‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 158 sur 260 · LIVRE VlII. — GBAPlXaE X. SK · texte numérisé non relu

LIVRE VlII. — GBAPlXaE X. SK

tombeau ; sur ces fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; sur ces faibles restes de la vie humaine et cette triste immortalité qu'on doime aux héros ; b c'est lorsque son âme oppressée succombe sous la pensée , a que rien ne manque à ces honneurs, que celui à qui on les rend, » et que, dans sa profonde douleur, il brise lui-même a ces colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage du néaitt de Thomme ; » c'est alors que l'imagination croit voir Tombre du grand Coudé s'élever sur ces pompeux débris, et triompher du temps et de la mort, qui peuvent tout détruire excepté les vertus que la religion a couronnées.

9 Quelle majestueuse douleur dut se répandre dans l'âme de tous ceux qui l'écoutaient, lorsqu'on entendit Bossuet appeler d'une voix lamentable toutes les grandeurs de la terre ^ux funérailles du grand Condé I

« Venez ^ peuples, et vous qui jugez la terre ; et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel... Venez, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, obscurcies maintenant et couvertes de votre douleur comme d'un nuage... Approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire! voilà celui qui vous menait dans les hasards ; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre. »

Quelle onction touchante dans les paroles de Bossuet lorsque, levant ses yeux mouillés de larmes, il semble vouloir les essuyer pour offrir aux amis du grand Condé les seules consolations qui restent à leur douleur commune ! Ce n'est plus la majesté de l'éloquence, c'est l'accent de la plus douce et de la plus vertueuse sensibilité. Il parsdt craindre qu'ils n'aient pas même la force de remplir ce triste devoir de la religion et de l'amitié :

« Et vous, ne viendrez- vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce tombeau; versez des larmes avec des prières ; conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi puisse t-il toujours vous être un cher entretien; ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus; et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple. »

On devrait croire que Téloquence de la douleur ne peut plus rien lorsqu'elle a déjà laissé une si profonde émotion ; mais il restait à Bossuet sa propre douleur^ et qui n'en connaît la touchante et magnifique expression?

« Pour moi; s'il m'est permis^ après tous les autres, de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de mes louanges et de nos regrets! vous vivrez éternellement dans ma mémoire; votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort j efface; vous aurez dans cette image des traits immortels. Je vous j verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître ; c'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi... Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fm à tous ces discours; au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte. Heureux si, averti par mes cheveux blancs du compte que je dois bientôt rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie, les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint ^ »

Il n'y avait que Bossuet pour couronner, par d'aussi sublimes accents, les plus sublimes monuments de Téloquence funèbre !

Bourdaloue et Fléchier, deux esprits hors de la ligne commune, n'ont pas craint de s'élancer dans la carrière d'où sortait le héros de l'éloquence, égal au héros des batailles. Est- ce téméraire présomption dans les orateurs que nous venons de nommer? peutêtre. Ce qui les excuse, c'est que l'œuvre de Bossuet fut mal comprise et en hutte à d'assez amères critiques. Le début du célèbre jésuite reproduit, si nous ne nous trompons, une partie des échos du jour, et il semble dire : Notre prédécesseur n'a point assez parlé en chrétien; nous allons le faire, et faire mieux que lui. Certes, nous ne pouvons disconvenir que l'oraison de Bourdaloue

* Cette oraison fut imprimée dès 1687^ et vendue chez Cramoisy. Une seconde édition fat publiée^ la même année^ à Amsterdam.

EUe eut à subir deux sortes de critique^ : les médiocrités que ce chefd'œuvre dépassaient , allaient répétant : « Nous venons d'entendre le panégyrique de M. de Turenne. » D'autres trouvaient que l'orateur avait si fort parlé de guerre qu'il n'était rien resté pour l'Evangile... La postérité devait faire jua^ tice de cette double impertinence.

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