LIVRE VUI. — CHAPITRE XVin
Lusancy <, de Tanquenx*^ du Mans^ de Béringhen *^ nous bornant à la sœur Cornuau et aux dames de Luynes^ qui occupent la plus large place dans ses lettres de direction.
Marie Dumoutiers naquit à Paris , autant que nous pouvons le conjecturer y d'une famille modeste et restée inconnue. Son éducation parait avoir été soignée^ et son intelligence peu commune fut sans doute un des traits qui frappèrent Bossuet. Mariée à un M. Cornuau, elle devint veuve, peu d'années après, et fit vœu dequitter le monde pour se donner tout à Dieu , dans la vie religieuse. Un fils était né de son union; elle prit la tutelle de ce jeune enfant, et par ce motif impérieux, elle dut suspendre Texécution de son dessein. En attendant , elle voulut quitter le siècle , et, comme pour préluder à la vie du cloître , elle se retira à la Ferté-sous-Jouarre, distante de quelques lieues de Meaux , dans une communauté fondée par M"^" de Miramion, pour l'éducation des jeunes filles.
C'est là qu'elle eut le bonheur de rencontrer Bossuet , devenu évêque de Meaux. Lorsqu'il fit la première visite de son diocèse» en 4684, elle le consulta sur sa vie intérieure, et principalement sur le vœu qu'elle avait fait d'entrer en religion. Tout en modérant son ardeur et son empressement, le prudent évêque lui donna de sages conseils; il éclaircit ses doutes, calma ses scrupules, apaisa ses craintes et la consola dans sa douleur ; bien plus, il accueillit favorablement la prière qu'elle lui fit avec instance pour être reçue sous sa conduite spirituelle. Comme elle avait l'occasion de voir souvent l'évêque de Meaux, en ces jours qu'elle disait heureux, et qui durèrent pendant quatre ans, elle se contenta de demander et de recevoir de vive voix ses instructions.
Elle lui fit une confession générale en 1686. La patience et la
1 }\m%A de Lusancy et du Mans étaient religieuses de l'abbaye de Jouarre. La terre de Lusancy rentrait dans le diocèse de Meaux.
* M™e de Tanqueux était supérieure de la communauté de la Ferté-sous- Jouarre, dames Miramionnes. Le château de Tanqueux, près la Ferté, subsiste encore.
« M™« de Béringhen était abbesse de Faremoutiers. Les nombreuses lettres qui lui sont adressées sont plutôt des lettres d'affaires que de direction proprement dites.
412 HISTOIRE DE BOSSDET.
douceur du pontife, Tonction de ses paroles et la sublimité de ses préceptes augmentèrent dans son âme, avec la ferveur et la coii< fiance, le désir et le besoin de sa direction ; elle voulut remettre pour ainsi dire entre ses mains la règle et le mobile de toute sa conduite. La plume dut^ cette fois^ rapprocher les distances ; après en avoir obtenu la permission, la veuve chrétienne écrivit au bon pasteur dans tous ses doutes et dans toutes ses craintes ; elle lui écrivit d'autant plus souvent qu'il répondait avec plus de zèle et de charité, sans se lasser jamais ni suspendre ses conseils, au milieu des plus graves occupations , prévenant les peines et les désirs de sa pénitente par une sollicitude continuelle, la rassurant particulièrement contre l'appréhension qu'elle avait de lui être à charge, car a il me traitait, dit-elle avec des manières aussi honnêtes, comme si j'eusse été une personne de distinction. »
De la Ferté elle passa au monastère de Jouarre, nous ne savons au juste en quelle qualité, et elle y demeura plusieurs années. Son entrée à l'abbaye doit suivre les événements qui eurent lieu en 1690.
M"*® Cornuau joignait à une vive intelligence une ardente imagination ^ ; sa piété profonde se mélangeait de troubles et de scrupules plus ou moins exagérés; comme toutes les femmes, elle aimait à parler d'elle, à écouter ses propres inspirations , tout en déférant à l'autorité de son directeur. Bossuet pose les fondements de la vraie piété; insiste sur l'obéissance absolue, la filiale confiance en Dieu, l'amour sincère, exclusif, de Notre-Seigneur Jésus- Christ, la modération en toute chose^ dans les exercices spirituels^ dans les mortifications, dans le travail, etc.
« Pour vos communions^ tenez-vous-en à celles que je vous ai permises. Je suppose que votre confesseur le trouvera bon, et que tout cela ne se fera pas sans avertir la supérieure et prendre son obédience : il y a dans ks communautés une certaine uniformité à observer, qui édifie plus, et qui porte plus de fruit dans les âmes que des communions fréquentes. Soyez ûdéle, ma ûUe, à observer les conditions que je vous ai marquées pour vos pénitences et oraisons^ et surtout de donner les heures néces-
* EUe s'occupait de littérature et cultivait la poésie avec succès. «J'ai va tos vers, dit Bossuet; il n'y a qu'une seule faute. » (Lettre xiv.)