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version jusqu'à sa mort. Malheureusement l'espace nous manque pour entrer dans tous ces détails, qui se trouvent épars dans les Mémoires de Louis Racine et dans les lettres écrites par Jean Racine, soit à Boileau, soit à son fils aîné. Il y a surtout peu de lectures plus attachantes que celle de ces lettres , comme on a pu déjà en juger par quelques extraits que nous en avons donnés, et comme on pourra en juger par ceux que nous donnerons encore. On sent partout dans celte correspondance le grand homme qui s'abaisse, qui s'efface . pour n'être qu'un humble chrétien, un homme simple, un ami dévoué, un bon père. Plus les idées et le langage en sont simples, plus le lecteur est ému et charmé. Sous cette familiarité douce et calme, sous cette affectueuse et rigoureuse humihté, sous ce sans-façon paisible et austère , on sent une âme passionnée toute prête à se répandre, un grand esprit dont l'activité comprimée déborde ; tout un monde de sentiment et de poésie refoulé et contenu par une héroïque abnégation de chrétien.
On peut voir, dans les premières lettres qu'il adresse à son fils % avec quelle attention il suit les progrès de sa première éducation; puis, quand celui-ci est lancé dans le monde, avec quelle tendre
* Voir ces lettres à la fin du volume.
sollicitude il le suit, pour ainsi dire, pas à pas, avec quelle bonté et quelle simplicité il lui donne ses conseils paternels. Quoi de plus touchant que celle où il lui rend compte de la visite inattendue que lui a faite M. de Bonac, neveu de M. de Bonrepaux , ambassadeur à la Haye , auprès duquel le jeune Racine était employé : « Ce fut pour moi c( une apparition agréable de voir entrer M. de « Bonac dans mon cabinet, jeudi dernier, de « grand matin; mais ma joie se changea bientôt « en chagrin, quand je le vis résolu à ne point « loger chez moi... Il nous donne de grandes espé- « rances sur votre sujet, et vous êtes fort heureux « d'avoir en lui un ami si plein de bonne volonté K pour vous. S'il ne nous flatte point, et si les té- « moignages qu'il nous rend sont bien sincères , « nous avons de grandes grâces à rendre au bon « Dieu, et nous espérons que vous nous serez une « grande consolation. Il nous assure que vous ai- « mez le travail , que vous ne vous dissipez point , « et que la promenade et la lecture sont vos plus « grands divertissements, et surtout la conversa- « tion de M. l'ambassadeur, que vous avez bien « raison de préférer à tous les plaisirs du monde : « du moins je l'ai toujours trouvée telle, et non « seulement moi , mais tout ce qu'il y a ici de pérît sonnes de meilleur esprit et de meilleur goût. « Je n'ai osé demander à M. de Bonac si vous
« pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que « la réponse ne fût pas telle que je Taurais souhaicc tée; mais enfin je veux me flatter que, faisant « votre possible pour devenir un parfait honnête « homme, vous concevrez qu'on ne le peut être « sans rendre à Dieu ce qu'on lui doit. Vous con- « naissez la religion : je puis dire même que vous « la connaissez belle et noble comme elle est, et il « n'est pas possible que vous ne l'aimiez. Parce donnez si je vous mets quelquefois sur ce cha- « pitre; vous savez combien il me tient à cœur, et « je vous puis assurer que plus je vais en avant, « plus je trouve qu'il n'y a rien de si doux au « monde que le repos de la conscience , et de rec( garder Dieu comme un père qui ne nous man- « quera pas dans tous nos besoins. M. Despréaux, « que vous aimez tant, est plus que jamais dans « ces sentiments, etc.. »
Ce fils pour qui il montre une si tendre sollicitude était l'aîné de sept enfants qu'il eut de son mariage ( deux garçons et cinq filles ). Il se nommait Jean-Baptiste et était né en 1678, un an après le mariage de son père. — Il est mort garçon le 31 janvier 1747. — Les autres enfants de Racine étaient: Marie-Catherine Racine, mariée à Pierre- Claude Colin de Moramber, le b juin 1699, et morte le 6 décembre 17bl; quand Racine parle d'elle dans ses lettres à son fils, il ne la désigne
ordinairement que sous le nom de votre sœur. La seconde fille , nommée Anne , et que Racine appelle familièrement Nanette, se fit religieuse aux ursulines de Melun, comme nous le verrons dans la correspondance; la troisième, Elisabeth Racine, appelée Babet par son père, se fit religieuse au couvent de Notre-Dame de Variville ; la quatrième, Jeanne-Nicole- Françoise Racine (dite Fanchon), mourut célibataire en 1739, à Tabbaye de Malnoue, oi^i elle était pensionnaire depuis six ans; la cinquième, Madeleine Racine (dite Madelon), est morte fille le 7 janvier 1741 ; enfin Louis Racine, le septième enfant, naquit le 2 novembre 1692, et n'avait par conséquent que sept ans à la mort de son illustre père. Il est souvent désigné dans la correspondance sous le nom de Lionval. Nous reparlerons de lui à la fin de cette histoire.
