LIVRE vni. — CHAPltRE XVlII. 4l
Ëparguez-moi donc , je tous supplie , Monseigneur, en ne faisant point Toir ces lettres^ et ne les faisant point imprimer de mon vivant : car je TOUS avoue^ comme à Dieu même , qu'il me serait tout à fait impossible de soutenir de voir ces lettres^ et toute ma conscience entre les mains de tout le monde. Il faut attendre, je vous conjure, que le céleste Epoux ait disposé de moi^ ce que je lui demande qui soit bientôt ; ou bien, s'il j allait de la gloire de Dieu et de celle de mon saint Père, que ces lettres fussent données au public, il faudrait donc^ Monseigneur, que Votre Eminence eût la bonté de me mettre pour le reste de mes jours dans une solitude bien éloignée, où je ne fusse connue de personne : avec cette précaution^ je n'aurai plus de peine à consentir que mes lettres soient vues, puisque l'on ne me verra plus, et que je ne verrai plus personne.
» Je vous avouerai au reste. Monseigneur, avec toute la confiance que je dois à Votre Eminence, que je n'ai pas été insensible, par rapport à la gloire de mon saint Père^ à tout ce que vous m'avez fait l'honneur de me dire et de m'écrire sur la beauté, sur la haute et intime spirituahté de ces lettres; et que la grande approbation que vous donnez à toutes les saintes maximes dont elles sont remplies, et à la saine et pure doctrine qu'elles renferment, est la plus grande consolation que je puisse avoir. Car peinée de ce que le monde ne connaissait pour ainsi dire de ce saint prélat que ses grandes qualités, qui attiraient à la vérité l'admiration^ mais qui ôtaient comme l'attention à ce haut degré de spiritualité où il était parvenu, et qu'il ne laissait remarquer qu'aux âmes qu'il conduisait^ je suis ravie que Votre Eminence rende à ce grand homme toute la justice qui lui est due y en lui donnant le titre de grand maître de la vie intérieure, qui est seul capable de le faire connaître.
» Voilà, Monseigneur, mes véritables sentiments^ que j'ai cm que Votre Eminence voudrait bien que je lui disse en lui envoyant cette nouvelle copie , dont j'espère que vous serez encore plus content que de la première : car à peine avais-je achevé de la transcrire, que l'on me l'arracha des mains, et on la fit relier sans me donner le temps de la coUationner stu* mes originaux ; de sorte. Monseigneur, que j'ai trouvé beaucoup de choses essentielles oubliées , et bien des mots mal mis. J'ai donc remis toutes choses en ordre, et j'ai rendu cette copie la plus correcte que j'ai pu, et la plus digne de Votre Eminence, l'ayant beaucoup augmentée de choses que je n'avais pas mises dans la première, parce que je les avais écrites séparément : mais j'ai cru , Monseigneur , que cela vous ferait plaisir que je les misse dans votre copie , comme sont encore quelques endroits de mes lettres que je n'avais pas mis, et quelques écrits, quelques retraites que le saint prélat avait faites pour les âmes qu'il condui-
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sait^ et qu'il m'avait données, comme je crois qu'il avait fait à d'autres, n y a aussi un fort bel écrit qu'il avait fait en particulier pour Madame de Luynes^ dans le temps qu'elle était à Jouarre, et plusieurs extraits des lettres à feu Madame d'Albert, qu'elle m'avait donnés de son vivant; comme je lui en donnais des miennes. L'union que vous savez^ Monseigneur^ qui était entre cette sainte Dame et moi, comme filles du même Père, nous permettait entre nous deux ces conmiimications. ^ » J'ai cru aussi, Monseigneur , que vous seriez très-aise de voir les vers que ce saint prélat faisait comme en se jouant, pour ainsi dire, quand nous lui en demandions feu Mad^one d'Albert et moi. Je m'assure que Votre Eminence sera consolée de voir les grands et intimes sentiments de ce prélat, et combien son cœur était pris et épris du saint amour. Ce sont ses véritables sentiments qu'il nous donnait, comme il nous le disait, sans art et sans étude, en nous assurant qu'il ne voulait pas retirer nos esprits du véritable sens de l'Ecriture ; qu'il aimait mieux que ses vers fussent moins élégants , et ne s'en pas détourner pour suivre de plus belles expressions, n nous demandait conune le secret sur ses vers, ne voulant pas qu'on sût qu'il en faisait; et il n'en faisait, à ce qu'il nous disait avec confiance, que parce qu'il semblait que Dieu voulait qu'il contentât nos saints désirs là-dessus. Il nous avouait que les sentiments que Dieu lui donnait pour nous lui étaient utiles à lui-même ; qu'il se sentait pénétré des effets de l'amour divin, que Dieu lui mettait au cœur de nous expliquer dans ses vers. Il est vrai que quand il nous les donnait, ou qu'il nous les lisait, il était quelquefois tout perdu en Dieu, et parlait du céleste Epoux d'une manière qui nous ravissait, qui nous faisait voir, sans qu'il le voulût, qu'il se passait de grandes et intimes choses en lui : mais conune j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, Monseigneur, il n'a jamais permis que nous ayons parlé de cela , ni que nous ayons conununiqué ^es vers , particulièrement ceux sur le Cantique des Cantiques, où l'amour divin est le plus exprimé , non qu'il en fit mystère, mais parce qu'il ne croyait pas ce langage propre à tout le monde, et que d'ailleurs ses autres ouvrages ne lui permettaient pas de donner autant d'attention qu'il eût fallu pour mettre ses vers dans leur dernière perfeo ion; d'autant plus qu'à peine étaient-ils sortis de son cœur et de sa plume, que nous les lui arrachions des mains, tant notre empressement était grand sur cela. Il est vrai qu'il en a retouché quelques-uns ; mais je ne crois pas qu'il y ait mis tout à fait la dernière main, ni à tous ceux qu'il a faits. Je sais bien qu'il en avait le dessein , m'ayant fait l'honneur de me le dire : mais conune il a eu une santé si languissante et si souffirante les deux dernières années de sa vie, je doute. Monseigneur, que ee saint prélat les ait entièrement revus : en tous cas , je ne risque nen en