‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 236 sur 260 · DU SAINT-SIÈGE · texte numérisé non relu

DU SAINT-SIÈGE

a Les théologiens étrangers auraient eu mille fois à se plaindre de nos docteurs et de nos écrivains français , à cause du ton ûer et dédaigneux que prenaient ces derniers à leur égard. Bossuet n'a pas été lui-même exempt de reproche sur ce point, quand il a voulu prendre la défense de la Déclaration qui avait soulevé tant de clameurs et de plaintes dans l'univers catholique. Il ne s'attendait pas que ces quatre articles que Ton avait, dès leur publication , prônés en France comme un chef-d'œuvre digne de l'immortalité , aiguiseraient le zèle et la plume des hommes les plus habiles qui honoraient alors l'Eglise. Ne craignons plus de le dire aujourd'hui : il eut la faiblesse de rabaisser leur mérite, et de flétrir, autant qu'il était en lui, la science qui brillait dans leurs ouvrages, le zèle ardent qu'ils mettaient à défendre le Saint-Siège, tant secoué par l'école gaUicane. Mais l'abbé Le Roy, oratorien, qui était l'ami de l'évèque de Troyes, neveu de Bossuet, Le Roy, janséniste déclaré, fut, sans comparaison, plus outré dans ses attaques que ne l'avait été Bossuet, à l'égard de ceux qui avaient attaqué les quatre articles. Dans la préface qui précède sa traduction , il mêle partout aux plus grandes impostures les outrages les plus sanglants contre les adversaires de la déclaration. Selon lui, Rome aurait fait oiïrir le chapeau de cardinal au docteur Arnaud, à la condition qu'il combattrait dans ses écrits l'assemblée de 1682. a Mais ce docteur, dit Le Roy, était trop bon français et trop ami du vrai, pour se laisser éblouir par l'éclat de la pourpre et pour vendre indignement sa plume et son honneur à l'injustice et à la fausseté. Au défaut de M. Arnaud, la cour de Rome ne manqua pas de défenseurs : une foule d'écrivains, poussés par difîérents motifs ou d'intérêt, ou de haine, ou. de prévention, parurent, tout à coup , comme une inondation de barbares , et combattirent la déclaration avec un zèle d'autant plus aveugle qu'il était fondé sur les préjugés de l'éducation et puisé dans une mauvaise scholastique. L'anonyme de Louvain, le professeur Dubois et le marquis de Faretto (lisez Saretio), enfants perdus de cette armée d'auteurs , se présentèrent les premiers au combat , sans en prévoir les suites et les dangers , sans considérer ni les forces de leurs adversaires, ni leur propre faiblesse, et sans songer qu'ils avaient à marcher dans un pays, non-seulement inconnu pour eux^ mais dont ils étaient même incapables de connaître la route. »

Peut-on parler plus insolemment que ce janséniste? Il dit ensuite du docteur Dubois, que « c'est un misérable compilateur, sans goût, sans discernement, aussi véhément que faible théologien, tombant dans des bévues si grossières et en si grand nombre, qu'on serait porté à croire que quelque ennemi aurait fabriqué, pour le déshonorer, les ouvrages qui portent son nom, si lui-même ne s'était glorifié d'en être l'auteur. » Il appelle le marquis de Saretio un fanatique emporté qui n'a pas la moindre notion de théologie; l'îû^chevêque de Strigonie, primat de Hongrie , « est un prélat rempli de tous les préjugés des ultramontains, qui hasarda contre la déclaration la censure la plv>s outrageante et la plus emportée qu'on puisse imaginer, homme à démarche indiscrète, se livrant à toute la fougue d'un zèle amer; dont la censure, à force d'être outrée, tomba dans un mépris universel. » Le savant Scheelstrat , que Le Roy appelle le sieur Schelstrate^ <( ne porte à ses adversaires que des accusations frivoles : et les manuscrits antiques qu'il produit contre eux, n'ont qu'une autorité fort douteuse ; il est réfuté sans réplique par Térudition d'Arnaud, la concision et la solidité de Bossuet. Il n'est, d'ailleurs, que le copiste... de qui? d'un Bellarmin, d'un Odoric Rainault! Le sieur Gharlas, d'un esprit subtil et délié, passe, avec raison, pour habile; mais il est très à plaindre d'avoir prostitué ses lumières et ses talents à la défense d'une cause qu'il ne pouvait faire paraître soutenable qu'en employant des moyens iniques et indignes d'un théologien; il n'entend pas la question, ou il est de mauvabe foi. Joignez à ces défauts énormes beaucoup de passages ou altérés, ou tronqués, ou qui ne sont que pour la parade, un style plein de fiel, des satires amères fondées sur la seule malignité de l'auteur, une bonne opinion de son propre mérite qui passe toutes les bornes de la modestie et de la pudeur... Il est du nombre des écrivains qui trompent les lecteurs, abusent de la foi publique, commettent une espèce de sacrilège, et font un horrible usage de l'esprit et de la science... »

