LIVRE Vni. — CEIAPITHfi XIII
sont privés en apparence d'une faculté, qui est celle d'élire leurs princes; dans le fond, c'est un bien de plus qu'ils se procurent, he peuple doit regarder comme un avantage de trouver son souverain tout fait , et de n'avoir pas, pour ainsi parler, à remonter un si grand ressort. »
» Jurieu n'avait pas manqué, pour soutenir son système, de faire la supposition la plus absurde; et on n'a pas manqué de nos jours de faire la même supposition pour justifier les plus grands attentats. 11 demandait a ce qu'il faudrait faire à un prince qui commanderait à la moitié d'une ville de massacrer l'autre , sons prétexte de refus d'obéissance à un commandement injuste? p
s Bossuet avait sans doute raison de s'écrier : a Comment un homme peut-il se. mettre dans Tesprit de fonder des règles de droit et des maximes de gouven^ment sur des cas bizarres et inouïs parmi les hommes?... Demander ce qu'il faudrait faire à un prince qui aurait conçu un semblable dessein, c'est demander en d'autres termes , ce qu'il faudrait faire à un prince qui deviendrait furieux et frénétique au delà de tous les exemples que le genre humain connaît. En ce cas, la réponse serait trop aisée. Tout le monde répondrait à M. Jurieu qu'on a donné des tuteurs à des princes moins insensés que celui qu'il nous propose. Sa prétendue souveraineté du peuple n'est ici d'aucun usage. Le successeur naturel d'un prince dont le cerveau serait si npialade, ou les transports si violents , ferait naturellement la charge de régent.
» D'ailleurs, comme l^observe Bossuet, les monarchies les plus absolues ne laissent pas d'avoir des bornes inébranlables dans certaines lois fondamentales, contre lesquelles on ne peut rien faire qui ne smt nul de soi. Ravir le bien d'un sujet pour le donner à un autre , est un acte de cette nature. On n'a pas besoin d'armer l'oppressé contre roppresseiu*; le temps combat pour lui, la violence contre elle-même; et il n'y a point d'homme assez insensé pour croire assurer la fortune de sa famille par de tels actes.... Sans craindre qu'on les contraigne, les rois habiles se donnent eux-mêmes des bornes pour s'empêcher d'être surpris ou prévenus; ils s'astreignent h de certaines lois, parce que la puissance outrée se détruit enfin elle-môme.
» L'état de la question est de savoir, non pas si le prince a le droit d'à* baser de sa puissance et de faire mal, ce que personne n'a jamais rêvé j
mais en cas qu'il le fit et qu'il s'éloignât de la justice et de la raison^ si la raison permet aux particuliers de prendre les armes contre lui, et s'il n'est pas plus utile au genre humain qu'il ne reste aux particuliers aucun droit contre la puissance publique.
9 Le principe de rébellion^ ajoute Bossuet^ qui est caché dans le
cœur des peuples, ne peut être déraciné qu'en ôtant jusque dans le fond, du moins aux particuliers, en quelque nombre qu'ils soient, toute opinion qu'il puisse leur rester de la force, ni autre chose, que les prières et la patience contre la puissance publi({ue. d
» Ce serait bien mal connaître et bien mal juger Bossuet, que supposer qu'il attribue aux princes le droit d'être injustes et oppresseurs ; mais il pense qu'il importe à la stabilité des gouvernements et au bonheur même des peuples, que les rois soient indépendants de la justice humaine ; a mais à la condition d'en répondre à la justice de Dieu, à laquelle ils demeurent d'autant plus sujets, qu'ils sont plus indépendants de celle des hommes : » et c'est en ce sens qu'il explique le droit du roi, lorsque Samuel Texposa aux JuiEs avec toutes ses prérogatives et tous ses abus, quand ils lui demandèrent un roi. Ce n'est pas assurément qu'il ne fût très-facile de prévoir tous les inconvénients de cette indépendance absolue attribuée aux rois. Toute l'histoire dépose m effet qu'on a vu un grand nombre de mauvais princes et d'insupportables tyrans. « Mais c'est qu'on a vu encore moins d'inconvénients à les souffrir quels qu'ils fussent, qu'à laisser à la multitude le moindre pouvoir. Les païens mêmes, par leur simple raison naturelle, ont bien vu qu^il fallait souffrir les violences des mauvais princes, en souhaiter de meilleurs^ les supporter quels qu'ils fussent, espérer un temps plus serein pendant l'orage, et comprendre que la Providence, qui ne veut pas la ruine du genre humain ni de la nature, ne tient pas éternellement le peuple opprimé par un mauvais gouvernement, comme elle ne bat pas l'univers par une continuelle tempête. Les beaux jours pourront donc refaire ce que les mauvais auront gâté ; et c'est vouloir trop de mal aux choses humaines^ que joindre aux maux d'un mauvais gouver* nement un remède plus mortel que le mal même, qui est la division intestine, s