LIVRE Vn. — CHAPITRE V
soudre, le 20 juin; c'e^t le roi qui arrêta la réponse des évêques au bref d'Innocent XI, en date du 3 février, parce quMl prévoyait de fort regrettables impertinences. Cette assemblée n'eut pas honte de déclarer, le 23 juin, qu'elle s'abstenait de prendre une résolution sur le bref du Pape, uniquement pour obéir au roi. M. de Bausset avoue que plusieurs membres de cette assemblée paraissaient fort animés contre le Pape, parce que le Pontife leur reprochait en termes des plus énergiques leur inexcusable faiblesse ^ Cette animosité d'une part, et cette complaisance de l'autre ne sont pas inexplicables. Le roi nommait les évêques^ leur accordait de grands honneurs , les confinait dans leurs diocèses ou les appelait à la cour ; le roi ajoutait aux menses épiscopales telles riches abbayes qull lui plaisait ; le roi délivrait des lettres de cachet qui dispensaient les évêques de procédures régulières, même de toute procédure. Le Pape ne donnait rien ; il réclamait contre le cumul et la vie luxueuse des prélats ; il jugeait les appels et cassait, au besoin, les sentences épiscopales. Le roi possédait donc des attraits puissants ; on gagnait tout à le bien servir. On ne gagnait à servir le Pape que la paix de la conscience; mais pour des hommes habitués à une grande existence, à un train de maison seigneurial , il fallait autre chose, et si l'on ne vendait pas sa conscience, on savait la contourner et l'accommoder aux volontés du roi.
Lorsque Legendre dit que : « On semblait en France disposé à se passer du Pape , soit en créant un patriarche , soit plutôt en établissant le louable et ancien usage suivant lequel, sans prendre de bulles, l'évêque élu par le chapitre était incontinent sacré ou par le métropolitain, ou par l'ancien des suffragants, » il ne parle pas du roi, mais du parlement et de quelques évêques, parmi lesquels figuraient sans doute son archevêque, de Harlay . De là aux constitutions civiles du clergé, on voit si le chemin était frayé.
IL Louis XIV, dans son orgueil despotique, ne voulait trouver de résistance en aucun lieu, et il s'irritait d'en rencontrer à Rome. Jaloux à l'excès de son autorité , il se montrait fort ombrageux
1 Voyez les brefs d'Innocent XL — Picot, Ami de la Religion, Boutx, art. de février 1865. — Ënfîn les notes à la fin du livre.
54 HISTOUŒ DE BOSSUET.
dans tous les cas où il soupçonnait qu'elle pût recevoir la moindre atteinte. Les ministres connaissaient ce faible et l'exploitaient habilement^ soit pour leur profit personnel^ soit pour faire leur cour, soit pour obéir à la cabale parlementaire et janséniste dont ils subissaient le joug. Aussi les reproches du Pape tombent moins sur la personne du roi que sur la tête de ses sinistres conseillers. Ce qui demeure hors de contestation^ d'après le récit de M. de Bausset lui-même , c'est que Tappel aux évêques ne vint pas du roi; ce sont les prélats assemblés à Saint- Germain qui, dans leur aveugle complaisance^ offrirent spontanément au monarque d'épouser sa querelle et de soutenir ses odieuses prétentions. Le roi consentit à mettre à profit ce concours et ne fut point fâché de pouvoir tourner une pareille arme contre Rome; mais quand la paix refleurit, il rejeta l'arme inutile et donna au Pape la plus formelle assurance que son désir était de vivre et mourir catholique. Si même nous en croyons des documents de l'époque, Louis XIV aurait payé de son mépris la complaisance de ses évêques. a II n'a pas tenu à ces Messieurs ^ aurait-il dit , que je
n'aie pris le turban Je n'ai que trois évêques dans mon
royaume ; » et il parlait précisément des évêques opposants ^ Colbert de son côté disait : a Avec une telle assemblée , le roi eût pu substituer l'Alcoran à l'Evangile •. »
L'esprit de certains évêques était donc infiniment plus mal disposé que celui du roi, et si nous passons sommairement sur cette thèse , ce n'est pas que nous manquions de preuves décisives, mais nous laissons' à l'historien impartial de l'Eglise^ la tâche de les développer tout au long. Au surplus, nous ne craignons pas qu'il reste encore quelque doute, quand on aura vu se dérouler toutes les scènes de ce triste drame. Pour le moment, soulevons les voiles du théâtre et distinguons bien les acteurs qui préparent la pièce.
Nous avons sous la main un porte-fanal, c'est Fleury, ami intime de Bossuet et de Le ïellier, pour qui personne n'a eu de secret. Ses Opuscules, édités au commencement du siècle, n'ont
» Histoire de l'Eglise du Mans, par D. Piolin, tome VI. s Voyez de Mâistre, de l'Eglise gallic, liv. II, chap. ir.