‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 231 sur 260 · LIVRE Vîll. — CHA1>1TRE XX · texte numérisé non relu

LIVRE Vîll. — CHA1>1TRE XX

générale à une àme pénible à entendre et encore plus à s'expliquer. Gomme elle lui marqua son étonnement de la ifatigue qu'il avait bien voulu prendre pour cette âme, il lui dit lui-même avec plus d'étoniMment : a Eh ! pourquoi suis-je fait, ma fille ? Cette âme n'a-t-elle pas été rachetée du sang de Jésus-Christ, et n'est-elle pas l'objet de son amour comme celle d'une personne d'esprit et de naissance distinguée? »

« Il est arrivé plusieurs fois qu'on a fait beaucoup.de peines à la personne à qui ces lettres sont écrites, et qu'on l'a môme assez humiliée, en lui disant qu'elle occupait trop ce pr^at, qu'elle lui prenait du temps qu'il aurait mieux employé. Quand elle lui faisait connaître cela, en lui avouant qu'elle craignait de le fatiguer et de le rebuter, il lui disait avec une très-grande bonté, et avec un zélé ardent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes : « Allez, ma fille; répondez à ceux qui vous parlent ainsi qu'ils connaissent peu les devoirs de la charge pastorale; car une des plus grandes obligations d'un évèque est la conduite des âmes : mais comme il ne peut pas tout faire, il est obligé de se décharger sur d'autres de ce soin. Il doit cependant s'estimer heureux quand Dieu permet qu'il puisse trouver le temps d'en conduire quelques-unes. Je vous avoue, ma fille, que je m'estime très-honoré de ce que Dieu m'en a confié, et de ce qu'il daigne bénir mes travaux et mes instructions : ainsi n'écoi^tcz point ces gens, et croyez que rien ne me rebute. Ne vous rebutez doiic pas aussi, et laissez là ces vains discours, d

» Ce saint prélat regardait la direction des âmes comme quelque chose de très-considérable : mais il voulait que tout ce qui sentait l'amusement, ou qui pouvait seulement y tendre, en fût banni. U disait qu'un directeur tenait à chaque âme qu'il avait sous sa conduite la place de Dieu ; qu'ainsi il fallait de part et d'autre être uni à Dieu par le fond et par les puissances de l'âme, et que tout fût grave et sérieux.

Y> Toute la conduite de ce grand évèque est digne d'admiration dans la direction des âmes pour les faire aller à Dieu, examinant avec application et avec une sainte attention les voies de Dieu sur elles, pour les y faire marcher. 11 ne pouvait goûter que l'on conduisît les âmes selon les vues, qtioique bonnes, que l'on pouvait avoir. U a dit plusieurs fois en confidence à cette personne , qu'il souffrait une extrême peine de la violence que l'on faisait à l'Esprit de Dieu sur la conduite des âmes; qu'il n'avait jamais été de sentiment qu'il fallût contraindre l'état de celles que l'on avait à conduire ; qu'il suffisait de les mettre en assurance sur les voies qu'elles suivent, en les assurant qu'il n'y a rien de suspect, et en leur faisant suivre l'attrait de la grâce ; mais qu'on ne pouvait trop leur inspirer le saint amour, leur faire goûter Dieu et sa sainte vérité; que quand ime fois le cœur était touché de ce bien imique et souverain, il

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aspirait sans cesse à le posséder et à en être possédé ; que ce n'était point son sentiment qu'il fallût attendre de certains états et de certains progrès, pour parler du divin amour à une àme que Dieu attirait à lui par cette yoie; qu'il fallait au contraire être attentif à seconder les desseins de Dieu^ en donnant toujours à cette âme une pâture propre à augmenter son amour^ et avoir soin de temps en temps de ranimer cet amour; qae rien ne lui semblait plus propre à avancer la perfection d'une âme que cette conduite qui rendait le saint amour maître du cœur^ pour y établir son pouvoir souverain et y détruire les passions; qu'il n'était pas du sentiment qu'on les pût bien détruire par leur contraire; que souvent cela ne servait qu'à les aigrir et à les soulever plus fortement; mais qu'il fallait seulement, par la voie du saint amour, leur faire changer d'objets; qu'insensiblement une âme soumise et docile abandonnait le vice pour s'attacher à la vertu; que ce changement d'objets, sans presque lui donner de travail, rendait son amour pour Dieu plus ferme et plus ardent. Aimez, disait ce saint prélat après saint Augustin, et faites ce que vous voudrez; parce que si vous aimez véritablement , vous ne ferez que ce qui sera agréable au céleste Epoux, p C'est la conduite que ce saint prélat a tenue sur les âmes dont il a bien voulu se charger : il y en a plusieurs qui auraient été perdues par une conduite contraire. C'est ce qu'il a fait l'honneur de dire souvent à la personne à qui ces lettres sont écrites, qui s'est trouvée dans la situation de consulter beaucoup ce prélat pour des personnes qui l'en priaient.

jt Néanmoins il faut regarder cela comme choses propres pour les personnes déjà attirées à Dieu, et non comme une conduite que ce prélat aurait tenue avec des personnes dans des passions criminelles et arec de grands attachements pour le monde. Car quoique sa conduite en général fut très-douce pour les personnes qu'il conduisait, il voulait du travail, et que l'on fCit souple, comme il disait ^ sous la main qui conduisait, il voulait bien qu'on lui représentât ses raisons, quand ce qn'il ordonnait paraissait pénible; mais après cela il ne souffîrait plus de raisoimement, et doucement il faisait comprendre qu'il fallait se soumettre, et ne pas se persuader qu'à force de raisonnements on pût lui faire quitter ses sentiments , quand il les croyait utiles pour l'avancement des âmes. Il était d'une fermeté étonnante sur ce fait, malgré sa douceur qu'il semblait quitter dans ces occasions. La personne à qui ces lettres sont écrites, outre ce qu'elle sait par elle-même là -dessus, sait encore oe qui est arrivé à d'autres personnes. Il y en a eu quelques-unes, quoique très-parfaites d'ailleurs et très-considérées de ce prélat, dont il a absolument abandonné la conduite pour avoir apporté trop de retardements à se soumettre et trop de raisons. Quelques prières qu'on ait pu

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