LIYKE VIII. — CHAPITRE XII
ces opinions^ celle des thomistes est célèbre dans l'école ; et personne n'ignorait dans le public que Bossuet penchait pour cette opinion. Ce n'est pas qu'il la jugeât exempte de difficulté^ ni susc€y[)tible d'une démonstration très-claire et très-satisfaisante. Il la croyait seulement plus propre que toute autre à résoudre quelques objections et quelques difficultés dans une matière qui en oiïce un si grand nombre d'insolubles. Jurieu ne manqua pas de demander à Bossuet comment il prétendait concilier la liberté de rhomme avec la grâce efQcace et la prémotion physique des thomistes. Il faut entendre la réponse de Bossuet. Il eût été à désirer pour le repos de l'Eglise , que les auteurs de tant de systèmes n'eussent pas eu la prétention d'expliquer ce que Bossuet jugeait inexplicable.
« M. Jurieu voudrait que je lui apprisse comment s'accorde le libre arbitre^ ou le pouvoir de faire^ ou de ne pas faire ^ avec la grâce efficace et les décrets étemels. Faible théologien qui fait semblant de ne pas savoir combien de vérités il nous faut croire^ quoique nous ne sachions pas toujours le moyen de les concilier ensemble ! Que dirait-il à un socinien qui lui demanderait d'expliquer comment s'accorde l'unité de Dieu avec la Trinité? Entrera-t-il avec lui dans cet accord^ et s'engagera-t-il à lui ezpKquer le secret incompréhensible de l'Etre divin? Ne croirait-il pas l'avoir vaincu^ en lui montrant que ces deux choses sont également révélées? Et par conséquent^ malgré qu'il eu ait^ et malgré la petitesse de l'esprit humain qui ne peut les conciUer parfaitement, qu'il faut bien que l'infinité immense de l'être de Dieu les concilie et les unisse.
» Mais sans nous arrêter à ce mystère, qu'est-ce en tout et partout que notre foi , qu'un recueil de vérités saintes qui surpassent notre intelligence, et que nous aurions non pas crues, mais entendues parfaitement, si nous pouvions les concilier ensemble par une méthode manifeste?.... Mais cela n'est pas ainsi, et quand cela sera, ce ne sera plus cette vie, mais la future. Ce ne sera plus la foi, mais la vision. Que faut-il faire en attendant, sinon croire et adorer ce qu'on n'entend pas, unir par la foi ce qu'on ne peut unir par l'intelligence, et, en un mot, comme dit saint Paul, « réduire son esprit en captivité sous l'obéissance de Jésus-Christ. »
y) Que sert donc d'alléguer la grâce efficace et les thomistes? Ces docteurs, comme les autres cathoUques, sont d'accord à ne point mettre dans le choix de Thomme une inévitable nécessité, mais une liberté entière de faire et de ne pas faire. « S'ils ont de la peiuo à l'accorder avec l'immu-
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tabilité de Dieu^ ils ne succombent pourtant pas à la difficulté , Us rament de toute leur force pour s'empêcher d'être jetés contre recueil. »
B Jurieu avait encore objecté à Bossuet le prétendu semi-pélagianisme des molinistes^ dont le système est abandonné à la liberté des écoles. L'opinion personnelle de Bossuet différait de celle des molinistes ; mais il ne se croyait pas en droit de condamner ce que l'Eglise n'a pas condamné.
«Quanta ce que Bl Jurieu nous objecte^ que nos molinistes sontsemipèlagiens y d s'il en ayait seulement ouvert les livres^ il aurait appris qu'Us reconnaissent pour tous les élus une préférence gratuite de la divine miséricorde, une grâce toujours prévenante^ toujours nécessaire pour toutes les œuvres de piété. C'est ce qu'on ne trouvera jamais daos les semi-pélagiens. Que si on passe plus avant ^ ou qu'on fasse précéder la grâce par quelque acte purement humain^ à quoi on l'attache^ je ne craindrai point d'être contredit par aucun catholique^ en assurant que ce serait de soi une erreur mortelle qui ôterait le fondement de l'humilité^ et que l'Eglise ne tolérerait jamais , après avoir décidé tant de fois, et encore en dernier lieu dans le €k)ncile de Trente^ que tout le bien, jusqu'aux premières dispositions de la conversion du pécheur^ vient d'une grâce excitante et prévenante qui n'est précédée par aucun mérite. »
» Le siqet du troisième avertissement aux protestants rentre en grande partie dans ce qui a fait la matière du second. C'est toujours sur la question de TËglise, a question que les protestants évitent, autant qu'ils peuvent, d'agiter, dit Bossuet^ comme recueil où ils viennent toigours se briser. » Mais les variations et les contradictions continuelles de Jurieu lui donnent lieu d'y ajouter de nouveaux développements et des réflexions qui sont d'un grand intérêt.
