DES MANUSCRITS DU LIVRE DE LÀ DÉFENSE
Si nous Diesurons le teDips qu'il nous a fallu consacrer à l'étude de ces pièces, pour nous en rendre un compte que nous croyons exact, nous serons peu surpris des erreurs qui se sont multipliées sur ce sujet. Afin de mettre autant d'ordre que possible dans une matière aussi embrouillée , nous diviserons ce travail en plusieurs paragraphes.
Histoire des manuscrits ^ depuis Bossuet jusqu'à nos jours.
Les divers ouvrages, ou, si on l'aime mieux, les différentes parties du grand ouvrage que Bossuet avait composé pour la défense de la déclaration du clergé de France, passèrent, à la mort de l'illustre auteur, entre les mains de son neveu, légataire universel. Outre ce manuscrit, il en existait un autre, tout en latin, qui est conservé à la Bibliothèque nationale, sous le n** 4238, 2 vol. in-folio. Il appartint jadis au célèbre abbé Fleury, auteur de Y Histoire ecclésiastique; une note autographe de ce dernier atteste que Bossuet lui permit d'en prendre la copie; l'écriture en est très-régulière et fort belle, mais les citations marginales sont de la main de Fleury. Dans une note qui se trouve en tête du premier volume , l'abbé de Targny, conservateur de la Bibliothèque, atteste que le Ministre a fait enlever l'exemplaire chez l'abbé Fleury qui venait de mourir et l'a fait déposer à la bibUothèque du roi (10 mars 1724) a sous cette condition et avec ordre de ne laisser prendre aucune copie de cet ouvrage, et qu'on ne le
communique à personne pour le transcrire. » Malgré des ordres si rigoureux, le livre fut imprimé en 1730 sous la rubrique de Luxembourg.
Cette édition était si infidèle et si incorrecte , qu'on réclama avec instance, de l'évêque de Troyes, les manuscrits dont il était possesseur et qui contenaient les dernières révisions de son oncle. Enfin il consentit à les remettre aux mains de l'oratorien Leroy, qui donna, en 1745, une édition latine, puis une traduction française.
Notons en passant que l'abbé Bossuet trompa Louis XIY, en lui offrant les manuscrits de son oncle, comme il le raconte luimême et comme le rapporte M. de Bausset, après lui. Il donna une copie du premier travail, mais nullement la dernière révision faite par l'évêque de Meaux. Leroy en convient dans sa préface, et dit qu'il ignore les raisons de cette conduite. Elles nous paraissent fort simples; l'abbé Bossuet voulait se concilier les faveurs du roi, sans se dépouiller d'un ouvrage dont il espérait sans doute tirer parti et profit.
Des mains de Leroy, le manuscrit de la défense revint-il à son propriétaire, l'évêque de Troyes ? c'est ce que nous ignorons. II ne réapparaît plus qu'au commencement de ce siècle. M. de Bausset nous apprend qu'il a été mis sous ses yeux, avec les manuscrits de l'abbé Ledieu (Mémoires et Journal). — M. de Bausset tenait ces papiers du libraire Lami, qui voulait continuer l'édition des œuvres de Bossuet, laissée inachevée par l'abbé Leroy. De Lami, le manuscrit passa aux jansénistes, mais il nous est impossible de suivre ses diverses migrations. Enfin, il fut découvert par l'abbé Guettée, dans des circonstances assez singulières. Parcourant, un jour, des papiers nombreux, déposés à la salle Silvestre, pour y être vendus aux enchères publiques, l'abbé aperçut une liasse considérable, renfermant non-seulement le manuscrit de la défense^ mais d'autres documents dont nous aurons à parler plus tard. Il se hâta d'en donner avis à un fervent sectaire, M. Parent-du-Châtelet, fils du médecin de ce nom, qui les acheta et les conserva soigneusement, après les avoir foit cartonner. Parent-du-Chàtelet légua, par testament^
les onze cartons qui renferment les papiers dont nous parlons à la Bibliothèque nationale , où ils composent une série à part.
La copie du testament, mise en tête de la collection, forme une pièce tristement curieuse que nous nous décidons à reproduire. Elle annonce sans doute un cerveau malade, mais elle révèle en même temps la charité bénigne que la secte janséniste a constamment nourrie envers la Compagnie de Jésus.
a Je donne et lègue à la Bibliothèque de la rue Richelieu une liasse de papiers qui se trouve dans ma bibliothèque, et qui contient des manuscrits de Bossuet relatifs à ses ouvrages classés sous onze numéros conformément à la note qui y est jointe.
