LIVRE Vni. — CHAPITRE XIII. 34ô
2) Mais lorsque Jurieu hasardait des principes dont il était bien éloigné de prévoir les conséquences, il se proposait seulement de justifier ce qui se passait alors en Angleterre. C'était à cette époque que la révolution de 1688 venait de précipiter Jacques II de son trône, pour y placer le prince d'Orange. La convention britannique , qui décida cette grande question contre la maison de Stuart, s'était montrée fort embarrassée de concilier les faits avec le droit, et les principes héréditaires d'une monarchie avec une révolution qui les foulait aux pieds. Elle cherchait en vain à recourir à des fictions métaphysiques , pour justifier des contradictions qui frappaient l'Europe d'étonnement. Elle essayait même jusqu'à un certain point de rentrer dans la ligne de l'hérédité, dont elle s'était si brusquement écartée. Comme aucune effervescence populaire n'avait préparé cette révolution, que le peuple en était spectateur presque indifférent, et qu'elle était uniquement l'ouvrage de l'ambition du prince d'Orange , des intrigues de quelques grands , et surtout de la maladresse de Jacques II, la convention britannique avait pu se livrer sans danger à une longue suite de discussions oiseuses sur un prétendu contrat primordial entre les rois et les peuples : discussions que le prince d'Orange parut mépriser avec une arrogance assez froide pour les laisser agiter, tant qu'elles lui furent indifférentes ; et pour les faire cesser d'un seul mot de sa bouche, quand il crut devoir y mettre un terme. Jurieu avait cru plaire au nouveau roi d'Angleterre en consacrant dans ses écrits les mêmes maximes, qui paraissaient lui avoir ouvert le chemin du trône.
z> Bossuet étendait ses vues bien plus loin. Ce génie vaste et profond embrassait tous les temps et tous les empires. L'Angleterre n'était qu'un point sur la terre, et sa révolution un fait isolé dans la longue succession des siècles qui composent l'histoire des nations; et tandis que Jurieu ne voyait qu'un prince dont il voulait capter la bienveillance , Bossuet voyait le fondement de tous les empires et l'ordre politique de tous les gouvernements, renversés par les maximes de Jurieu. On doit sentir quel intérêt devait prendre toute l'Europe à une telle question , présentée sous un point de vue aussi étendu, surtout lorsque un génie tel que Bos->
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suet se chargeait de la soumettre à la méditation de tous les hommes édairés. Aussi ce cinquième avertissement produisit tout Teffet que Bossuet en avait espéré; et pendant plus d'an demisiècle, on n'a vu aucun écrivain reproduire les chimères politiqaes de Jurieu.
B Jurieu demandait « quelle raison pourrait avoir eue un peuple de se donner un maître si puissant^ qu'il puisse abuser de sa puissance, sans craindre de la perdre? »
a II m'est aisé de lui répondre^ dit Bossuet. C'est la raison qui a obligé les peuples les plus libres, lorsqu'il les faut mener à la guerre^ de renoncer à leur liberté pour donner à leurs généraux un pouvoir absolu. On aime mieux hasarder de périr^ même injustement^ par les ordres de son général^ que de s'exposer^ par la division^ à une perte assurée de la main des ennemis.
» C'est par le même principe qu'on a vu un peuple très-libre, tel c[u'était le peuple romain^ se créer, même dans la paix, un magistrat absolu, pour se procurer certains biens et éviter certains maux qu'on ne peut m éviter ni se procurer qu'à ce prix... C'est pour de semblables raisons qu'un peuple qui a éprouvé les maux , les confusions et les horretu^ de l'anarchie, donne tout pour les éviter ; et comme il ne peut donner de pouvoir sur lui, qui ne puisse tourner contre lui-même, il aime mieux hasarder d'être maltraité quelquefois par un souverain, que de rester exposé à soui&ir de ses propres fureurs, s'il se réservait quelque pouvoir.
» 11 ne croit pas pour cela donner à ses souverains un pouvoir sans bornes. Car, sans parler des bornes de la raison et de l'équité, si les princes n'y sont pas assez sensibles^ il y a les bornes du propre intérêt, qu'on ne manque guère de voir, et qu'on ne méprise jamais quand on les voit. C'est ce qui a fait tous les droits des souverains, qui ne sont pas moins les droits de leurs peuples que les leurs.
» Le peuple , forcé par son propre intérêt à se donner un maître, ne peut rien faire de mieux que d'intéresser à sa conservation celui qu'il établit SOI sa tête ; lui mettre l'Etat entre les mains, afin qu'il le conserve comme son bien propre, c'est un moyen très-puissant de l'intéresser.
D Mais c'est encore l'engager au bien public par des liens plus étroits, que de donner l'empire à sa famille, afin qu'il aime l'Etat comme sou propre héritage , et autant qu'il aime ses enfants. C'est même un bien pour le peuple, que le gouvernement devienne aisé; qu'il se perpétue par les mêmes lois qui perpétuent le genre humain,' et qu'il aille, pour ainsi dire» avec la nature* Ainsi les peuples où la royauté est héréditaire, se