LIVRE Vin. — CHAPITRB XI
prononçait contre la presque universalité du genre humain. Mais sur Tartide de l'Eucharistie^ il montra un peu plus de souplesse. Le grand nom de Luther lui en imposait encore. Il ne voulait pas d'abord proscrire ouvertement a la présence réelle^ » pour la-quelle Luther combattit jusqu'au dernier soupir; et quoique zwinglien dans le cœur, il affecta au commencement de garder une espèce de neutralité entre Luther et Zwingle. Il accorda à Luther des expressions qui supposaient clairement la présence réelle ; et il détruisait la signification naturelle de ces expressions par des commentaires qui réduisaient a la présence réelle au sens figuré. »
D Fier de ses succès et de sa réputation naissante^ il devint bientôt plus hardi. Il y avait quinze ans que les disciples de Luther et de Zwingle disputaient sur la présence réelle, sans avoir jamais pu convenir d'un sentiment uniforme^ malgré tous les expédients que Tesprit versatile de Bucer avait pu imaginer, L'étonnement fut général, lorsqu'en 1540 on vit Calvin, encore assez jeune, décider qu'ils ne s'étaient point entendus, et que les chefs des deux partis avaient tort, Luther^ pour avoir trop pressé d la présence corporelle^ » et Zwingle^ pour n'avoir pas assez exprimé que a le corps et le sang étaient joints aux signes, b
» Il est difficile d'expliquer si Calvin s'entendait bien lui-même, et comment deux propositions aussi directement contradictoires que la présence réelle et la présence figurée pouvaient être toutes les deux fausses et toutes les deux vraies. Personne n'a employé des expressions plus fortes que Calvin pour étabUr la présence réelle; et personne n'a plus cherché à l'affaiblir par des paroles confuses let inintelligibles qui la détruisaient entièrement. Malgré son caractère impérieux et absolu, Calvin porta si loin les ménagements pour les luthériens , qu'il affecta longtemps d'approuver purement et simplement la confession d'Augsbourg, dont l'article X consacrait formellement la présence réelle. Il est vrai que ces ménagements étaient commandés par des considérations po* litiques de la plus grande force. L'ombre de Luther^ auteur de toute la réforme, régnait encore en Allemagne ; la crainte d'offenser r Allemagne^ où la seule confession d'Augsbourg était tolérée par
les Etats de Tempire, Tautorité que cette confession conservût hors même de T Allemagne^ déterminèrent Calvin et ses premiers disciples à garder un respect apparent pour elle ; mais il savait se dédommager de ce respect forcé dans ses correspondances particulières^ où il s'expliquait librement à ses confidents et à ses amis. Aussi les disciples de Calvin^ embarrassés de concilier toutes les expressions contradictoires de leur maître^ ont abandonné depuis longtemps son langage sur l'Eucharistie, et sont revenus tout simplement au sens figuré de Zwingle. C'est ce qui parut sensiblement au colloque de Poissy, en 1561^ lorsque^ forcés de s'expliquer sur la confession d' Au gsbourg^ ils en rejetèrent formellement l'article x sur la présence réelle.
D Ce n'est pas que quatre ans auparavant, en 1557, les calvinistes français n'eussent envoyé en Allemagne leur adhésion pure et simple à la confession d' Augsbourg et même à l'article x. Mais ils avaient alors besoin de l'intervention des puissances étrangères pour fléchir Henri III^ qui déployait contre eux une rigueur extrême* Par une autre contradiction, on avait vu Calvin, en 1551^ négocier entre Genève et Zurich un accord où il avait sacrifié les expressions si fortes qu'il avait consacrées à la présence réelle du temps de Luther. Mais^ en 1554^ Luther n'existait plus; et il importait à Calvin d'assurer à la ville de Genève , où il exerçait une domination absolue, la protection des cantons suisses séparés de l'Eglise romaine.
» On serait souvent embarrassé d'expliquer des variations si brusques sur des points de doctrine , si on ne trouvait pas dans l'histoire du temps et dans les événements politiques qui agitaient alors l'Europe^ les véritables causes de tant de contradictions et de toutes ces négociations frauduleuses. La plus étrange détentes les transactions du même genre, fut celle qui eut lieu en 1571, entre les luthériens^ les zwingliens et les bohémiens^ à Sendomir en Pologne. Calvin avait extrêinement blâmé la profession de foi que les bohémiens réfugiés en Pologne lui avaient adressée; il en censurait l'ambiguïté, et déclarait qu'on ne pouvait y souscrire sans ouvrir la porte à la dissension et à l'erreur. Mais, après sa mort, on se montra bien moins difflcile; et les députés des trois