» Il sera dressé par mon notaire un procès-verbal conforme à cette note, pour que l'on puisse toujours retrouver ces manuscrits précieux, car il serait possible que l'immonde, la fourbe, la menteuse et scélérate société des Jésuites envoyât, sous prétexte d'étudier ces pièces, des affiliés qui, tout en faisant semblant de lire et de faire des extraits, raieraient et feraient disparaître ce pi les condamne. Par exemple, les notes marginales écrites par Bossuet au crayon sur le mémoire anonyme relatif au livre des Réflexions morales et qui justifient cet excellent ouvrage. On ne saurait prendre trop de précautions contre cette infâme société capable de toutes manœuvres frauduleuses et qui a des subterfuges à elle particuliers.
2> Une expédition dudit procès-verbal sera jointe à cette liasse de manuscrits, lorsque l'acte de dépôt régulier en sera fait à la Bibliothèque entre les mains du Conservateur qui devra signer ce dépôt. Ensemble une expédition de la présente disposition et de la note jointe aux manuscrits. Paris, 2 avril 1862. »
«Pabent du Chatelet.
Pour le dire en passant, nous sommes surpris que l'adminis^ tration ait étalé une pièce de ce genre, au frontispice de manuscrits livrés au public ; car il y a là une immoraUté flagrante, une
diffamation odieuse de citoyens qui ont droit, popr le moins^ aux égards de l'ordinaire civilité^ aux convenances qui s'observent généralement^ même dans un monde médiocrement cultivé. C'est encore une tache dont la défense n'avait pas besoin.
Les manuscrits qui concernent le Gallia orthodoxa etleJivrede la défense forment six volumes in-A*, depuis le n** 17682 jusqu'à 17687 inclusivement. Onaconservé soigneusement^ sous la reliure nouvelle, les couvertures et le dos des portefeuilles qui renfermaient chaque portion des manuscrits. Cette précaution est fort précieuse, parce qu'elle nous met sous les yeux les différentes indications , à Taide desquelles l'auteur, ses copistes ou ses éditeurs ont voulu faire connaître le contenu de chacun des portefeuilles. On voit aussi, dans cette disposition, la manière dont l'abbé Ledieu conservait les écrits de son maître.
C'est d'après cette copie que Laroy a donné son édition, en 1745, et que nous avons dit être fidèle, sauf certaines licences que nous aurons à signaler. Nous ne doutons pas que cette copie ne renferme le dernier travail du célèbre auteur, c'est-à-dire toutes les corrections, additions et ratures qu'il fit subir à la première rédaction.
Avant de passer en revue ces six volumes et d'en tirer nos conclusions , nous relèverons des erreurs modernes assez saillantes.
Erreurs commises par rapport au liyre de la défense et aux manuscrits.
Nous dirons tout d'abord que la note de l'abbé Guettée, misa en tête de la collection, est fautive sous plusieurs rapports et qu'on se tromperait en suivant l'ordre qu'elle indique.
Des erreurs plus considérables ont été commises par un auteur belge qui a publié demièfiement, sous le titre de Gallia ortfuh doxa, un livre de fantaisie , qui est censé représenter le véritable ouvrage de Bossuet sur les quatre articles. A Dieu ne plaise que nous soupçonnions les loyales intentions de l'honorable anonyme, mais en histoire, on ne peut substituer aux faits les rêves de
rimagmatiop K Nous ne fournirons qu'un exemple et il suffira. Voici ce que nous lisons dans la préface :
a La dissertation préliminaire de Fédition de 1745 est-elle de Bossuet? Nous ne le pensons pas. Cette compilation n'est pas digne de l'illustre prélat; les passages où l'on croit reconnaître soD style ne sont que des emprunts au corps de son ouvrage. Si nous consultons le manuscrit de cette Dissertatio prœvia^ nous sommes en présence d'une main inconnue^ récente, qui n'offre pas la plus légère ressemblance avec l'écriture de nos trois volumes, et (ce qui importe davantage) pas un seul mot de la main de Bossuet. d
Or, nous l'avons déjà dit, le jnanuscrit de ce travail est double, TuD écrit tout entier de la main de Bossuel, avec le titre des chapitres par Fabbé Ledieu, l'autre tout entier de la main de Tabbé Ledieu, avec les titres par Bossuet, non compiîs les corrections qui révèlent clairement le passage de l'auteur. On supprime des livres parce qu'ils portent en marge de nombreux coups de crayon. . . D'abord ces coups de crayon sont-ils de la main de Bossuet? il serait fort difficile de le prouver. De plus, entre uu coup de crayon et une rature, la différence est essentielle. Ce ne sont là que des signes employés par les auteurs pour appeler leur attention sur certains passages qu'ils se proposent de revoir à loisir. Lors même qu'il s'agit de ratures, il faut y regarder de près. Quelquefois Bossuet, après une première lecture, passe sur le texte deux barres perpendiculaires; mais, après réflexion, il croit devoir le faire revivre en tout ou en partie, et alors il écrit en marge plusieurs fois : borij jusqu'à ce qu'il supprime définitivement.
