‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 173 sur 260 · LIVRE VIII. — CHAPITRE XI. 3ÎK · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — CHAPITRE XI. 3ÎK

la proscrivait : Luther s'emporta contre Zwingle avec la même violence que contre le Pape ; et il profitait^ avec toute l'impétuosité de son caractère, de tous les avantages que lui donnaient dans cette controverse les expressions littérales de TËcriture et toute l'antiquité chrétienne.

« 11 faut avouer, dit Bossuet, qu'il avait beaucoup de force dans l'esprit. Rien ne lui manquait que la règle, qu'on ne peut jamais avoir que dans l'Eglise et sous le joiig d'une autorité légitime. Si Luther se fût tenu sous ce joug si nécessaire à toute sorte d'esprits, et surtout aux esprits bouillants et impétueux comme le .sien; s'il eût pu retrancher de ses discours ses emportements, ses plaisanteries, ses arrogances brutales, ses excès, ou, pour mieux dire, ses extravagances, la force avec laquelle il manie la vérité, n'aurait pas servi à la séduction. C'est pourquoi on le voit invincible, quand il traite les dogmes anciens qu'il avait pris dans le sein de l'Eglise; mais l'orgueil suivait de près ses victoires. »

B Bossuet parait douter que si Calvin fût venu avant Luther, il eut pu opérer la grande révolution qui ébranla l'Europe chrétienne au commencement du seizième siècle.

(< Je ne sais, dit-il, si le génie de Calvin se serait trouvé aussi propre à échauffer les esprits et à émouvoir les peuples, que le fut celui de Luther. Mais, après les mouvements excités, il s'éleva en beaucoup de pay% principalement en France , au-dessus de Luther même ; et se fit le chef d'un parti, qui ne cède guère à celui des luthériens. Par son esprit pénétrant et par ses décisions hardies, il raffina sur tous ceux qui avaient voulu en ce siècle-là faire une Eglise nouvelle, et donna un nouveau tour à la réforme prétendue. »

» Calvin s'était fait un grand nom par son livre de Y Institution^ qu'il publia pour la première fois en 1535, et gu'il dédia à François !«'; il en faisait sans cesse de nouvelles éditions avec des additions considérables, ayant une peine extrême à se contenter, comme il le dit dans ses préfaces. Mais les yeux se tournèrent entièrement sur lui, quand on le vit, encore assez jeune, entreprendre en 1541 , de condamner les, chefs des deux partis de la réforme, Luther et Zwingle : et tout le monde fut attentif à ce qu'il apporterait de nouveau. Nous avons déjà dit qua ce nouveau système de Calvin sur l'eucharistie, qui semblait tenir le milieu entre

la doctrine de Luther et celle de Zwingle^ n'était aji fond qae la doctrine même de Zwingle^ et que tout ce qu'il voulut bien accorder à rhumeur impérieuse de Luther, se bornait à des mots dont le véritable sens était détourné de l'acception ordinaire.

« Mais il 7 eut mi point qui lui donna mi grand crédit parmi ceux qui se piquaient d'avoir de l'esprit : c'est la hardiesse qu'il eut de rejeter les cérémonies beaucoup plus que n'avaient fait les luthériens. Calvin fut inexorable sur ce point; il condamnait Mélanchton^ qui attachait assez d'indiiiérence à la question des cérémonies; et si le culte que Calvin introduisit parut trop nu à quelques-uns, cela même fut un nouveau charme pour les beaux esprits, qui crurent par ce moyen s'élever au-dessus des sens et se distinguer du vulgaire... Par ce moyen, Calvin rafQna au-dessus des premiers auteurs de la nouvelle réforme. Le parti qui porta son nom fut extraordinairement haï par tous les autres protestants, qui le regardèrent comme le plus fier et le plus inquiet qui eût encore paru.... Calvin fit de grands progrès en France; et ce grand royaume se vit à la veille de périr par les entreprises de ses sectateurs, de sorte qu'il fut en France à peu près ce que Luther fut en Allemagne. Genève, qu'il gouverna, ne fut guère moins considérée que Wittemberg, où le nouvel Evangile avait commencé; et il se rendit chef du second parti de la nouvelle réforme. )>

x> On a parlé des jactances de Luther , mais rien n'est comparable à la vanité et à Tamour-propre de Calvin. Bossuet en rapporte de nombreux témoignages puisés dans ses propres lettres ; ils peuvent seuls donner une idée du délire où l'orgueil peut porter l'esprit humain.

« Tout ce que les emportements de Luther lui ont thé de la bouche, n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de lui-même... Quoique Luther fût un des orateurs des plus vi£s de son siècle, loin de faire jamais semblant de se piquer d'éloquence, il prenait plaisir à dire qu'il était un pauvre moine nourri dans l'obscurité et dans l'école, qui ne savait point l'art de discourir. Mais Calvin blessé sur ce point ne se peut taire; et aux dépens de sa modestie, il faut qu'il dise que personne ne s'explique plus précisément, ni ne raisonne plus fortement que lui.

)> Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siède. Mettons-le même, si l'on veut, au-dessus de Luther; car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur pour le génie, semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix. Mais la plume de Calrin était plus

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