LIVRE Vn. — CHAPITRE Vil
sans trahir la doctrine de l'Eglise gallicane , je pusse ne point offenser h majesté romaine. C'est tout ce qu'on peut demander à un évéque français , qui est obligé par les conjonctures à parler de ces matières. En un mot^ j'ai parlé net^ car il le faut partout et surtout dans la chaire; mais j'ai parlé avec respect et Dieu m'est témoin que c'a été à bon dessein. Votre Eminence m'en croira bien ; j'espère même que les choses le lui feront sentir^ et que la bonté qu'elle aura de les pénétrer lui donnera le moyen de fermer la bouche à ceux qui pourraient m'attaqu^.
Sur ce qui regarde Tautorité du concile et du Pape , je crois devoir faire observer à Votre Eminence ce que j'en ai dit dans Y Exposition et dans l'Avertissement qui est à la tête dans l'Exposition, article xx, p. 191 et suiv., et dans Y Avertissement , depuis la page 66 jusqu'à la page 75. Votre Eminence se souvient de l'approbation donnée à Rome à YExposition, puisqu'elle a contribué elle-même à me la procurer. La version italienne a laissé l'article sans y rien toucher ; et le Pape n*en a pas moins eu la bonté d'autoriser ma doctrine. Pour ce qui est de Y Avertissement, j'ai aussi pris la liberté de IVnvoyer à Sa Sainteté, qui m'a fait l'honneur de m'écrire par son bref du 12 juillet 1679 qu'elle avait reçu cet Avertissèment , et même de lui donner beaucoup de louanges. Voici les termes du bref : « Accepimus libellum de Expositione Fidei catholicap, , quem pia, elegantij sapientique, ad hœreticos in viam salutis reducendos, Oratione auctum 5 reddi nobis curavit Fraternitas tua. Et quidem libenti animo confirmamus uberes laudes, quas tibi de prœclaro opère merito tribuimus, et susceptas spes copiosi fructus exinde in Ecclesiam profecturi.
Après cela , Monseigneur, je ne dois pas être en peine pour le fond de ma doctrine, puisque le Pape approuve si clairement qu'on ne mette Tessentielle autorité du Saint-Siège que dans les choses dont tous les catholiques sont d'accord. Tout ce qu'on pourrait dire en toute rigueur, c'est qu'il n'est pas besoin de remuer si souvent ces matières, et surtout dans la chaire et devant le peuple : et sur cela je me condamnerais moimême, si la conjoncture ne m'avait forcé, et si je n'avais parlé d'une manière qui assurément, loin de scandaliser le peuple, l'a édifié.
J'ai toujours eu dans l'esprit qu'en expliquant l'autorité du Saint-Siège de manière qu'on en ôte ce qui la fait plutôt craindre que révérer à certains esprits, cette sainte autorité, sans rien perdre, se montre aimable à tout le monde, même aux hérétiques et à tous ses ennemis.
Je dis que le Saint-Siège ne perd rien dans les explications de la France, parce que les ultramontains mêmes conviennent que dans le cas où elle met le concile au-dessus , on peut procéder contre le Pape d'une autre manière, en disant qu'il n'est plus Pape : de sorte qu'à vrai dire, nous ne disputons pas tant du fond que de l'ordre de la procédure ; et il ne serait
pas difficile de montrer que la procédure que nous établissons^ étant restreinte comme j*ai fait aux cas du concile de Constance^ est non-seulement plus canonique et plus ecclésiastique^ mais encore plus respectueuse envers le Saint-Siège et plus favorable à son autorité ^
Mais ce qu'il y a de principal^ c'est que les cas auxquels la France soutient le recours du Pape au concile sont si rares^ qu'à peine en peui-on trouver de vrais exemples en plusieurs siècles : d'où il s'ensuit que c'est servir le Saint-Siège que de réduire les disputes à ces cas; et c'est, en montrant un remède à des cas si rares^ eu rendre l'autorité perpétuellement chère et vénérable à tout l'univers.
Et pour dire un mot en particulier de la temporalité des rois, il me semble qu'il n'y arien de plus odieux que les opinions des ultramontains^ ni qui puisse apporter un plus grand obstacle à la conversion des rois hérétiques ou inûdèles. Quelle puissance souveraine voudrait se donner un .maître * qui lui pût par un décret ôter son royaume ? Les autres choses que nous disons en France ne servent pas moins à préparer les esprits au respect dû au Saint-Siège ; et c'est , encore une fois, servir l'Eglise et le Saint-Siège que de les dire avec modération. Seulement il faut empêcher qu'on n'abuse de cette doctrine ; et j'ai tâché de le faire autant que j'ai pu : ce qui doit obliger Rome du moins au silence, et à nous laisser agir à notre mode, puisqu'au fond nous voulons le bien.
Je demande pardon à Votre Eminence de la longueur de cette lettre.
* Ce que dit ici Bossuet paraît juste et sage , sauf ce qui regarde le concile de Constance dont nous aurons à parler. Mais alors pourquoi tant de bruit? pourquoi tant d'insinuations peu bienveillantes ? pourquoi une déclaration solennelle, en forme d'article de foi? Bossuet a donc été entraîné au delà de ses convictions? Il n'a donc pas su se retirer, ne pouvant faire prévaloir son sentiment ! Etrange situation !
* Si nous avions devant nous un facétieux légiste, comme feu M. Dupin, nous croirions à une boutade de mauvais goût et nous passerions notre chemin. Mais c'est Bossuet dont la grande gloire se dresse [devant nous; c'est Bossuet lui-même qui outrage le bon sens et nous en sommes confondu. Quoi ! les papes professent que par un simple décret, un matin quelconque, ils 6 teront le royaume à une puissance souveraine ! Les rois se donnent un maitre en devenant catholiques ! Bossuet revient souvent sur ce mot odieux, et à l'entendre, ne dirait-on pas que les papes ont brisé, en se jouant, cent couronnes et jonché cent trônes dans la poussière ? La plume nous tombe des mains. Ah ! que Bossuet n'a-t-il prolongé sa vie jusqu'à nos jours! Il aurait vu si les dynasties renversées, si les trônes brisés accusent la papauté ou ses irréconciliables ennemis. C'est alors qu'il crierait de nouveau : Et nunc reges, intelligite. Et quand il verrait qu'aujourd'hui encore ces mômes rois redoutent plus le Siège de Pierre que l'infernale puissance de la révolution et de l'incrédulité , sa véhémente parole expirerait sur ses lèvres, contractées par la douleur et la pitié.