‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 186 sur 260 · LIVRE VIII. — CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. — CHAPITRE XIII

c Jurieu semblait vouloir accuser Bossuet de s'établir le flatteur des rois; mais il oubliait qu'il s'exposait lui-même au reproche bien plus grave d'être le flatteur des peuples.

« Tout flatteur, quel qu'il soit^ est toujours un animal traître et odieux. Mais s'il fallait comparer les flatteurs des rois avec ceux qui vont flatter dans le cœur des peuples ce secret principe d'indocilité et cette liberté farouche qui est la cause des révoltes^ je ne sais lequel serait le plus honteux. Les gens d'un caractère si bas^ sous prétexte de flatter les peuples, sont en eflet les flatteurs des usurpateurs et des tyrans. Le peuple se laisse flatter et reçoit le joug. C'est à quoi aboutit toujours la souveraine puissance dont on le flalte ; et il se trouve que ceux qui flattaient le peuple sont en eflet les suppôts de la tyrannie. C'est ainsi qae les Etats libres se font des monarques absolus. C'est ainsi que les Etats monarcbic[ues se font des maîtres plus impérieux que ceux qu'on leur fait quitter sous prétexte de les affranchir; les lob, qui doivent servir de remparts à la liberté publique, s'abolissent, et le prétexte d'affermir une domination naissante rend tout plausible. »

D Bossuet s'était bien attendu qu'on lui demanderait d'expliquer comment avait pu s'établir cette forme de gouvernement, où tous les avantages sont pour un seul , et où le plus grand nombre supporte tout le poids de la domination ; en un mot, il fallait résoudre le problème de cette tendance générale de toutes les nations, dès les temps les plus reculés, à se soumettre à l'autorité absolue de leurs rois. Il est bien difflcile d'assigner avec certitude des causes dont l'action va se perdre dans les premiers âges du monde. Cette question, qui est plus faite pour exciter la curiosité, que pour satisfaire pleinement la raison, a exercé la sagacité de presque tous les publicistes* Mais nous croyons que parmi les conjectures sans nombre qu'elle a fait naître , il n'en est peutêtre aucune aussi plausible que celle que Bossuet parait avoir adoptée.

» A regarder les hommes comme ils sont naturellement, dit Bossuet, et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que l'anarchie, c'est-àdire, dans tous les hommes, une liberté farouche et sauvage, où chacun peut tout prétendre , et en même temps tout contester ; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous, et où la raison

ne peut rien, parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte ; et où le droit même de la nature demeure sans force^ parce qae la raison n'en a point ; où par conséquent il n'y a ni propriété^ ni domaine, ni bien, aucun droit, si ce n'est celui du plus fort; encore ne saiton jamais qui est le plus fort, puisque chacun à son tour peut le deyenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens.

» Savoir si le genre humain a jamais été tout entier dans cet état^ oa quels peuples y ont été ? comment et par quel degré on en est sorti? il faudrait pour le décider, compter l'infini, et comprendre toutes les pensées qui peuvent monter dans le cœur de l'homme.

y» Quoi qu'il en soit, voilà l'état où l'on imagine les hommes avant tout gouvernement. S'imaginer maintenant , avec M. Jurieu , dans le peuple considéré en cet état, une souveraineté qui est déjà une espèce de gouvernement, c'est mettre un gouvernement ayant tout gouvernement, et se contredire soi-même. Loin que le peuple en cet état soit souverain, il n'y a pas même de peuple en cet état. Il peut bien y avoir des familles, et encore mal gouvernées et mal assurées; il peut bien y avoir une troupe un amas de monde , une multitude confuse ; mais il ne peut y avoir de peuples , parce qu'un peuple suppose déjà quelque chose qui réunisse quelque conduite réglée et quelque droit établi; ce qui n'arrive qu'à ceux qui ont déjà commencé à sortir de cet état malheureux, c'est-à-dire de l'anarchie.

n C'est néanmoins du fond de cette anarchie, que sont sorties toutes les formes de gouvernement, la monarchie, l'aristocratie, l'état populaire et les autres; et c'est ce qu'ont voulu dire ceux qui ont dit que toutes sortes de magistratures, ou de puissances légitimes, venaient originairement de la multitude ou du peuple. Mais il ne faut pas conclure de là avec M. Jurieu, que le peuple comme un souverain, ait distribué les pouvoirs à chacun. Car pour cela, il faudrait qu'il y eût eu ou un souverain, ou un peuple réglé ; ce qu'on ne peut supposer dans un état d'anarchie.

)» n ne faut pas non plus s'imaginer que la souveraineté, ou la puissance publique soit une chose qu'il faille avoir pour la donner. EUe se forme et résulte du simple consentement passif des particuliers, lorsque, fatigués de l'état où tout le monde est le maître et où personne ne Test, ils se sont laissé persuader de renoncer à ce droit qui met tout en confusion, et à cette liberté qui fait tout craindre, en faveur d'un gouvernement dont on convient. »

a Car il faut observer avec soin que Bossuet ne prétend ni censurer^ ni blâmer aucune forme de gouvernement. Il est bien éloi-

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