Racine, d'après le témoignage que nous en a laissé son fils, aimait tous ses enfants avec une égale tendresse, n'étant occupé qu'à leur donner une bonne éducation chrétienne et à entretenir l'union entre eux. Lorsqu'il en voyait un d'incommodé, il était dans des agitations continuelles, et plus d'une fois, dans ces circonstances, on l'entendit s'écrier : « Pourquoi m'y suis-je exposé? pource quoi m'a-t-on détourné de me faire chartreux? « je serais bien plus tranquille. »
Malgré cette égalité d'affection qu'il portait à
tous ses enfants, on ne sera pas surpris de le voir s'occuper avec un soin tout particulier de l'éducation et du sort de son fils aîné, destiné à être l'héritier et longtemps le seul soutien d'un nom si illustre. Après lui avoir fait donner une excellente éducation, à laquelle il présida en quelque sorte, malgré les fonctions qui souvent le forçaient de s'éloigner de Paris, Racine obtint du roi, pour ce mêaje fils, la survivance de sa charge de gentilhomme. Puis il le fit enirer dans la diplomatie, avec la protection spéciale de M. de Torcy (J.-B» Colbert, neveu du grand Colbert), ministre des affaires étrangères, qui le chargea bientôt de porter à M. de Bonrepaux, ambassadeur de France en Hollande, des dépêches de la cour, et le recommanda d'une manière toute particulière à cet ambassadeur. «Après son départ, dit Louis Racine, « la maison fut comme celle de Tobie après le « départ du fils. Ce n'étaient qu'inquiétudes sur « la santé du voyageur et sur sa conduite... » On a pu déjà avoir une idée de ses alarmes paternelles dans les fragments de la lettre que nous venons de donner, et nous le verrons encore avec plus de détail dans la dernière partie de la correspondance, qu'on trouvera à la fin de ce volume.
Nous avons dit que Racine avait présidé luimême à l'éducation de ce fils bien-aimé. Ce serait
un livre bien instructif et un précieux traité d'éducation que celui qui contiendrait le recueil des leçons du grand Racine à son fils. On pourra en juger par quelques-unes de ses premières lettres, et par ces fragments que nous a conservés Louis Racine, où nous trouvons les conseils et les avis qu'il lui donnait pour le détourner de se livrer à la poésie.
« Jene vous dissimulerai point, disait-il à mon (( frère, que dans la chaleur de la composition on « ne soit quelquefois content de soi; mais, et vous « pouvez m'en croire , lorsqu'on jette le lendemain « les yeux sur son ouvrage, on est tout étonné de « ne plus rien trouver de bon dans ce qu'on ad- « mirait la veille; et quand on vient à considérer, « quelque bien qu'on ait fait, qu'on aurait pu « mieux faire, et combien on est éloigné de la « perfection, on est souvent découragé. Outre « cela, quoique les applaudissements que j'ai reçus « m'aient beaucoup flatté, la moindre critique, « quelque mauvaise qu'elle ait été, m'a toujours « causé plus de chagrin que toutes les louanges « ne m'ont fait de plaisir. »
« Les poètes, ajoutait-il, qui s'imaginent être « connus et admirés de tout le monde , trouvent « souvent des occasions qui les humilient. Ils « doivent s'attendre encore que leurs ouvrages « essuieront les discours les plus bizarres, et
« seront exposés tantôt aux critiques injustes des « envieux, tantôt aux louanges stupides des igno- « rants , ce qui n'est pas la chose la moins chagri- « nante, et tantôt aux fausses décisions de ceux « qui se croient des juges... »
a Mon père, pour dégoûter encore mon frère de vers , et dans la crainte qu'il n'attribuât à ses tragédies les caresses dont quelques grands seigneurs l'accablaient, lui disait : « Ne croyez pas que ce « soient mes vers qui m'attirent toutes ces caresses. « Corneille fait des vers cent fois plus beaux que « les miens, et cependant personne ne le regarde. a On ne l'aime que dans la bouche de ses acteurs; « au lieu que , sans fatiguer les gens du monde du « récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle « jamais, je me contente de leur tenir des propos a amusants, et de les entretenir de choses qui « leur plaisent. Mon talent avec eux n'est pas de « leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de « leur apprendre qu'ils en ont. Ainsi quand vous « voyez M. le duc* passer souvent des heures « entières avec moi, vous seriez étonné, si vous « étiez présent, de voir que souvent il en sort « sans que j'aie dit quatre paroles ; mais peu à peu <( je le mets en humeur de causer, et il sort de
1 Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé, fils du grand Condé, né en 1643, et mort en 1709. C'était un prince très éclairé, aimant les gens d'esprit et en ayant beaucoup lui-même.