Si l'éditeur belge n'a pas lu avec attention la préface de l'abbé Leroy, il a eu tort. S'il l'a lue, il devait en tenir plus de compte. Quelque passioné que fût l'oratorien, il ne manquait certainement pas d'intelligence et il avait étudié sa matière; or un pareil témoignage ne peut être écarté sans grave raison. Ce n'est pas que
^ Nous supposons que Téditeur dont nous parlons s'est laissé égarer par une faute du relieur, qui a transporté au III® volume deux livres que leur ordre appelait au IV». Cette faute a dû être corrigée, sur nos observations.
498 HISTOIRE DE BOSSCET.
Leroy soit exempt de reproches et nous signalerons ici une partie de ses erreurs.
4* Il ne lui a point sufû de prendre le texte, les surcharges, les renvois, ce qui était son droit, mais il a reproduit de véritables ratures, sous le vain prétexte de donner toute la pensée de Bossuet. Un texte effacé n'existe plus et on ne saurait le faire revivre sans injustice. Hâtons-nous de dire que ces faux emprunts ne modifient pas sensiblement le texte de la défense.
V Notre savant et judicieux collègue reconnaît parffidtement son écriture dans les substitutions qu'il lui a plu d*op érer sur le manuscrit.
Ainsi 4® il a effacé les mots Gallia orthodoxa , écrits par les copistes, pour les remplacer par ces mots : defensio declaratioîiiSj etc.
2** Il intercale le texte des quatre articles, lorsque Bossuet les a supprimés (voir livre v), on qu'il les a sciemment passés sous silence. EnQn, par une fantaisie qu'il tâche d'expliquer, mais que nous ne saurions admettre, il a imaginé de placer le livre xi (n* 7 de son édition) après le livre xv (n*» 11), quand le copiste avait pris soin d'écrire : liber quintus décimas et ultimus. En effet ce livre traite du 3* article de la déclaration et les précédents du 4'; or jamais nous ne nous persuaderons que Bossuet ait voulu intervertir de cette façon un travail auquel il attachait tant d'importance.
§ni.
Ordre et matière des volumes renfermant les manuscrits.
Les n*» 17682 et 17683, 6* et 7^ volumes de la collection Parentdu-Châtelet , renferment le Gallia orthodoxa , dont nous avons suffisamment parlé. Sur le dos du portefeuille, Leroy a écrit ces mots : « Bonne copie, corrigée par l'auteur, M. Bossuet. » L'authenticité de ce double manuscrit ne laisse rien à désirer.
Les quatre volumes suivants (n*** 8, 9, 10, 11, de la collection) contiennent la copie du premier travail de Bossuet , revue par l'auteur qui lui a fait subir des changements considérables. Les
NOTES ET PIÈCES JUSTlFIGiiTIVES. 499
notes marginales ^ les ratures^ les surcharges encombrent le papier^ surtout dans les premiers et derniers livres. Parmi les changements, nous devons signaler tout d'abord la suppression de la préface et des trois premiers livres qui figurent dans le manuscrit de Fleury, expression du premier travail. C'est donc par le livre iv que commence le volume compris sous le n"* 17684. L'auteur voulait-il adopter cet ordre nouveau? Nous seriops moins éloigné de le croire. Un examen plus attentif nous a fait découvrir sur le dos du portefeuille, écrits de la main du copiste^ ces mots assez significatife : a Livres iv, v, vi, vu, vin, qui dans Tordre du
Gallia orthodoxa, doivent former les livres i, n, m, iv; b
Les cinq livres qui composent ce volume ne sont pas écrits par la même main. Les deux premiers portent des corrections, faites d'une écriture qu'on pourrait attribuer à l'abbé Ledieu. Le m* offre de rares annotations de la main de Bossuet; le iv^ et le v* n'en présentent d'aucune sorte. Des deux livres qui concernent saint Grégoire YII^ il y en a un qui ne contient aucune trace de révision, d'où l'on conclut que l'auteur, touché par le remords, voulait supprimer tout ce qu'il avait écrit sur le compte de ce grand pape. Nous ne partageons nullement cette supposition. D'abord en retranchant deux livres, le numérotage devient tout à fait fautif. En second lieu, quel est le plan de l'auteur ? montrer que la doctrine gallicane a toujours été professée par l'école de Paris. Gomment croire qu'il ait passé sous silence la période du pontificat de saint Grégoire VII , et, par conséquent, laissé dans son plan une lacune aussi considérable? Ce qui nous parait assez vraisemblable, c'est que Bossuet voulait revenir sur ce travail et réunir les deux livres en un seul, la matière étant la même. Un fait vient à l'appui de notre assertion. En tête, on lit ces mots, de la main du copiste : Refertur caput primum GalUcanœ dedaratîoniSy suivis du texte du 1" article. Dans le livre suivant, Bossuet laisse entièrement de côté les mots declaratio cleri Gallicaniy et le texte de la déclaration. Si Leroy les a reproduits, c'est par suite des licences qu'il s'est données; la rature vient de Bossuet, ou lui est contemporaine.
