‹ Histoire de Jacques-Benigne Bossuet et ses œuvresChapitre 39 sur 260 · LIVRE VIT. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

LIVRE VIT. — CHAPITRE VII

A Paris, ce 1" décembre 1681.

J'envoie^ Monseigneur^ à Votre Eminence le sermon de Touyerture sor^ tant de dessous la presse, et avant qu'il soit publié. Je suis bien aise que Votre Eminence le lise ayant qu'il ait été yu à Rome, et qu'elle soit instraite de tout. Je suis fàcbé de ne m'être pas ayisé de l'envoyer manuscrit : mais j 'avoue que cela ne m'est pas venu dans la pensée, et qu'en général je ne m'avise guère de croire que de telles choses méritent d'être envoyées à des personnes de votre importance.

Afin que vous soyez instruit de tout le fait, je lus le sermon à M. de Paris et à M. de Reims deux jours avant que de le prononcer. On demeura d'accord qu'il n'y avait rien à changer» Je le prononçai de mot à mot comme il avait été lu. On a souhaité depuis de le revoir en particulier avec plus de soin, afin d'aller en tout avec maturité. 11 fut relu à MM. de Paris, de Reims, de Tournai pour le premier ordre; et pour le second, à M. l'abbé de Saint-Luc, et à MM. Cocquelin, chancelier de Notre- Dame, Courcier, théologal, et Faure.^On alla jusqu'à la chicane, et il passa tout d'une voix qu'on n'y changerait pas une syllabe. Quelqu'un dit seulement à l'endroit que vous trouverez , page 45 , où il s'agit d'un passage de Charlemagne, qu'il ne fallait pas dire comme y il avait : Plutôt que de rompre avec elle ; mais : Plutôt que de rompre avec l'Eglise *. Je refusai ce parti, comme introduisant une espèce de division entre l'Eglise romaine et l'Eglise en général. Tous furent de mon avis, et même celui qui avait fait la difficulté. La chose fut remuée depuis par le même, qui trouvait qne le mot rompre disait trop. Vous savez qu'on ne veut pas toujours se dédire. Je proposai au lieu de rompre, de mettre, rompre la communion ; ce qui était, comme vous voyez , la même chose : la difficulté cessa à l'instant. Le roi a voulu voir le sermon ; Sa Majesté l'a lu tout entier avec beaucoup d'attention, et m'a fait l'honneur de me dire qu'elle en était très-contente, et qu'il le fallait imprimer. L'assemblée m'a ordonné de le faire *, et j'ai obéi.

J'ai fait cette histoire à Votre Eminence, parce que le bruit qui s'est répandu qu'on trouvait de la difficulté sur le sermon, pourrait avoir été

1 II est donc vrai que le mot sinistre rompre n'effrayait point certains prélats. On ajoute bien le mot Eglise , mais quelle Eglise? Entendons-le bien , une Eglise sans tête, sans cœur et sans voix; qui favorise l'oligarchie épiscopale; qui ne censure point les mœurs ; qui reste muette devant le despotique arbitraire d'un administrateur, sans lois et sans règles, autres que son intérêt et son caprice. Un sphynx n'est pas nécessaire pour deviner l'énigme ; c'est toujours le môme refrain : Labia nostra à nobis sunt : guis noster dominvs ^t ? {Psalm. 11.)

* Ce sermon ne fut rendu public qu'au mois de janvier 1682.

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jusqu'à elle; et qu'il faut qu'elle soit instruite qu'il n'y a eu de difficulté que celle-là^qui n'en est pas une. Il y a eu certains autres petits incidents^ mais qui ne sont rien et qui ne valent pas la peine d'être écrits à Votre Eminence. En revoyant tout à l'heure l'endroit du sermon que je viens de citer, je remarque qu'on a mis en italique quelque chose qui n'y doit pas être ; et je ferai faire un carton pour le corriger, afin que tout soit exact. Pour venir maintenant un peu au fond, je dirai à Votre Eminence que je fus îndispensablement obligé à parler des libertés de l'Eglise gallicane : elle voit bien à quoi cela m'engageait ; et je me proposai deux choses : l'une , de le faire sans aucune diminution de la vraie grandeur du Saint- ^iége ; l'autre, de les expliquer de la manière que les entendent les évêques , et non pas de la manière que les entendent les magistrats. Après cela, je n'ai rien à dire à Votre Eminence : elle jugera elle-même si j'ai gardé les tempéraments nécessaires. Je puis dire en général que l'autorité du Saint-Siège parut très-grande à tout l'auditoire. Je pris soin d'en relever la majesté autant que je pus; et en exposant avec tout le respect possible l'ancienne doctrine de la France , je m'étudiai autant à donner des bornes à ceux qui en abusaient qu'à l'expliquer elle-même. Je dis . mon dessein : Votre Eminence jugera de l'exécution.

Je ne lui fais pas remarquer ce que j'ai répondu par-ci par-là pour induire les deux puissances à la paix : elle n'a pas besoin d'être avertie. Je puis dire que tout le monde jugea que le sermon était respectueux pour elles, pacifique, de bonne intention : et si l'effet de la lecture est semblable à celui de la prononciation , j'aurai sujet de louer Dieu. Mais comme ce qui se lit est sujet à une plus vive contradiction, j'aurai besoin que Voire Eminence prenne la peine d'entrer à fond dans tous mes motifs et dans toute la suite de mon discours, pour justifier toutes les paroles sur lesquelles on pourrait épiloguer. Je n'en ai pas mis une seule qu'avec des raisons particulières, et toujours^ je vous l'assure devant Dieu, avec une intention très-pure pour le Saint-Siège et pour la paix.

Les tendres oreilles des Romains doivent être respectées * ; et je l'ai fait de tout mon cœur. Trois points les peuvent blesser : l'indépendance de la temporalité des rois, la juridiction épiscopale immédiatement de Jésus-Christ, et l'autorité des conciles. Vous savez bien que sur ces choses on ne biaise point en France'; et je me suis étudié à parler de sorte que,

* Bossuet aurait pu ajouter : Les oreilles plus tendres encore des Français doivent être caressées^ et je Vai fait aux dépens de la vérité.

' Qui donc ne biaise point en France? Les parlements ^ les richéristes, les janséilistes et les néogallicans. Le reste du clergé renie cette poignée de factieux qui prétend lui imposer des lois , sous prétexte d'interpi^tev sa pensée. Nous le verrons bientôt.

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