‹ Histoire de Jean RacineChapitre 12 sur 60 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Racine à la cour. — Comment Racine était courtisan. — Justification des reproches adressés à Racine et aux grands écrivains de son temps d'avoir fréquenté la cour de Louis XIV. — Différence entre le vrai courtisan et l'homme de lettres qui fréquente la cour. — Distinctions et marques de préférence accordées à Racine par Louis XIV. — Racine incapable, pour plaire au roi, de se prêter à un acte contraire à sa conscience. — Un fait à l'appui de cette assertion. — Il n'est point attaché à la cour par ambition. — Véritables motifs qui l'y retiennent. — Dédicace des Œuvres diverses d'un auteur de sept ans, attribuée jusqu'ici à M™« de Maintenon, et reconnue pour avoir été composée par Racine. — Attachement de M^^^ de Maintenon pour Racine.

« Si Ton entend par courtisan, dit Racine le fils, un homme qui ne cherche qu'à mériter Testime de son maître, mon père Tétait; si Ton entend un homme qui, pour arriver à ses vues, est savant dans Fart de la dissimulation et de la flatterie, il ne Tétait point, et le roi n'en avait pas pour lui moins d'estime. »

« Quelques esprits, prétendus indépendants, à qui peut-être il n'a manqué, pour être des flatteurs, que des souverains qui voulussent écouter leurs flatteries, ont reproché à Racine, ainsi qu'à Molière et à Despréaux, d'avoir trop fréquenté la

cour, et d'avoir consacré leurs travaux à Téloge de Louis XIV et à ses plaisirs. Eh I où donc est le crime d'avoir recherché souvent Tentretien d'un prince qui comblait à la fois le mérite et de distinctions et de largesses? qui, au milieu des pénibles soins du trône, disait à Boileau : « Souve- « nez-vous que j'aurai toujours une heure à vous « donner? » Où est le crime d'avoir loué un monarque que ses plus cruels ennemis ont jugé louable à tant d'égards; dont les travaux ont à jamais illustré la France; qui a donné son nom à son siècle; dont les plaisirs mêmes avaient un caractère de grandeur, et nous ont valu Esther, Athalie^ le Misanthrope^ le Bow^geois gentilhomme, et tous les chefs-d'œuvre des Quinault, des LuUi^ des Lebrun, des Mansard et des Girardon ' ? ))

Racine, observe judicieusement Laharpe, n'était pas courtisan par Caractère; mais alors l'esprit général était courtisan, comme plus tard il fut improbateur. Tout est mode, surtout parmi nous, et toutes les modes passent et se renouvellent en parcourant le cercle de l'inconstance et du temps. C'est d'ailleurs un esprit particulier que celui de la cour , et naturellement rien n'est plus opposé au génie des arts que cette réserve habituelle qui ré-

1 Roger, Notice sur Racine, Biographie univ., t. XXXVI.

prime tous les premiers mouvements, cette complaisance souple qui se plie à toutes les contraintes, et cette attention à ne chercher dans chaque objet qu'une occasion de plaire. Cette manière d'être, toute factice, ne peut guère se contracter que par l'habitude et l'exemple de tous les jours, et par la préoccupation d'un seul intérêt. Racine, quoiqu'il parût à la cour, vivait dans son cabinet et dans sa famille. Un homme de beaucoup d'esprit peut, au besoin, tourner mieux que personne un compliment flatteur; et plusieurs mots de Racine et même de Boileau en sont la preuve. Mais un courtisan saura placer vingt fois le jour un compliment agréable. La supériorité du talent ne peut descendre à cette perfection , et l'esprit accoutumé à penser ne s'occupe pas uniquement de plaire. Louis XIV, d'ailleurs, ne l'exigeait pas des artistes et des gens de lettres qu'il appelait auprès de lui; il savait goûter leur esprit tel qu'il était et devait être. Celui de Racine lui plaisait beaucoup; il lui en donna des preuves non seulement en l'attirant souvent à la cour, en lui accordant les entrées et un appartement au château, en le nommant plusieurs fois des voyages de Marly, en l'admettant fréquemment dans son intimité, lors même qu'il ne recevait aucun de ses courtisans. Tout cela pouvait n'être considéré que comme des distinctions flatteuses; mais ce qui indique une préférence

