui^ toujours égal à lui-môme > sans se hausser pour paraître grande sans s'abaisser pour paraître civil et obligeant^ se trouve naturellement tout ce qu'il doit être envers tous les hommes : comme un fleuve majestueux et bienfaisant qui porte paisiblement dans les villes Tabondance qu'il a répandue dans les campagnes^ en les arrosant; qui se donne à tout le monde , et ne s'élève et ne s'enfle que lorsque avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours : telle a été la douceur^ et telle a été la force du prince de Gondé. »

C'est ainsi que Bossuet , sans trahir la vérité^ sans tromper le juste admiration due à son héros, le montre tel qu'il était, doux^ aimable^ attachant, séduisant dans le commerce habituel de la vie ; bouillant et impétueux^ lorsque l'injustice et la violence irritaient un naturel prompt à s'enflammer. Mais depuis son retour en France, le grand Gondé, corrigé, par l'âge et l'adversité, de cette habitude de domination qull avait contractée dans le commandement des armées, de cette irritation trop vive, qui avait souvent fatigué ses amis, et de la franchise dédaigneuse qu'il avait aflectée envers ses ennemis , ne se montrait plus dans les derniers temps de sa vie, qu'environné de ses vertus et des souvenirs de sa gloire.

L'orateur avait un grand écueil à éviter dans l'éloge d'un prince, qui avait bravé l'autorité de son roi jusque dans sa capitale et dans sa cour ; qui avait porté les armes contre la France, et même commandé des armées ennemies, fiossuet ne dissimule aucune des fautes ou des erreurs du grand Gondé ; il a même la hardiesse de le montrer combattant en présence du roi les troupes du roi> sous les murs de la ville royale ; mais il couvre de tant de gloire ce grand attentat, qu'on ne voit plus que les prodiges de la

valeur et qu'on oublie le prince rebelle. Par une adroite interversion de Tordre des événements, ce n'est qu'à la suite de cette journée désastreuse qu'il place la victoire de Lens, a nom agréable à la France. x> Bossuet va jusqu'à intéresser la fierté de Louis XIY à s'enorgueillir des fautes d'un prince a qui sut garder son rang à la maison de France^ sur celle d'Autriche, jusque dans Bruxelles même, d Enfin , pour achever l'expiation de toutes les erreurs dont l'histoire aurait pu conserver la trace ^ il montre a cette grande victime se sacrifiant au bien public, j> et s'oubliant elle-même au traité des Pyrénées^ pour ne se ressouvenir que de ses amis. C'est alors que Bossuet ne craint plus de montrer à Louis XIY et à la France dans le grand Condé, a un prince accompli, et avec ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur ^oute aux graqdes vertus, b

Qui n'admire le magnifique parallèle que Bossuet a fait de Turenne et du grand Condé ?

C'a été dans notre siècle un grand spectacle ^ de voir dans le même temps et dans les mêmes campagnes ^ ces deux hommes ^ que la toIx commune de toute l'Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés; tantôt à la tête de corps séparés; tantôt unis^ plus encore par le concours des mêmes pensées^ que par les ordres que l'inférieur receyait de l'autre; tantôt opposés front à front ^ et redoublant l'un dans l'autre l'activité et la vigilance ; conmie si Dieu^ dont souvent^ selon l'Ëcriture, la sagesse se joue dans l'univers ^ eût voulu nous les montrer en toutes les formes ; et nous montrer ensemble tout ce qu'il peut faire des hommes. Que de campements , que de belles marches^ que de hardiesses^ que de précautions , que de périls , que de ressources ! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus^ avec des caractères si divers^ pour ne pas dire si contraires? L'un parait agir par des réflexions profondes^ et l'autre par de soudaines illuminations : celui-ci par conséquent plus vif ^ mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-là d'un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu'à parler, résolu et déterminé au dedans, lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un, dès qu'il pcuut dans les années, donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose d'extraordinaire ; mais toutefois s'avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie : l'autre, conmie un homme inspiré, dès sa première bataille s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un^ par de vifs et continuels efforts^ emporte