» Bossuet fait remarquer que dans l'origine les luthériens euxmêmes convenaient qu'on pouvait se sauver dans l'Eglise romaine ;
» Us faisaient même semblant de ne vouloir pas y renoncer. Les deux partis de la réforme^ tant les zwingliens que ceux de la confession d'Augsbourg^ se soumettaient au conciïe que le Pape assemblerait; ils mettaient au nombre des plus grands saints les plus zélés défenseurs de l'Eglise et de la croyance romaine ^ tels que saint Bernard^ saint Bonaventurei saint
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François d'Assise; et Luther reconiiaissaft en termes magnifiques le neàvH et la sainteté dans cette Eglise, d
» Les calvinistes eux-mêmes persévérèrent longtemps danB Itt même opinion ; et Bossuet rappelle ce gui se passa à l'occasion dé l'abjuration d'Henri lY, à qui les théologiens protestants avouèrent pour la plupart^ o qu'avec eux Tétat était plus parfait, mais qu'eu pouvait être sauvé dans l'Eglise catholique ; i» fait remarquable confirmé par le témoignage du duc de SuUy^ sincèrement attaché à la religion protestante.
0 Cet aveu avait donné lieu atix catholiques de demander axxx protestants à quoi donc avait servi d'allumer le feu des guerres civiles et religieuses dans toute l'Europe, et d'y avoir fait couler des torrents de sang pendant cent cinquante ans^ pour se séparer avec tant de violence d'une Eglise dans laquelle ils convenaient eux-mêmes qu'on pouvait faire son salut. L'objection était pressante et pouvait faire impression sur les esprits raisonnables. La conversion d'Henri IV, justifiée de leur propre aveu, et dont l'exemple avait été suivi par les chefs de plusieurs maisons puissantes, porta tout à coup les ministres protestants à rétracter tin aveu si préjudiciable aux intérêts politiques de leur parti. Ç^ fut alors qu'ils imaginèrent, pour fasciner l'esprit de la multitude, de déclarer, pai* un décret solennel d'un de leurs synodes ^ que le pape était l'Antéchrist^ que Rome était Babylone^ et que tout le culte de ;rEglise romaine n'était qu'un amas d'idolâtries. Ils se flattèrent d'avoir établi , par ces déclamations extravagantes, une barrière insurmontable entre Rome et Genève.
» Cependant lorsque, vers le commencement du règne de Louis XIV, le gouvernement et le clergé de France eurent formé le projet de ramener les protestants par des discussions raisonnées ; lorsque Bossuet eut commencé à introduire dans ce genre de controverse une méthode qui mettait toutes les classes de catholiques et de protestants à portée de réduire ces étranges accusations 'à leur juste valeur^ et de demander des preuves et des faits au lieu de déclamations^ les ministres les plus habiles se sentirent obligés à abjurer jusqu'à un certain point la rigueur de leurs principes.
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Us sentirent^ en effet, qu'il était un peu dur de damner impitoyablement tout ce qui avait professé la religion romaine depuis douze cents ans; car ils n'avaient jamais désavoué qu'on ne pût encore y obtenir le salut au v"" siècle, quoiqu'on y fût déjà un peu idolâtre. Ils étaient d'autant plus embarrassés à justifier cette proscription générale, qu'ils convenaient eux-mêmes que, lorsque les premiers réformateurs firent entendre leur nouvelle doctrine, ils n'avaient pas trouvé un seul individu qui déclarât qu'il avait toujours pensé comme eux. Ainsi l'idolâtrie était universelle dans l'Ëglise latine comme dans l'Eglise grecque , dans tout l'Orient comme dans tout l'Occident. Mais la grande difficulté était de concilier le salut avec cette profession publique de l'idolâtrie. Le ministre Claude, le plus habile et le plus subtil de tous les protestants^ imagina tout à coup Topinion la plus extraordinaire et la plus bizarre qui ait pu jamais se présenter à un homme de sens et d'esprit : ce fut de convenir qu'on pouvait, à la vérité, se sauver dans l'Eglise romaine avant la réforme ; mais il ne consentait à accorder le salut qu'à ceux qui faisaient profession de sa doctrine sans y croire.