(( Tyrse Gonzalez a fait un ouvrage peu digne de sa grande réputation ; c'est moins par sa faute que par le défaut de sa cause : car l'erreur est un vice essentiel que rien ne peut suppléer. Il est aussi copiste de Bellarmin, faisant des raisonnements alambiqués, ou absolument faux, une infinité de suppositions chimériques. Le cardinal d'Aguirre prouve, dans son ouvrage contre la Déclaration, combien sont puissants les préjugés de la naissance et de l'éducation; il semble n'avoir pas la liberté d'examiner de sang froid la doctrine de ses adversaires^ et de la renfermer dans ses justes bornes. Il est outrée oublie le caractère de modération qui lui est naturel; jamais il ne s'échauffe davantage que quand il combat des fantômes qu'il a lui-même formés, » Notez ici en passant que c'est là pourtant ce même cardinal dont Arnaud a voulu faire un

janséniste ^ « Le cardinal Sfondrate est un pernicieux écrivain ; et ses principes sur la puissance du Pape sont les plus inouïs. Le cardinal Roc* caberti ne présente qu'embrouillement^ illusion^ esprit d'aigreur et de chicane; les qualifications les plus atroces^ les expressions les plus infamantes et les plus insultantes. »

Je m'arrête : c'est bien assez d'injures contre les défenseurs des Vicaires de Jésus-Christ; il m'est pénible néanmoins d'ajouter que M. de Bausset^ dans les Pièces justificatives du deuxième tome de sa Vie de Bossuei y n'a fait qu'abréger les diatribes du janséniste oratorien qu'il suit à la piste. Il semble qu'au moins les théologiens ^ défenseurs du Saint-Siège^ avaient bien acquis quelque droit d'user de représailles contre des adversaires qui les traitaient si mal. Avant d'avoir lu leurs écrits , je m'attendais^ je l'avoue^ à les trouver amers et je n'en aurais pas été scandalisé; car^ on peut le dire tout haut maintenant^ le ton que l'on avait pris en France était jusqu'à l'excès orgueilleux et fier; mais je ne sais si cela tient à l'heureuse rencontre que j'ai faite des auteurs qui ont défendu la sainte cause du siège apostolique, tous ceux que j'ai lus jusqu'ici ne m'ont présenté qu'un ton calme, plein de modération^ d'égards et de convenance; à moins qu'on ne prenne pour des injures leur inébranlable fermeté à soutenir ce qui est vrai. Leur langage y généralement poli et respectueux à l'égard de leurs adversaires, leur donne aussitôt la supériorité, et dispose en leur faveur les esprits qui ne sont pas prévenus. C'est le cardinal Gerdil, plein d'aménité, ne parlant de Bossuet et des évêques qui composaient l'assemblée de 1682, qu'avec des expressions de respect et presque d'admiration ; c'est le cardinal Litta qui cache, en quelque sorte, sa supériorité sous la modestie et la réserve de son langage ; c'est M«f Marchetti , le savant archevêque d'Ancyre , qui s'estime heureux de pouvoir rendre justice sur certains points aux talents bien connus du grand Bossuet; c'est Zaccaria, prodige d'érudition, qui est toujours modéré dans son allure triomphante; c'est Muzarelli, aussi calme que saint Thomas dans la marche savante de sa dialectique ; à peine vient-on à bout de découvrir quels sont les adversaires qu'il a entrepris de combattre. Si quelquefois leurs noms se rencontrent forcément sous sa plume, il ne manque jamais d'exprimer la peine qu'il éprouve de ne pouvoir partager leurs sentiments; il est heureux quand il peut rendre un éclatant hommage à la profondeur de leur génie et à la richesse de leur érudition. Mais je ne connais aucun théologien étranger qui ait célébré d'une manière plus brillante, plus suivie et plus solennelle, la France et son épiscopat, que le docteur Victor-Amédée Soardi ; il est vrai que le long

