LIVRE Vil. — CHAPITRE II
nève , si les fidèles étaient persuadés qu'il n'eût pas plus d'assistance du Saint-Esprit qu'un docteur particulier. Le Tellier commença à le sentir , et la conférence avec le syndic Grandîn aux Chartreux acheva de le persuader^ mais à sa manière, car il était fort prévenu sur cet article, dont il faisait sa cour au roi , délicat à ses avis , ce qui lui réussissait toujours et ce qui lui était d'un grand secours pour diminuer le crédit du P. Annat, que le roi n'écoutait presque plus quand il s'agissait du Pape , quoiqu'il estimât beaucoup sa vertu et qu'il le crût sur bien d'autres choses. » (Rapin, liv. xvi®).
Jusqu'à ce jour, les cours se bornaient à rendre des arrêts, en matière bénéficiale ou disciplinaire, et c'était déjà un très-grave abus ; mais que dire de cette ingérence dans le domaine purement théologique ? N'est-ce pas l'empiétement le plus révoltant^ le renversement de la divine constitution de l'Eglise , la sujétion de la puissance apostolique au bon plaisir de la puissance séculière ? L'infaillibilité du Siège de Pierre ne s'eflface-t-elle pas devant l'infaillibilité du palais?
En vain, nous prêtons l'oreille pour saisir un^écho des plaintes et des protestations du clergé de France... Partout règne le silence des tombeaux. Et cependant ce clergé est encore fortement empreint de l'esprit catholique. C'cbt par la suite, quand aura prévalu l'esprit purement français, qu'il formera un corps particulier dans l'Eglise universelle. Déjà même une portion se laisse traîner à la remorque des parlements, et mûrit pour l'assemblée de 1682
En suivant d'ailleurs le récit du P. Rapin , on peut voir quels nuages planent sur les meilleurs esprits, et à quel point les colonnes chancellent, à Paris, sur le terrain de la saine doctrine.
Au bruit qui retentit dans le parlement , il est facile de comprendre l'agitation qui règne en Sorbonne. Les docteurs se divisent en deux camps; le premier, composé presque exclusivement des prêtres séculiers ; le second , formé par les membres des ordres religieux, par les docteurs des maisons de Sorbonne, de Navarre, de Saint-Nicolas du Chardonnet, de Saint-Sulpice *, etc.
* M. Bouix fait remarquer avec raison que cette maison demeura peu de temps dans Vesprit de ses pieux fondateurs. En effets nous voyons le troisième
Malgré toutes les manœuvres de la cour et du parti janséniste, rimmense majorité des docteurs vota contre les six propositions et s'opposa épergiquement à l'enregistrement de Tarrêt du par* lement de Paris. Il fallut recourir à la violence pour que le registre de la Sorbonne fût souillé de cet arrêt odieux; aussi désormais la Faculté de théologie aura-t-elle mille vexations à subir de la part des ministres et du parlement. Le syndic Grandin est destitué; la presque totalité des docteurs moines reçoivent l'ordre de ne plus assister aux séances ^ et les plus courageux comprennent qu'en résistant ouvertement aux gens du roi, il n'y avait plus de sécurité pour leurs personnes. L'œuvre de Le Tellier et des courtisans avait révolté si profondément les docteurs, que vingt-deux d'entre eux envoyèrent, par l'entremise du curé de Saijit-Sulpice, une protestation au nonce, contre tes six articles. La police de Colbert découvrit cette démarche et le ministre l'ayant qualifiée de criminelle et de séditieuse ^ les moins prudents purent tirer la conclusion.
La Sorbonne, à partir de ce jour, ne porte plus guère que r ombre d'un grand nom ; c'est un corps mutilé, violenté, renfermé dans le cercle de Popilius, autour duquel les huissiers du parlement font bonne garde. Les documents sont ici tellement nombreux et circonstanciés que le doute devient impossible, à moins d'aveuglement volontaire. L'arrêt du parlement et l'ordonnance du roi portaient, sans ambages, défense de rien écrire, ni imprimer contre lesdits articles , à peine d'être procédé contre les récalcitrants extraordinairement. Une lettre de cachet mettait vite fin au meilleur raisonnement. Ajoutons que M. de Harlay, l'indigne archevêque de Paris, était vendu, pieds et poings liés, au ministre Le Tellier et qu'il pesait sur les docteurs de tout le poids de son autorité. Yoici un passage des mémoires de Legendre, son secrétaire, qui est à lui seul une démonstration sans réplique :
a Quelques-uns de ces Messieurs lui ayant reproché (à
Lefèvre, syndic de la Faculté en 1695 ) les cabales qui se faisaient pour et contre Marie d'Agréda : « Nous sommes plus à plaindre
supérieur de la Compagnie^ Tronson, le sec auteur des Examens, prescrire renseignement des quatre articles.