LIVRE Vn. — CHAPITRE VIII
Telles furent les bénédictions que versa mille et mille fois le grand saint Rémi snr les Français et sur leurs rois^ qu'il appelait toujours ses chers entants; louant sans cesse la bonté divine de ce que^ pour affermir la foi naissante de ce peuple béni de Dieu^ elle avait daigné^ par le ministère de sa main pécheresse^ c'est ainsi qu'il parle^ renouveler^ à la vue de toust les Français et de leur roi^ les miracles qu'on avait vu éclater dans la première fondation des Eglises chrétiennes. Tous les saints qui étaien alors furent réjouis; et dans ce déclin de l'empire romain^ ils crurent voir parsdtre dans les rois de France a une nouvelle lumière pour tout l'Occident : » In occiduis partibus novi jubaris lumen effuîgurat * ; et non-seulement pour tout l'Occident^ mais encore pour toute l'Eglise, à laquelle ce nouveau royaume promettait de nouveaux progrès. C'est ce que disait saint Avite , ce docte et ce saint évoque de Vienne , ce grave et éloquent défenseur de TEglise romaine, qui fut chargé par tous ses collègues , les saints évêques des Gaules, de recommander aux Romains, dans la cause du pape Symmaque, la cause commune de tout l'épiscopat; a parce que, disait ce grand homme ', quand le Pape et le chef de tous les évêques est attaqué, ce n'est pas un seul évêque , mais l'épiscopat tout entier qui est en péril. »
Tous les conciles de ces temps font voir qu'en ce qui touchait la foi et la discipline, nos saints prédécesseurs regardaient toujours l'Eglise ro^ maine, et se gouvernaient par ses traditions >. Tel était le sentiment de l'Eglise gallicane^ qui, en recevant, par le ministère de saint Rémi, Clovis et les Français dans son sein, leur imprimait dans le fond du cœur ce respect pour le Saint-Siège, dont ils devaient être les plus zélés aussi bien que les plus puissants protecteurs. Les Papes connurent d'abord la protection qui leur était envoyée du Ciel ; et ressentant dans nos rois je ne sais quoi de plus filial que dans les autres, que ne dirent-ils point alors, comme par un secret pressentiment, à la louange de leurs protecteurs futurs? Anastase II, du temps de Clovis, croit voir dans le royaume de France nouvellement converti a une colonne de fer que Dieu élevait pour le soutien de sa sainte Eglise, pendant que la charité se refroidissait partout ailleurs ^.)> Pelage II se promet des descendants de Clovis, comme des voisins charitables de l'Italie et de Rome, la même protection pour le Saint-Siège qu'il avait toujours reçue des empereurs •; et saint Grégoire, le plus saint de
* S. AviT., Vien. epist. ad Clod., tom. ï, Conc, Gall., pag. 154.— ^Epist, ad Faust,, ibid., p. 158. — • Ep, Syn, Episc. GalL apud Léon., Concil. Araus. II, Prœf., tom. I, Conc. Gai., pag. 216. Bonif., ii, Ep, ad Cœsar. Arel., ibid., p. 223. Conc. Vas., ii, can. m, iv, v, ibid., p. 226, 227. Conc, Avrel,, m, can. III, XXVI, ibid., p. 248, 255. — * Anast. II, Ep. il, ad Clod., tom. IV, Conc, Qol. 1282. — »Pel. II, Epist, ad Aunach, Autiss., tom. I, Cona GalL, p. 376.
1Û2 mSTOIRB DE BOSSUET.
tcHis, «nchôrit aussi sur ses saints prédécesseurs^ lorsque, touché de la foi et du zèle de ces roia, il les met autant au-dessus des autres souverains^ que les sourerains sont au-dessus des particuliers ^ »
Leur loi croissait en effet avec leur empire; et, selon la prédiction de tant de saints, l'Eglise s'étendait par les rois de France. L'Angleterre le sait, et le moine saint Augustin, son premier apôtre. Saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, et les autres apôtres du Nord ne reçurent pas un moindre secours de la France; et Dieu montrait dès lors, par des signes manifestes, ce que les siècles suivants ont confirmé, qu'il voulait que les conquêtes des Français étendissent celles de l'Eglise.
Les enfants de Clovis ne marchèrent pas dans les voies que saint Rémi leur avait marquées : Dieu les rejeta de devant sa face ; mais il ne retira pas ses miséricordes de dessus le royaume de France. Une seconde race fut élevée sur le trône ; Dieu s'en mêla, et le zèle de la religion s'accrut parce chaugement : témoins tant de Papes réfugiés, protégés, rétablis et comblés de biens sous cette race. Les Papes et toute l'Eglise bénirent Pepm, qui en était le chef*; les bénédictions de saint Rémi passèrent à lui. De lui sortit cet empereur, père d'empereurs, que ce saint évoque semble avoir vu; et Charlemagne régna pour le bien de toute l'Eglise. Vaillant, savant, modéré, guerrier sans ambition, et exemplaire dans sa vie, je le veux bien dire en passant, malgré les reproches des siècles ignorants, ses conquêtes prodigieuses furent la dilatation du règne de Dieu, et il se montra très-chrétien dans toutes ses œuvres. Il ût revivre les anciens canons ; les conciles longtemps négligés furent rétablis ', et la discipline revint avec eux. Si ce grand prince rétablit les lettres, ce fut pour mieux faire entendre les saintes Ecritures et l'ancienne tradition par ce secours. L'Eglise romaine fut consultée dans les affaires douteuses, et ses réponses, reçues avec révérence, furent des lois inviolables ^. 11 eut tant d'amour pour elle, que le principal article de son testament fut de recommander à ses successeurs la défense de l'Eglise de saint Pierre comme le précieux héritage de sa maison, qu'il avait reçu de son père et de son aïeul, et qu'il voulait laisser à ses enfonta. Ce même amour lui ût dire, ce qui fut répété depuis par tout un concile sous l'un de ses descendants, que, « quand cette Eglise imposerait un joug à peine supportalile, il le faudrait soufficir "^ D plutôt que de rompre la communion avec elle. Elle n'imposait point
1 S. Greg., Jf. Epi&t., lib. VI, Mpis^U vi, tom. II, col. 795. — »Padl. 1, Epist* X, ad Fr., tom. II, Qonc, GalL, p. 59.— ^DeschoU instit. Capit. Baluz.^ toi». I, pag. 202, 203. — ^Conc. Franco f., can. vm, t. II, Conc, GalL, p. 196. CapiU Aquis, an. Imp. m, cap. iv, Baluz., tom. I, p. 380, 381. Capit. de divis. Begni, cap. xv, ibid., p. 444.— * Capit Car. M. de Hon, sed. Àpost. q». Imp, i; Baluz., tom^ I, p. 357. Conc. Tribur, Sub Am. Jmp., caau xxx.