LIVRE VIII. — CHAPITRE XI
correcte, surtout en latin^ et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils ezceUaient Tun et Tautre à parler la langue de leur pays. L'un et l'autre étaient d'une véhémence extraordinaire; l'un et l'autre, par leurs talents, se sont fait b^ucoup de disciples et d'admirateurs; l'un et l'autre, enflés de ces sucées, ont cru pouvoir s'élever audessus des Pères; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contrent, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures. Ceux qui ont rougi des injures que l'arrogance de Luther lui a fait écrire, ne seraient pas moins étonnés des excès de Calvin. »
a La plume se refuse à transcrire celles dont il a souillé chaque page de ses écrits polémiques.
« Catholiques et luthériens, rien n'est épargné; auprès de cette violence, Luther était la douceur même; et s'il faut faire la comparaison de ces deux hommes, il n'y a personne qui n'aimât mieux essuyer la eolère impétueuse et insolente de l'un, que la profonde malignité et l'amertume de l'autre, qui se vante d'être de sang-froid quand il répand tant de poison dans ses discours. »
a La mémoire de Calvin est restée chargée , parmi ses disciples mêmes , du reproche ineffaçable d'avoir préparé , conduit et déterminé le jugement terrible qui condamna Servet à mourir sur lin bûcher. Bossuet , en parlant de la mort de Calvin , fait une réflexion non moins accablante sur la triste célébrité qui est son partage par les sanglantes tragédies dont la France fut le théâtre pendant cinquante-ans.
« Calvin, dit Bossuet, mourut au commencement des troubles. C'est une faiblesse de vouloir trouver quelque chose d'extraordinaire dans la mort de telles gens; Dieu ne donne pas toujours de ces exemples; et sans m'informer davantage de la vie et de la mort de Calvin, c'en est assez d'avoir allumé dans sa patrie une flamme que tant de sang répandu n'a pu éteindre, et d'être allé comparaître devant le jugement de Dieu sans aucun remords d'im si grand crime. »
a Mais parmi les premiers réformateurs, il en est un dont Bossuet ne parle jamais qu'avec l'intérêt le plus sensible et une affection pour ainsi dire paternelle : c*est Mélanchton, et c'est Bossuet lui-même qu'il faut entendre parler de Mélanchton.
. « Luther^ prêchant la réforme des abus et parlant de la grâee de Jésus- Christ d'une manière nouvelle^ parut le seul prédicateur de l'Evangile & Mélanchton^ jeune encore^ et plus versé dans les belles-lettres que dans les matières de théologie. La nouveauté de la doctrine et des pensées de Luther fut un charme pour les beaux esprits. Mélanchton en était le chef en Allemagne; il joignait à Térudition^ à la politesse et à l'élégance du style une singulière modération. On le regardait comme seul capable de succéder, dans la littérature, à la réputation d'Erasme ; et Erasme lui-même l'eût élevé par son suffrage aux premiers honneurs parmi les gens de lettres, s'il ne l'eût vu engagé dans un parti contre l'Eglise... On voit Mélanchton ravi d'un sermon qu'avait fait Luther sur le jour du sabbat; il 7 avait prêché le repos, où Dieu faisait tout, où l'homme ne faisait rien. Un jeune professeur de la langue grecque entendait débiter de si nouvelles pensées au plus véhément et au plus vif orateur de son siècle^ avec tous les ornements de sa langue naturelle et un applaudissement inouï. C'était de quoi être transporté ; Luther lui parut le plus grand de tous les honmies, un homme envoyé de Dieu, un prophète. Le succès inespéré de la nouvelle réforme le confirma dans ses pensées. Mélanchton était simple et crédule; les bons esprits le sont souvent : le voilà pris. Tous les jemies professeurs de belles-lettres suivent son exemple , et Luther devient leur idole. On l'attaque, et peut-être avec trop d'aigreur. L'ardeur de Mélanchton s'échauffe, la confiance de Luther l'engage de plus en plus, et il se laisse entraîner à la tentation de réformer avec son maître, et les évêques et les papes, et les princes, et les rois, et les empereurs.
D II est vrai, Luther s'emportait à des excès inouïs; c'était un sujet de douleur à son disciple modéré... Mais enfin l'arrogance de ce maître impérieux se déclara; tout le monde se soulevait contre lui, et même ceux qui voulaient avec lui réformer l'EgUse. Mille sectes impies s'élevaient sous ses étendards ; et sous le nom de réformation, les armes, les séditions, les guerres civiles ravageaient la chrétienté. Cependant Luther poussait tout à bout, et ses discours ne faisaient qu'aigrir les esprits au lieu de les calmer. 11 parut tant de faiblesse dans sa conduite , et ses excès furent si étranges, que Mélanchton ne pouvait plus ni les excuser ni les supporter. Depuis ce temps ses agitations furent immenses. A chaque moment on lui voyait souhaiter la mort. Ses larmes ne tarirent point durant trente ans, et a l'Elbe, disait-il lui-même, avec tous ses flots, ne lui aurait pu fournir assez d'eau pour pleurer les malheurs de la réforme divisée. »
» Ce que Mélanchton avait le plus espéré dans la réforme de Luther, c'était la liberté chrétienne et l'affranchissement de tout joug humain; mais il se trouva bien déçu dans ses espérances; il a vu près de cinquante ans l'Eglise luthérienne, toujours sous la tyrannie ou dans la confusion.