LIVRE Vin. — CHAPITRE XIV
Avertissement aux protestants sur le prétendu Accomplissement des prophéties^ dont Jurieu cherchait à les bercer. Il se sert même des témoignages des écrivains protestants qui ont le plus honoré la réforme par leur érudition et leur caractère^ tels que Yossius, GrotiuS; Hammond, qui, loin de donner dans ces systèmes chimériques^ les avaient fortement combattus. Il rappelle le trait remarquable de Bullinger^ qui, animé d'abord des préjugés de sa secte , avait fait tout ce qu'il avait pu pour trouver T Antéchrist dans le pape et Babylone dans l'Eglise romaine^ et avait fini par établir de la manière la plus forte la même opinion que Bossuet^ en rapportant les prédictions de l'Apocalypse à Rome idolâtre.
» Au reste, on doit rendre cette justice aux protestants. Le fanatisme de Jurieu révolta tous les membres les plus distingués de sa communion. Malgré toutes ses intrigues, malgré la crainte qu'il était parvenu à inspirer aux ministres les plus habiles de la Hollande par Tespèce de tyrannie qu'il exerçait sur quelques consistoires, la décence et la raison prévalurent dans les synodes de Middelbourg^ de Bois-le-Duc, de Gamden et de Breda, qui censurèrent le livre de Jurieu. C'est ce qu'on apprend par une lettre de Bayle à M. Minutoli, en date du 6 octobre 1692. (Bausset.)
On sait que le thème favori des protestants, c'était de faire du pape TAntechrist et de Rome la prostituée de Babylone. Luther l'avait mis à la mode , et il remplit la moitié de ses ouvrages. Bossuet , après avoir repoussé les ignobles attaques du chef de la réforme et les rêveries insensées de Jurieu ^ après avoir vengé suffisamment la papauté des indignes et basses calomnies inventées et répétées par une secte qui ne vit que de mensonges^ se retourne contre les ministres et leur demande s'ils ne sont pas eux-mêmes l'Antéchrist prédit^ et s'ils n'en portent pas le sombre caractère.
« Le méchant de saint Paul sont les chefs et tout le corps des ministres albigeois^ yaudois^ yicléûtes^ luthériens et protestants en général. Leur apostasie est manifeste^ en quelque sorte qu'on prenne ce mot^ pour une révolte contre l'Eglise ou contre les princes. Le mépris qu'ils ont fait des vœux solennels par lesquels ils s'étaient consacrés à Dieu et & la continence perpétuelle^ augmente le crime de leur défection. Leurs blasphèmes sont
inexeusaHes... Ceux qui en ont imputé au pape qu'on n'oult jamais parmi nous, sont conyaincus par eux-mêmes d'en avoir proféré qui font horreur au ciel et à la terre , et par là de mériter à la lettre le titre d'impie, d'homme de péché et d'ennemi de Dieu. Ce titre, avec le nom de réforme, c'est rhypocrisie et le mystère d'iniquité qui commençait à se former du temps des apôtres i »
Enfin prenant Jurieu à partie , il établit avec la dernière évidence les contradictions choquantes et puériles de ce faux ministre avec lui-même et avec les textes dont il se sert. 11 est impossible d'accabler un adversaire avec plus de science, plus de force de logique et plus de vigueur de style.
Pourquoi ces livres sont-ils si peu connus aujourd'hui? Notre siècle qui se vante de ses lumières n'a plus assez de tempérament pour supporter la lecture de tant de chefs-d'œuvre. Le protestantisme a beau se replier sur lui-même comme le serpent, ou faire briller au soleil le reflet changeant de ses mobiles anneaux, il reste toujours lui, et la plume qui le transperça est encore le plus sûr instrument de son supplice.
L'ouvrage de l'immortel polémiste obtint un prodigieux succès^ et la réforme, accablée sous le coup , n'osa plus lever la tête, de peur de s'attirer un nouveau et aussi dur châtiment. Ce n'est que douze ans après ^ quand déjà le silence s'était rétabli , que Samuel Warenfels , professeur de théologie dans l'Académie de Bâle^ soumit à la discussion des savants^ exercés dans l'étude des livres sacrés, une Dissertation latine , où il combattait le sentiment de Bossuet ; l'auteur en attaquant ce prélat , montrait le plus grand respect pour son caractère et sa personne , et la plus juste admiration pour son génie et ses lumières. Il voulut même connaître le jugement que Bossuet porterait de sa dissertation , et il la lui fit présenter par M. Yarignon^ membre distingué de l'Académie des sciences de Paris , alors professeur de mathématiques au collège Mazarin , et qui était intimement lié avec Tévêque de Meaux^ à qui il a dédié un de ses ouvrages.
Bossuet jugea la dissertation de Warenfels digne d'une réponse,
^ Ghap. Lxxxi, p. 163 et suiv.