LIVRE Vni. — CHAPITRE XH
splendides lumières de la vérité , reste parfaitement maître de lui-même et va droit à son but, sans s'occuper des injures qui sont une couronne à un chrétien et à un évêque, selon son expression.
Dans sa vigoureuse polémique, il prend de haut son imprudent et impuissant adversaire, et le réfute avec une majesté de langage et une puissance de logique qui auraient humilié et réduit au silence tout autre qu'un aveugle volontaire ^ L'illustre auteur va nous expliquer lui-même le sujet de son long travail :
« Le seul, mes frères, qui se fait entendre parmi tous, depuis tant d'années, et à qui, par un si grand silence, tous les autres semblent laisser la défense dé Totre cause, c'est le ministre Jurieu, qui outre qu'il est revêtu de toutes les qualités qui donnent de l'autorité dans un parti, ministre, professeur en théologie , écrivain fameux parmi les siens , qui, seul par ses prétendues Lettres pastorales, exerce la fonction de pasteur dans un troupeau dispersé, ajoute à tous ses titres, celui de prophète, par la témérité de ses prédictions : mais en même temps il n'avance que des erreurs manifestes ; il favorise les sociniens ; il autorise le fanatisme ; il n'inspire que la révolte, sous prétexte de flatter la liberté; sa politique met la confusion dans les Etats : au reste, il n'y a personne contre qui il parle plus que contre lui-même , tant sa doctrine est insoutenable; et il vous pousse si loin qu'il est temps d'en revenir. Cinq ou sil avertissements semblables à celui-ci le convaincront de tous ses excès. Vous allez lui voir aujourd'hui déchirer les siècles les plus purs, flétrir le christianisme dès son origine, soutenir les sociniens, montrer le salut dans leur communion; et, pour défendre la réforme contre les variations dont on l'accuse, effacer toute la gloire de l'Eglise et de la doctrine chrétienne, p
» En effet , dans le premier avertissement, Bossuet démontre contre Jurieu que, conformément à la doctrine de saint Vincent de Lérins et à celle de tous les Pères, c( l'Eglise de Jésus-Christ, soigneuse gardienne des dogmes qui lui ont été donnés en dépôt, n'y change jamais rien ; qu'elle ne diminue point, qu'elle n'ajoute point, que tout son travail est de polir les choses qui lui ont été anciennement données, de confirmer celles qui ont été suffisanunent expliquées, de garder celles qui ont été confirmées et
* Voyez tome XV.
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déQûies, de consigner à la postérité par TEcrilure ce qu'elle avait reçu de ses ancêtres par la tradition. C'est en conformité de cette maxime, que lorsque de nouvelles erreurs se sont élevées dans l'Eglise, et qu'on a cru nécessaire de convoquer des conciles pour les proscrire , les conciles n'ont fait que confronter les nouvelles doctrines avec les témoignages de l'Ecriture et ceux de la tradition ; et ils ont ensuite déclaré qu'elles étaient contraires à la parole de Dieu et à la foi de leurs Eglises.
» Oh ne prononçait jamais les décisions, qu'en proposant la foi des siècles passés. Tous les conciles qui se succédaient , avaient l'attention de rappeler la foi et la doctrine des conciles qui les avaient précédés ; la chaîne de la tradition n'était jamais interrompue sur nn seul point. La parole de Dieu^ consignée dans l'Ecriture, était la loi suprême de toutes les décisions; mais pour en fixer l'interprétation et prévenir toute variation , on ne trouvait point de plus sûre interprétation que celle qui avait toiyours été publique et solennelle dans l'Eglise ; ainsi on faisait gloire à Chalcédoine d'entendre l'Ecriture sainte comme on avait fait à Ephèse ; et à Ephëse comme on avait fait à Constantinople et à Nicée.
