POUBQUOI LE LIVRE DE LA DÉFENSE NE FUT POINT CENSURÉ
Lorsque le livre de la défense parut^ et mirtout lorsque l'abbé Leroy donna sa traduction française^ le Saint-Siège s'en émut, comme il est aisé de le comprendre, et Benoit XIV nous apprend qu'il fut fortement question de le condanmer. Voici ce que nous lisons dans une lettre écrite par cet illustre Pape au grand inquisiteur d'Espagne : « Vous connaissez sans doute l'ouvrage qui a été imprimé et publié, il y a quelques années. Quoiqu'il ne porte pas le nom de son auteur, tout le monde sait très-bien qu'il est de feu Bossuet, qui l'avait composé par l'ordre de Louis XIV, roi de France; mais qui était demeuré manuscrit dans quelques bibliotbèqaes.
D Le but de l'ouvrage est uniq[uement de soutenir les propositions qu'avait arrêtées le clergé de France, dans l'assemblée de 1682.
» Il est certainement difficile de trouver une autre production qui soit plus hostile à la doctrine reçue universellement hors de France, sur Vinfaillibilitê du Souverain- Pontife décidant EX CATHEDRA, sur sa supériorité au-dessus de toiU Concile œcuménique, sur le pouvoir indirect qu'il a, principalement quand l'intérêt de la religion et de VEgUse le demande, à l'égard des droits temporels des princes suprêmes-
» Sous le pontificat de Clément XII, d'beureuse mémoire, notre prédécesseur immédiat, il fut sérieusement question de proscrire cet ouvrage ; mais enfin on conclut que cette proscription n'aurait pas lieu, non-seulement par égard pour l'auteur qui avait bien mérité de l'Eglise , à tant d'autres titres ; mais par la juste apprébension de nouvelles mésintelligences. »
9 Tout ce qui est ci-dessus, en lettres italiques, a été retranché par M. de Bausset. L'historien de Bossuet fait un retranchement bien plus notable et bien plus surprenant encore en citant le cardinal Orsi qui a composé un grand ouvrage où il réfute ex professe la défense de la déclaration. Voici la citation de M. de Bausset. « J'ai entendu , dit le cardinal Orsi, non-seulement à Rome, mais encore en beaucoup d'autres lieux, un grand nombre de personnages aussi distingués par leurs vertus que par leur science et leurs lumières, prétendre, après avoir lu cet ouvrage de
Bossuet arec toute Tattention dont ils étaient capables, que les théologiens romains devaient absolument renoncer à soutenir une cause désespérée ; qu'il était plus généreux à eux de le déclarer franchement : d'autant plus qu'ils n'apercevaient rien qu'on pût opposer avec quelque apparence de succès à l'évidence des raisons de Bossuet ^ d
Y> Ici s'arrête la citation qui laisse dans l'esprit du lecteur que le cardinal Orsi a parlé d'un ouvrage irréfutable; mais on me permettra bien de n'être pas aussi sobre d'extraits que M. de Bausset. Je n'ai pas les mêmes raisons que lui de m'arréter en si beau chemin.
-» J'examinai donc la question en silence , continue le savant cardinal italien : car je ne voulais point entreprendre une réfutation sans m'y être bien préparé... Mais enfin, après avoir pesé avec une attention extrême tout ce qui avait été dit de part et d'autre, je trouvai une armée si formidable de preuves les plus accablantes qui établissent l'invincible autorité qui réside dans le Souverain-Pontife , quand il sanctionne les dogmes* de notre foi , et tant de faiblesse , au contraire, dans les raisonnements par lesquels les adversaires attaquent l'autorité du siège apostolique, que les autres points les plus incontestables de notre croyance ne peuvent pas, ce me semble, être appuyés sur des bases plus solides, ou contestés par des difiicultés plus légères, i»
» Tout le reste de l'ouvrage est d'accord avec ce début. Je suis donc bien fondé à croire que M. de Bausset n'avait pas pris la peine de lire le cardinal Orsi. Peut-être s'était-il contenté de connaître ce qu'en avait dit M. de Barrai, archevêque de Tours, dans son ouvrage sur les Libertés de V Eglise gallicane. Le ton des deux prélats ne diffère guère. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché d'en avoir la preuve; la voici : « Le cardinal Orsi, dit M. de Barrai, recommandable par la simplicité de ses mœurs, et par une savante histoire des six premiers siècles de l'Eglise, publia, en 1741, un traité en faveur de l'infaillibilité du Souverain-Pontife. Dans la préface de cet ouvrage, il avoue que, soit à Rome, soit en d'autres villes d'Italie, plusieurs personnes de science et de probité lui avaient déclaré que la thèse de l'infaillibilité du Pape ne pouvait plus être défendue par les théo* logiens romains, et qu'ils devaient l'abandonner comme une cause perdue et désespérée... Il serait à désirer que les modernes adversaires de la doctrine du clergé de France sur la puissance ecclésiastique^ eussent imité la candeur du cardinal Orsi, et connu les aveux qu'il a cru devoir faire en commençant son ouvrage '. »
1 Histoire de Bossuet, t. II, p. 427, édit. de Lebel.
* Orsi, De irreformab. Romani PontificiSj in definiend. fid,, controv, Jud., Eom» 1774, t. I, Pref., p. v et vi.