1 Lettre dclxxi, tom. VII, page 489.

séjour qu'il avait fait sur notre sol Tavait mis plus à même qu'une infinité d'autres auteurs de saisir le véritable esprit de la nation et ses dispositions réelles à l'égard de la mère et maitresse de toutes les Eglises. On peut dire qu'il a eu pour son royaume et pour son clergé une prédilection qui parait presque excessive dans le chef-d'œuvre qu'il a publié sous ce titre : De supremâ Romani Pontip^cis auctoritate hodiema EcclesùB Gallicanœ dùctrina. C'est dans cet ouvrage qu'il a consigné les témoignages sans nombre de l'amour qu'il avait voué à la France^ sa patrie d'adoption depuis qu'il eut quitté la ville de Turin dont son père avait été gouverneur. Il montre combien dans tous les temps la plus pure orthodoxie a été généralement inhérente au sol français et au cœur de ses prélats ; il ne peut, il est vrai, approuver la déclaration de 1682; mais il emploie toutes les ressources de son esprit, et, si je puis parler ainsi, de la plus ingénieuse tendresse, pour atténuer, du moins, les torts des prélats qui se sont prêtés aux vues d'un monarque absolu dans ses volontés. Il montre que depuis, comme avant la déclaration, la doctrine du clergé de France, non-seulement n'a pas été opposée à l'autorité du Souverain-Pontife, mais lui a été même expressément favorable dans la pratique, et que le clergé français semble regarder comme non-avenue la publication des quatre articles.

Je l'ai dit ailleurs, et je me plais à le répéter ici : le docteur Soardi méritait et mérite une étemelle reconnaissance de la part d'une nation dont il avait entrepris de venger la gloire au péril, ce semble , de la sienne. Mais l'ex-oratorien Le Roy venait de publier la traduction de la défense des quatre articles , et le fanatique abbé Lequeux vint se joindre à lui pour déclarer la guerre à l'ouvrage de Soardi. Atterrés par ses citations, dont ils ne pouvaient esquiver la force accablante, incapables d'y répondre d'une manière tant soit peu plausible, ils prirent le parti des lâches, et ne s'occupèrent que des moyens d'étouffer une voix qui ne pouvait leur être plus importune. Us avaient de nombreux amis dans le parlement; ils sollicitèrent et obtinrent que l'ouvrage de M. Soardi fût supprimé. L'arrêt fut lancé eu 1748, un an après la publication du livre; on prit tant de soin d'en rechercher tous les exemplaires et de les détruire, que l'on vendait à un prix énorme et à peine croyable, ceux que l'on avait réussi à soustraire à la destruction. L'auteur mourut en 1752, à Avignon, sans avoir pu conjecturer que son travail était destiné à produire un jour dans les esprits la révolution la plus heureuse et la plus salutaire. Il fut réimprimé à Heidelberg, en 1793, c'estrà^dire au plus fort de la révolution française. L'éditeur le dédia à Pie VI, comme l'auteur l'avait dédié à Benoit XIY. La flétrissure que le parlem^t pvétendit imprimer à cet ouvrage lui donne un nouveau titre à notre estime ^ »

^ Cardinal Yuxecouiu La Fromce et le Pape,

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