LIVRE VllI. — CHAPITRE XlII
geuses armées^ un sénat fidèle, un peuple juste et obéissant^ et que le monde f&t en repos sous leur autorité. »
a Bossuet fait remarquer que c'est dans cette même apologie^ qiie Tertullien déclare au nom de tous les chrétiens^ a non pas qu'on leur a conseillé de ne point se soulever^ mais que cela leur est défendu : vetamur ; ni que c'est une chose de perfection, mais que c'est un précepte : prœceptum est nobis ; ni qu'on fait bien de servir l'empereur , mais que c'est un devoir : débita imperatoribus; que c'est une obligation due à titre de religion et de piété : pietas et religio imperatoribus débita ; ni qu'il est bon d'aimer le prince^ mais que c'est un devoir indispensable, necesse est ut diligant, à moins de cesser en même temps d'aimer Dieu qui Ta établi. »
» Bossuet^ après avoir montré que les chrétiens de tous les siècles jusqu'à la naissance des hérésies^ qui donnèrent le premier exem* pie de prendre les armes pour cause de religion ^ s^étaient conformés fidèlement à la doctrine de Jésus-Christ et des apôtres^ discute tous les faits tirés de l'Ecriture sainte, que Jurieu alléguait pour la défense de son système. Rien n'est plus intéressant à observer que la sagacité avec laquelle Bossuet analyse tous ces faits importants, et surtout celui des Machabées, qui pouvait présenter le plus de difficultés et d'embarras. Il est en effet certain qu'à cette époque ^ toute la nation juive prit les armes pour défendre son temple et sa religion ; que par la révolution qui en fut la suite^ la Judée fut soustraite à la domination des rois de Syrie; que la maison des Asmonéens monta sur le trône de David et de Salomon, et que le sceptre de Juda fut transporté à des descendants de Lévi. Bossuet est peut-être le seul qui ait répandu le plus de clarté sur ce grand événement de l'histoire des Juifs, qui ne se présente ordinairement à l'esprit, qu'environné de nuages, d'incertitudes et de difficultés.
» C'était de Buchanan, que Jurieu avait emprunté tous ces prétendus exemples de FEcriture, pour justifier la révolte des sujets contre les souverains. Mais un auteur tel que Buchanan, malgré sa belle latinité , aurait dû être écarté d'une discussion où son nom seul rappelait le souvenir des principes séditieux qu'il avait
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propagés en Ecosse; et Bossaet observe a que son fameux livre, Jus regni in Scotia^ exprime des sentiments si excessifs, qu'il a Qté détesté par les plus habiles gens de la réforme. » Ce fut également de Buchanan et du livre de Junius Brutus d'Hubert Languet^ que Jurieu emprunta la chimère de la souveraineté du peuple.
Il établit en principe :
a Que c'est le peuple qui fait les souverains, et donne la souveraineté.
» Qu'il est contre la raison qu'un peuple se livre à un souverain sans quelque pacte ^ et qu'un tel traité serait nul et contre la nature.
» Que le peuple n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. »
Trois maximes avec lesquelles on est sûr de bouleverser tous les gouvernements ; d'ébranler les fondements de l'ordre social^ et de livrer la vie, la liberté et les biens de tous les membres de la société à tout ce que l'espèce humaine peut offrir de plus abject et de plus épouvantable.
(( Le seizième siècle avait enfanté pour la première fois ces dangereuses chimères ; elles étaient heureusement restées ensevelies dans les bibliothèques ; et l'indignation publique avait condamné au mépris leurs coupables auteurs. Le milieu du dix-septième , siècle vit quelques factieux d'une nation célèbre proclamer ces mêmes maximes pour justifier le plus grand des attentats. Mais ce ne fut que contre un seul homme qu'on en dirigea la sacrilège application. 11 était réservé au dix-huitième siècle de faire de ses maximes une loi de proscription contre toute une nation. On n'a point oublié^ on n'oubliera jamais cette terrible expérience de la souveraineté du peuple. Les faits parlent ici plus haut que les raisonnements. Si Bossuet et Jurieu revenaient au monde, Bossuet serait dispensé de combattre une doctrine qui a été soumise à une telle épreuve ; il se bornerait à dire à Jurieu : a Venez , et voyez ce qu'ont fait les disciples de votre école. & Jurieu lui-même en gémirait; et Bossuet^ comme les anciens prophètes, pleurerait les malheurs qu'il avait cherché à détourner de sa patrie.