D Vint peu de temps après le ministre Jurieu^ qui sentit facilement qu'il était aussi ridicule, que contraire à la morale, de ne sauver que des hypocrites ; et il établit Topinion directement opposée. Il déclara que tous ceux qui avaient professé de bonne foi la doctrine de l'Eglise romaine avant la réforme, avaient pu y obtenir le salut ; ce qui était un peu plus raisonnable et plus conforme aux premières notions de l'équité. Ce fut même pour développer son opinion avec plus d'étendue, qu'il bâtit son fameux système de l'Eglise. C'est dans l'exposé de ce système qu'il porte si loin la tolérance, qu'il donne une si grande latitude à l'accès d'indulgence qui l'avait subitement saisi, qu'il finissait par reconnaître comme membres vivants de l'Eglise les hérétiques de toutes les sectes et de toutes les communions, à commencer par les idolâtres de l'Eglise romaine, parce que les uns et les autres professaient a jes principes fondamentaux du christianisme, d
D Bossuet profita de cet aveu pour obliger Jurieu^ en le pressant de conséquence en conséquence, à convenir, bon gré mal gré, que
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les sociniens eux-mêmes^ gui niaient la divinité de Jésus-Christ, étaient des membres vivants de l'Eglise chrétienne. Jurieu sentit alors qu'il était allé trop loin pour les intérêts politiques de sa secte, et que toutes ses déclamations contre l'Eglise romaine n'avaient plus d'objet. Il voulut se retrancher dans sa fameuse distinction des a articles fondamentaux et non fondamentaux, » et recommença à damner impitoyablement l'Eglise romaine et les sociniens, sous prétexte qu'ils ne professaient point les articles fondamentaux.
» Bossuet prit alors le parti le plus simple ; ce fut de l'inviter à exposer lui-même ce qu'il entendait par les articles fondamentaux et non fondamentaux. La réponse de Jurieu est curieuse. Il déclare « qu'il ne veut point définir quelles sont les sectes où Dieu peut avoir des élus, et où il n'en peut avoir. L'endroit, ajoute-t il, est trop délicat et trop périlleux. » Mais une réponse aussi vague et aussi évasive ne pouvait pas satisfaire un esprit tel que Bossuet, Aussi on voit dans ce troisième avertissement t^omment il conduit Jurieu de raisonnement en raisonnement à déraisonner de la manière la plus extravagante.
B II y a surtout dans ce troisième avertissement une discussion très-intéressante au sujet de l'Ecriture sainte. On sait que la maxime fondamentale des protestants est de ne reconnaître que rEcriture sainte pour juge des questions de foi. On sait également qu'ils rejettent du nombre des livres canoniques de la Bible quelques-uns de ceux auxquels l'Eglise romaine attribue ce caractère. Bossuet demande au ministre Claude et à Jurieu comment les simples fidèles pourront distinguer les livres canoniques des livres non canoniques, puisqu'il faut bien commencer par savoir de quelles parties est formée TEcriture sainte , avant de la prendre pour règle de sa foi. En suivant cette discussion aussi loin qu'elle- peut aller, il ne leur laisse que Tune de ces deux alternatives, celle d'abandonner l'interprétation de l'Ecriture à l'inspiration de chaque individu; ce qui conduit nécessairement aux illusions et aux illuminations des quakers, ou de s'en rapporter au jugement d'une autorité infaillible ; ce qui est finir par où les catholiques commencent.
B Bossuet fit paraitre, en 1690^ son quatrième averliâsement aux protestants. U est le plus court de tous; il contient à peine vingt pages ^ et on admire comment Bossuet a pu dire tant de choses en si peu de mots. Cet avertissement traite de la sainteté et de la concorde du mariage : fondement sur legud repose Tordre de la société et le bonheur des familles. Bossuet avait rapporté dans son sixième livre de V Histoire des variations la célèbre consultation de Luther^ Mélanchton et fiuçer, qui autorisaient le landgrave de Hesse à garder deux femmes à la fois comme épouses légitimes.
p Jurieu n'avait pas osé contester la vérité d'un fait ctont les preuves authentiques venaient d'être mises sous les yeux de toute l'Europe. Mais au lieu de garder un silence commandé par la prudence et la nécessité, ou, ce qui eût été plus honorable encore^ au lieu de s'unir à Bossuet pour frapper d'une juste censure une si lâche loévarieation^ il eut la maladresse d'entreprendre l'apologie de Luther en cherehant à obscurcir, par des équivoques et des subtilités, la question la plus simple et la plus claire. U osa dénaturer l'essence même du mariage , et le représenter comme une pure institution humaine, qui n'existe que par des lois positives.
a Les lois naturelles, disait Jurieu, sont entièrement indispensables ; mais quant aux lois positives, telles que sont celles du mariage, on peut en être dispensé, non-seulement par le législateur> mais encore par la souveraine nécessité. Ainsi les enfants d'Adam et de Noé se marièrent au premier degré de consanguinité, quoiqu'ils n'en reçurent dispense ni du souverain Législateur ni de ses ministres. La nécessité en dispensa, d
» Bossuet fait d'abord remarquer la singulière méprise de Jurieu, qui parait supposer que les enfants de Noé se marièrent frères et sœurs comme ceux d'Adam, quoique l'Ecriture dise expressément et répète cinq ou six fois que les trois enfants de Noé avaient leurs femmes dans l'arche, avant que le déluge eût réduit le genre humain à la seule famille de Noé.
<( Mais cette erreur, dit Bossuet, n'est rien en comparaison de celle où tomlte Jarieu, lorsqu'il prétend que le mariage entre frères et sœurs n'est pas contre la loi naturelle , sous prétexte qu'il s'en est f^t de semliiables