A partir du volume suivant, ix^ de la collection Parent-du-
Chàtelet^ les corrections, annotations^ etc., sont très-nombreuses; récriture de Bossuet se montre partout. C'est Bossuet gui a écrite en tête du livre ix (v® de l'édition de Leroy) ces mots : Caput 4 . Bujus libri scopus; aucune mention n'est faite de la déelaroHon.
En tête du livre xii (vni de Leroy,) nous trouvons encore écrit par l'auteur le mot JReveu. Cette note et les corrections nombreuses qui surchargent le livre et le suivant^ les revêtent de la même authenticité que tous les autres, et l'éditeur belge s'est ici trompé comme ailleurs.
Le quatrième volume, (17687) renferme les derniers livres (ix« et X® de Leroy) suivis du xi' de la première rédaction et du corollaire. Ce sont les mêmes traces de révision que celles offertes par les livres précédents, mêmes preuves d'authenticité par conséquent.
Ici vient se placer la question que nous avons touchée au chapitre XVI : Bossuet a-t-il supprimé tout son ouvrage, pour lui substituer l'écrit connu sous le titre de Gallia orthodoxal Hous avons paru incliner dans ce sens, mais notre collègue, M. Yallet, ne l'admet point. Selon lui , et comme résultat de ses investigations, le Gallia orthodoxa n'est réellement qu'une dissertation préliminaire, destinée à remplacer les trois premiers livres, et les mots : Gallia orthodoxa^ deviennent le vrai titre de toute la composition, à l'exclusion des mots : Defensio declarationiSj etc.
Voici les raisons qu'il donne à l'appui de son opinion , outre celles que l'on tire du texte même de Tabbé Ledieu :
1*» Vers le commencement du livre ix (v® de l'édition Leroy), après ces paroles, et quidem admonuimus, Bossuet ajoute de sa main : dissertatione prcevia ; or il ne peut y avoir d'autre dissertation préliminaire que l'écrit dont il s'agit. Il est vraisemblable qu'avec un examen plus attentif du livre, on retrouverait d'autres renvois.
2^ Si Bossuet voulait supprimer le livre de la Défense, pourquoi ce soin scrupuleux à raturer qu passer sous silence le texte des qicatre articles et le mot même de Déclaration?
3* En parcourant le corps de l'ouvrage avec quelque attention, on ne peut se dissimuler que les deux parties forment un tout
complet, et que rharmonie est rompue en supprimant Tune d'eUes.
V* Le titre de : Gallia orthodoxa^ seu vindiciœ scholœ Pari-* siensis totiusque ckri Gallicani^ adversus nonnullos n'est pas seulement écrit sur la couverture du volume renfermant la dissertaHon préliminaire^ nous le lisons encore sur celle du VIIP volume, contenant les quatre premiers livres du premier travail. De plus, la main qui écrit ce titre est la même que celle du copiste auquel il faut attribuer une partie considérable du livre v. Il est vrai que ces mots sont effacés ; mais il parait certain qu'ils Font été par Leroy, qui a persisté à maintenir le titre primitif : Defensio declarationis y etc. On reconnaît facilement son écriture.
Toutes les pièces du procès sont sous les yeux du lecteur ; nous renonçons à prononcer un jugement définitif. Ce que nous croyons devoir répéter, c'est que le livre de la Défense , tel que nous le possédons, est de nature à affliger profondément toute âme ca* tholique.
Dans la partie imprimée sous le titre d'Appendix, nous trou* vous cette étonnante proposition : Des deux doctrines qui divisent les Français et les Italiens, si quelqu'une devait être condamnée, ce serait certainement celle de Rome. On peut dire que tout Fes^ prit de Fauteur est résumé dans ces mots.
Ce que nous devons ajouter en terminant, c'est que Bossuet recommandant à son neveu la publication de quelques ouvrages restés manuscrits , ne dit pas un mot concernant le livre de la Défense ou Gallia orthodoxa. Il y travaillait depuis vingt ans, et nous sommes fondés à croire qu'après vingt autres années son embarras n'aurait point disparu. Sauf peut-être la dissertation préliminaire y et eu égard aux habitudes de Fauteur, il est pour nous de la dernière évidence que jamais il n'eût livré à Fimpression une copie dans l'état où celle-ci nous apparaît.
Nous ne répéterons pas les autres considérations qui figurent au chapitre xvi et dont il faut tenir compte.