DE JEAN RACINE i07
« chez moi encore plus satisfait de lui que de « moi^ »
« Le premier précepte qu'il lui donna quand il le fit entrer dans le monde, fut celui-ci : « Ne « prenez jamais feu sur le mal que vous entendrez « dire de moi. On ne peut plaire à tout le monde, « et je ne suis pas exempt de fautes plus qu'un « autre. »
Racine ne se trouvait mieux nulle part que chez lui, soit au milieu de sa famille, soit dans la retraite où il s'enfermait pour lire les livres saints et pour prier. Comme chef de famille, il se croyait obligé à la plus grande régularité. Il n'allait jamais aux spectacles, et ne parlait devant ses enfants ni de comédie ni de tragédie profane. Quand il était à Paris, il faisait la prière tous les soirs, au milieu d'eux et de ses domestiques, puis la lecture de Tévangile du jour, que souvent il expliquait luimême par une courte exhortation, proportionnée àl'inteUigence de ses auditeurs, et prononcée avec cette âme qu'il donnait à tout ce qu'il disait.
De temps en temps il quittait sa famille pour aller à la cour, où il était admis en sa qualité d'historiographe et de gentilhomme ordinaire du roi. La plupart du temps il ne s'y rendait que pour obéir aux ordres du prince, qui aimait à Tentre-
* Mémoires de Louis Racine sur la vie de son père.
tenir, et le prenait souvent pour lecteur, ainsi que nous le verrons bientôt. Il raccompagna dans ses voyages militaires en 1672, 1691 et 1693, afm de voir lui-même les événements qu'il était chargé de raconter. Mais le séjour de la cour ne put jamais affaiblir dans le cœur de Racine le goût des plaisirs domestiques, et ce sentiment pur qui lui faisait trouver le bonheur au sein de sa famille. « Sa plus grande satisfaction, dit Louis Racine, était de revenir passer quelques jours dans sa famille; et lorsqu'il se trouvait à table avec sa femme et ses enfants, il disait qu'il faisait meilleure chère qu'aux tables des grands; » et à ce sujet il raconte l'anecdote suivante :
Il revenait un jour de Versailles pour goûter ce plaisir, et il était prêt à se mettre à table avec sa famille, lorsque arrive un écuyer de M. le duc qui lui dit de la part de son maître qu'on l'attend à dîner à l'hôtel de Condé. Racine, quoique flatté de l'invitation, déclare qu'il lui est impossible de se rendre auprès de Son Altesse en ce moment. « Il y a huit jours, dit-il, que je n'ai vu mes enfants et ma femme; ils se font une fête de manger aujourd'hui avec moi une très belle carpe; je ne les priverai pas de ce plaisir. — Mais, Monsieur, reprend l'écuyer, vous ne songez pas qu'il y a chez M. le duc une compagnie nombreuse qui se fait aussi une fête de vous avoir à dîner : Son Altesse sera
très mortifiée de votre refus. » Alors Racine, comme dernier argument plus capable de toucher Téouyer, se fait apporter la carpe, qui valait environ un écu, et lui dit : « Voyez, Monsieur : ces pauvres enfants ont voulu me régaler; ils ne pourront jamais se résoudre à manger ce plat sans moi; aurais-je le courage de les chagriner? Faites valoir, je vous prie, cette raison à M. le duc, il y sera sensible.» En effet, ce prince rit beaucoup de la carpe, et ne put s'empêcher d'admirer la bonté et la simplicité de Racine. Il faut avoir été père pour pouvoir dire son avis sur les prétendues petitesses de Tamour paternel. Racine, le grand Racine ne rougissait point de devenir enfant avec ses enfants. Son fils nous le montre, dans ses Mémoires , causant souvent avec eux, entrant dans leurs petits intérêts, bâtissant avec eux des chapelles, et quelquefois, quand ils faisaient des processions, l'auteur d'^tthalie portait gravement la croix, pendant que (c ses filles faisaient le clergé , et Louis Racine le curé ». Ces détails naïfs, loin d'affaiblir la gloire de Racine, ne servent qu'à faire aimer davantage le caractère de celui dont on admire les écrits , et le grand homme ne s'attire que plus de respect quand on trouve encore en lui le bon homme dans l'acception la plus favorable de ce mot. « Quand un homme a mérité, dit avec raison Louis Racine, qu'on admire son caractère dans ces petites
choses, il est permis de les rappeler, en disant de lui ce que dit Tacite en parlant de son beaupère, bonum virum facile crederes^ magnum litenter, »