« Il est vrai , observe Bossuet, qu'on ne définit expressément à NicéC; que ce qui avait été révoqué en doute, qui était la divinité du Fils de Dieu. Car TEglise, toujours ferme dans la foi, ne se presse pas dans ses décisions ; et sans vouloir émouvoir de nouvelles difiicultés, elle ne les résout par des décrets exprès, qu'à mesure <ïu'on élève les difficultés. »
a On estimait autant les derniers conciles que les premiers, parce qu'ils suivaient toujours les mêmes vestiges. C'était dans cet esprit que le concile de Chalcédoine disait aux euty chiens : a Vous réclamez les anciens conciles ; le concile de Chalcédoine doit vous suffire, puisque, par la vertu du Saint-Esprit, tous les conciles orthodoxes y sont renfermés. »
» Si l'on demande à quoi servent donc les nouvelles décisions des conciles, puisqu'ils ne font que déclarer ce qui était et ce qu'on pensait avant eux? Bossuet répond avec saint Vincent de Lérins : c Que les conciles, par leiu*s décisions, donnent par écrit à la postérité ce que les anciens avaient cru par la seule tradition ; qu'ils
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expriment en peu de mots le principe et la substance de la foi ; que, pour en faciliter Tintelligence, ils expriment par quelque terme nouveau, mais précis^ la doctrine qui n'avait jamais été nouvelle : Dicunt nove^ non dicunt nova. »
» Bossuet observe avec raison^ que lorsqu'on parle des saints Pères qui forment la tradition , a on entend leur consentement et leur unanimité. Si quelques-uns d'eux ont eu quelque chose de particulier dans leurs sentiments, ou dans leurs expressions, tout cela s'est évanoui, et n'a pas fait tige dans l'Eglise. Ce n'était pas là ce qu'ils y avaient appris, ni ce qu'ils avaient tiré de la racine. »
» Jurieu avait produit dans ses Lettres pastorales , comme un témoignage des variations de l'ancienne Eglise, la doctrine sur la grâce, qu'il prétendait n'avoir été bien connue et bien expliquée que depuis saint Augustin. Mais c'était précisément sur cet article que saint Augustin , qu'il appelait à son appui , lui répondait : « Que la foi chrétienne et l'Eglise catholique n'ont jamais varié. Lorsque Pelage et Célestius parurent, leurs profanes nouveautés, dit saint Augustin , firent horreur par toute la terre à toutes les oreilles chrétiennes en Orient , comme en Occident. » A peine purent-ils séduire cinq ou six évoques, qui furent bientôt chassés de leurs sièges par l'unanime consentement de tous leurs collègues, et avec l'applaudissement de tous les peuples et de toute l'Eglise catholique.
» Après avoir repoussé les accusations téméraires de Jurieu contre l'invariabilité de la doctrine des premiers siècles de l'Eglise, Bossuet fait voir que le système de Jurieu tend à livrer le christianisme tout entier à l'invasion des sociniens; et telle est la force des raisonnements de Bossuet, qu'il finit par en arracher Taveu à Jurieu lui-même.
» Il arrivait quelquefois à Jurieu ce qui arrive presque toujours à ceux qui écrivent beaucoup , surtout dans le genre polémique. Occupés à se défendre ou à attaquer, ils ne sont frappés que du danger de succomber à l'objection du moment; et ils oublient les faits et I^ principes qu'ils ont avoués ou établis dans leurs écrits antérieurs. Bossuet avait fait observer, dans une addition au livre xiv de r Histoire des variations , que Jurieu convenait lui-
même que les premiers réformateurs , lels que Luther et Mélanchton, avaient établi comme fondement de toute leur doctrine ces étonnants axiomes : a Que Dieu fait les hommes damnables nécessairement par sa volonté ; en sorte qu'il semble prendre plaisir au supplice des malheureux , et est plus digne de haine que d'amour. Que l'adultère de David et la trahison de Judas ne sont pas moins Tceuvre de Dieu^ que la conversion de saint Paol. b C'était véritablement faire Dieu auteur du péché^ comme le disait Bossuet.
» Jurieu se récria avec chaleur contre l'inculpation de Bossuet^ et déclara qu'il n'était jamais convenu a que Luther et Mélancfaton eussent professé une telle doctrine. » Il s'abandonna même à un tel excès d'emportement y qu'il osa traduire Bossuet a au tribunal de Dieu comme un insigne calomniateur. Il avait entièrement oublié que lui-même il avait consigné cet aveu dans les mêmes termes^ dans un écrit adressé quelques années auparavant au luthérien Scultet.
D Jurieu avait eu alors la fantaisie de proposer un traité de paix et une tolérance mutuelle entre les luthériens et des calvinistes. Les luthériens y résistaient fortement à cause de la dureté de la doctrine de Calvin. Jurieu ne désavouait pas que Calvin n'eût professé des principes insoutenables ; mais il prétendait que ses disciples y avaient renoncé depuis cent ans. D'ailleurs, ajoutait-il^ la doctrine de Luther et de Mélanchton n'était pas moins injurieuse à la sainteté et à la justice de Dieu; et il citait à ce sujet les paroles de Luther et de Mélanchton , telles que Bossuet vient de les rapporter; et Bossuet n'avait fait que rappeler à Jurieu ce qu'il avait déclaré lui-même dans un écrit public imprimé et signé de lui. Jurieu ne répondit rien, parce qu'il n'y avait rien à répondre.
D Mais on trouve dans le second avertissement aux protestants une objection de Jurieu assez spécieuse pour faire impression sur les personnes peu familiarisées avec ces matières , et qui parut à Bossuet mériter une attention particulière.
On sait que TEglise a abandonné à la liberté des écoles la diS' cussion des opinions particulières de quelques théologiens sur le concours de la grâce et de la liberté dans les actes humains. Parmi