504 fflSTOIRE DE BOSSUET.
» J'en conclus^ pour rhonneur de M. de Barrai^ qu'il n'a lu que le commencement de la préface du cardinal, ayant craint que la fin ne répondit pas au début : crainte bien fondée^ comme je viens de le faire voir. Et qu'eùtil pensé s'il se fût mis à lire l'ouvrage lui-même qui est^ ligne par ligne^ la réfutation de celui de Bossuet ? il aurait probablement jugé sa candeur bieu cruelle en y trouvant partout un langage connue celui-ci : a Pour mettre dans tout son jour Vabsurdité de la proposition avancée par Bossuet, je vais en présenter une autre^ etc. * Qui pourrait ne pas mépriser la nullité de ce futile argument*? Est-ce donc par de tels arguments que vous osez, etc. ^î De quel front Bossuet reprend-il ici le pape Eugène M Est-il donc permis de se jouer ainsi de la simplicité du lecteur, ou d'abuser à ce point de sa patience et de son loisir ^t Cest assez plaisanter; mais nous allons encore entendre d'autres fables ^. n faut que des hommes de cette importance ^soient bien dépourvus de raisons solides, puisqu'ib se voient réduits à nous débiter de pareilles inepties ''. Bossuet et Noël Alexandre n'ont-ils point de honte de nous donner les scènes burlesques de Bâle pour une preuve, etc. ®? Il faut avouer que cette question est bien indigne du jugement et de la sagesse de l'évêque de Meaux : et que^ lecteur, après tout ce qui a été dit, pourra s'empêcher de rire aux dépens d'un homme qui avance sérieusement une proposition véritablement risible, etc.,etc. ®?»
» Maintenant, dit M. de Maistre, à qui j'ai emprunté les derniers extraits, croirai-je qu'un évêque français ait pu sciemment falsifier une citation? Qu'ayant sous les yeux le passage du cardinal Orsi, il en ait transcrit une partie, et retranché l'autre, pour lui faire dire tout le contraire de ce qu'il a dit? Qu'il ait, contre sa conscience , présenté la candeur qui raconte la première sensation causée par le livre de Bossuet, pour la candeur réfléchie qui se confesse vaincue , etc. ? Dieu me préserve de fahre une supposition aussi injurieuse.à la mémoire d'un prélat qui s'est trompé conmie tant d'autres, mais dont les intentions , sans doute, étaient pures !... Mais voilà comment on lit et comment on cite , lorsque la passion a servi de lecteur ou de secrétaire. Ajoutons qu'à parler d'une manière générale, on lit mal, dans notre siècle. Combien d'hommes aujourd'hui ont la force de
1 L. VI, c. 9, p. 54.
« C. 8, art. 2, p. 45.
8 C. 9, art. 1, p. 55.
* Ibid., art. 1, p. 43.
* L. VI, ch. 9, art. 1, p. 59.
« Ibid.
» md,, p. 59.
« Ibid,, c. 12, art. 6, p. 95 et 96.
» Ibid. y c. 19, p. 3.
lire quatre^ volumes in-quarto de suite, et quatre volumes en latin? Ceci mérite attention *. n (Cardinal Villecourt, La France et le Pape.)
La grande raison pour laquelle le livre de la défense n'a pas été formellement condamné, c'est bien, comme le dit le grand pape Benoît XIV, par la juste appréhension de nouvelles mésintelligences. En effet, si l'on veut bien se rappeler quel était l'asservissement de l'infortunée Eglise gallicane, en 1745, à quel degré étaient montées l'arrogance tyrannique des parlements et la puissance du jansénisme, il sera aisé de comprendre l'explosion qu'aurait produit en France un bref, portant condamnation d'un ouvrage, acclamé par toute la secte jansénienne. L'acte pontifical, arrêté à la frontière, saisi par les procureurs, lacéré par les cours, et probablement brûlé par la main du bourreau, une partie du clergé applaudissant à ces fureurs; telles sont, en abrégé, les douloureuses conséquences que l'esprit de scbisme aurait mises à profit. La sagesse du siège apostolique fit ici comme toujours, de deux maux elle choisit le moindre, qui étaii de garder le silence. Le temps de la justice est venu de lui-même, et tout le génie de Bossuet ne sauvera pas de la réprobation l'œuvre de ses plus mauvais jours.
* M, de Maistre devait dire cinq volumes au lieu de quatre. . ^ De l'Eglise gallicane, liv. ii, c. 10.
506 HISTOIRE DE BOSSUBT.
NOTE VII Page 263.