Après le bonheur qu'il goûtait au sein de sa famille, la plus douce satisfaction de Racine était d'aller « se délasser de ses fatigues dans le Tibur de son cher Horace » , selon l'expression de son fils. Boileau, né sans fortune, comme il nous l'apprend dans ses vers, était devenu, par les bienfaits du roi ménagés avec beaucoup d'économie, un poète opulent pour cette époque. Il avait fait, pour environ 8,000 livres, l'acquisition de sa maison de campagne à Auteuil, et ce lieu de retraite, dont il fut enchanté, le jeta les premières années dans la dépense. Il l'embellit, et fit son plaisir d'y rassembler autour de sa table quelques amis choisis. Racine, comme on le pense bien, faisait ordinairement partie de ces réunions, dont les entreliens étaient on ne peut plus intéressants , et tels qu'on pouvait l'attendre d'hommes de lettres ou de savants, comme les PP. Bourdaloue, Bouhours et Rapin; puis la Bruyère, la Fontaine, Nicole, Valincourt et Bernier, le célèbre voyageur; car tels étaient les habitués de la maison d'Auteuil, et les amis communs de Racine et de Boileau.
C'est dans cette petite maison de Boileau que Racine, au milieu de ces hommes d'élite, oubUait
les affaires elles intrigues de la cour; c'est là qu'il se livrait à une gaieté innocente, au milieu de ce qu'il y avait de plus distingué en France par l'esprit et les talents. Cette union respectable ne pouvait avoir d'autre fondement que la simplicité, la modestie et la vertu de ces hommes rares, qui s'estimaient sans se craindre, et ne voyaient dans leurs rivaux que des gens aimables et d'honnêtes gens.
On se demande quelquefois comment Racine, accoutumé au travail de Fesprit, dominé par son génie poétique, pouvait ainsi s'interdire une occupation chérie. De quoi occupait-il ses loisirs? Comment remplissait- il ses journées? Mais quand on connaît le pouvoir de la religion, quand on sait à quel point Racine était pénétré des principes de l'Évangile, on n'est plus étonné de son indifférence, et même de son aversion pour des vers profanes : il eût voulu effacer ses tragédies de sa mémoire et de celle de tout le monde; il était honteux et affligé de ce qui fait aujourd'hui sa gloire. Aussi ne parlait-il jamais de ses ouvrages, et si par hasard, dans la société intime, la conversation était amenée sur ce sujet, il y prenait part, mais avec modestie et une sorte de répugnance que ses amis, capables de le comprendre, savaient respecter.
La religion, qui avait éteint en lui la passion des vers profanes et du théâtre, sut aussi modérer son
penchant à Fironie; car Racine, malgré sa bonté naturelle, avait l'esprit enclin à une raillerie incisive. S'il se fût adonné à la satire, il eût été plus mordant que Boileau. Ce critique fameux était presque un bonhomme en comparaison de Racine, qui ne le cédait pas à Molière lui-même dans l'art de saisir les ridicules. Ses lettres sur Port- Royal, ses épigrammes excellentes attestent cet esprit caustique, dont la piété seule tempéra l'amertume, et qui se transforma peu à peu en une plaisanterie agréable et inoffensive.
Boileau lui-même, Boileau, le plus cher ami de Racine, n'avait pas toujours été à l'abri de ses sarcasmes. Un jour, dans une dispute qu'ils eurent sur quelques points de littérature, et dans laquelle Racine avait été plus prodigue encore qu'à l'ordinaire de traits malins; Boileau lui dit avec un grand sang- froid, quand la dispute fut finie : « Avez-vous eu intention de me fâcher? — Dieu m'en garde! répondit Racine. — Vous avez donc tort, répliqua Boileau : car vous m'avez fâché. »
Dans une autre dispute de même nature, où Racine avait l'avantage, Boileau, poussé à bout par les cruelles plaisanteries de son ami, perdit toute patience, et s'écria du ton de la plus mauvaise humeur : « Eh bien, oui, j'ai tort; mais j'aime mieux avoir tort que d'avoir orgueilleusement raison comme vous. »
Mais quand Boileau eut remarqué à quel point les sentiments religieux avaient modéré la violence des passions et des mauvais penchants de son ami, il en fut saisi de joie et d'admiration, et il ne cessait de répéter : « La raison conduit souvent les autres à la foi ; c'est la foi qui a conduit Racine à la raison. »