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Tadmiratioii du genre humain^ et fait taire Tenvie : l'autre jette d'abord ' une si yive lumière ^ qu'elle n'osait l'attaquer. L'un enfin^ par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage^ s'élève au dessus des plus grands périls^ et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune : l'autre y et par l'avantage d'une si baute naissance^ et par ces grandes pensées que le Ciel envoie^ et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissaient pas le secret^ semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées. Et afin que l'on vit toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l'un emporté d'un coup soudain, meurt pour son pays, comme un Judas le Machabée; l'armée le pleure comme son père, et la cour et tout le peuple gémit; sa piété est louée comme son courage, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps : l'autre élevé par les armes au comble de la gloire comme im David , comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu, et instruisant sa famille; et laisse tous les cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'étudier ces deux hommes , et d'apprendre de chacun d'eux toute l'estime que méritait l'autre ! C'est ce qu'a vu notre siècle : et ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs, et profiter du secours du Ciel; et après qu'il en est privé par la mort de l'un et les maladies de l'autre, concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s'élever au dessus de lui-même, surpasser et Tespérance des siens, et l'attente de l'univers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses. »

C'est précisément cet heureux contraste qui offre à Bossuet le moyen d'être juste envers Turenne, et de relever au plus haut degré de gloire, en conservant au grand Coudé une sorte d'éclat qui le laisse au premier rang , sans que l'ombre de Turenne puisse s'en offenser. Car, malgré l'exacte impartialité que Bossuet a voulu, qu'il a cru peut-être avoir observée , on s'aperçoit aisément que son cœur et son imagination sont pour le grand Condé, et qu'il lui laisse une sorte de prééminence qu'il craint de s'avouer à luimême.

Fidèle à son rôle d'orateur chrétien et d'évêque, Bossuet insiste sur le détail des sentiments religieux que Condé fit paraîtra à «a mort. Dans une génération encore profondément catholique, cette narration était recueillie avec le plus vif intérêt. On croyait entendre le héros parler du fond de son tombeau à sa famille, à sep

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amis, à tous ses contemporains ; et, se survivant ainsi à lui-même^ donner à son siècle et à la postérité la plus auguste et la plus utile de toutes les instructions. Bossuet obéissait au vœu de son siècle comme au sentiment de son cœur^ en montrant le grand Condé dans sa retraite^ a exerçant ces vertus paisibles et ces communes pratiques de la vie chrétienne^ que Jésus-Christ louera au dernier jour. Ce n'était plus cet ardent vainqueur, qui semblait vouloir tout emporter Les histoires seront abolies avec

les empires, et il ne se parlera plus de ces faits éclatants, dont elles sont pleines. x> Mais si la vertu n'est point un vain nom ; si l'homme porte au dedans de lui-même le sentiment intime de l'immortalité de son âme ^ ses vertus seules lui restent pour sa consolation, lorsque le temps va finir pour lui et que Téternité commence. Le. grand Condé n'avait pas attendu , pour s'occuper de ces graves pensées, qu'il se trouvât a entre les bras de la mort, glacé sous ses froides mains, d Bossuet rapporte la déclaration solennelle que ce prince fit bien peu de temps avant de rendre le dernier soupir : a Je n'ai jamais douté des mystères de la religion^ quoi qu'on ait dit. d Ces dernières paroles pouvaient laisser croire que dans sa jeunesse, dans la fougue des passions, quelques traits d'indiscrétion ou de légèreté avaient pu faire douter de ses principes. Mais lorsque le grand Condé mourant déclare a qu'il n'a jamais douté des mystères de la religion, » on doit dire avec Bossuet : a Chrétiens, vous devez l'en croire ; dans l'état où il est, il ne doit rien au monde que la vérité, b

Bossuet a bit voir le grand Condé a tel qu'il fut à son dernier jour sous la main de Dieu. » Tranquille désormais sur un intérêt si cher, Bossuet va nous offrir dans cette célèbre péroraison mille et mille fois citée, et à laquelle l'antiquité n'a rien de comparable, le plus magnifique spectacle que la religion chrétienne puisse offrir dans ses jours de deuil et de douleur. C'est aumomentmême où Bossuet couvre des ombres de la mort a l'éclat des plus belles victoires ; » c'est lorsqu'il invite a à considérer le peu qui reste de tant de naissance, de grandeur et de gloire; » qu'il gémit a sur ces titres, ces inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; 6ur ces simulacres de la douleur qui semblent pleurer autour d'un

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