marquée de la part du roi, c'est que pendant une maladie qu'eut ce prince il fit coucher Racine dans une chambre voisine de la sienne, afin de jouir plus souvent de sa conversation. Les titres d'historiographe et de gentilhomme ordinaire n'auraient pas suffi pour obtenir ce privilège , si le roi n'avait pas senti l'agrément et même le fruit dont pouvait être pour lui la société de Racine. Ce prince avait peu lu et aimait peu la lecture; mais Racine lisait d'une manière si agréable, que le roi voulut qu'il lui servît de lecteur, et le poète s'en acquitta si bien, qu'un jour en lui lisant Plutarque dans la version dWmyot, et substituant sur-lechamp des tournures nouvelles aux phrases surannées, il fit disparaître à l'oreille du roi tout le gaulois que Tauditeur avait craint d'y trouver*.

Quel que fût le désir de Racine de plaire à Louis XIV, jamais il ne se fut prêté pour y parven'r à un acte qui eût répugné à sa conscience. Voici un fait à l'appui de cette assertion.

Personne n'avait, dans son temps, un talent plus adtnirable pour la lecture, la réjitation et la déclamation. C'est lui qui avait formé Baron et M^^^ Champmêlé et en avait fait d'admirables interprètes de ses tragédies; c'était lui enfin qui avait établi au théâtre le bon goût de la déclama-

1 Laharpe, Vie de Racine, publiée en tète de l'édition de ses Œuvrer, t. !••■, p. 3&.

tion. Louis XIV, qui avait eu plusieurs fois occasion d'apprécier ce talent, fit inviter Racine à aller donner quelques leçons de déclamation à une princesse de la famille royale ; la personne chargée de faire cette invitation eut soin d'ajouter que cet acte de complaisance du poète ferait plaisir au roi. Racine s'empressa d'y aller; mais quand il vit qu'il s'agissait de faire répéter quelques passages d'Andromaque, qu'on avait fait apprendre par cœur à la jeune princesse, il se retira, et demanda en grâce qu'on n'exigeât point de lui de pareilles leçons. Certes, un trait semblable n'est pas d'un courtisan dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot. Du reste, le roi ne sut pas mauvais gré à Racine de ses scrupules, et il n'eut pour lui que plus d'estime.

Il suffit d'observer avec quelque réflexion la conduite qu'il tint pendant les vingt dernières années de sa vie, pour être convaincu que la cour ne l'avait point rendu ambitieux, que le commerce des grands et même les bontés de Louis XIV ne l'avaient point enorgueilli , et que les devoirs de ses places, la reconnaissance pour un roi son bienfaiteur et l'intérêt d'une famille nombreuse étaient les seuls liens qui l'attachassent à la cour. On voit dans des lettres de lui , oii le cœur parle et n'a nul intérêt à tromper, que, sans ces motifs respectables, il aurait voulu la quitter absolu-

ment, et que, s'il eût vécu plus longtemps, sa retraite aurait précédé celle de son ami Despréaux. Il écrivit à son fils aîné, chargé, comme nous l'avons vu, d'une commission en Hollande: « Il y aura « demain trois semaines que je ne suis sorti de « Paris , à cause de mon érésipèle. Vous ne sauriez « croire combien je me plais dans cette espèce de « retraite, et avec quelle ardeur je demande au « bon Dieu que vous soyez en état de vous passer « de mes petits secours, afin que je commence un « peu à me reposer et à mener une vie conforme à « mon âge et même à mes inclinations. » Louis Racine, après avoir rapporté cette lettre, ajoute en note : « C'est ce qu'il attendait avec impatience pour se retirer de la cour. »

Né avec des inclinations douces et tendres, Racine préférait aisément sa maison à Versailles, ses enfants aux sociétés brillantes, et son repas domestique aux tables des grands. Certes on ne peut pas accuser d'être ce qu'on appelle un courtisan servile l'homme qui ne craint pas de déplaire à Louis XIV en refusant de donner des leçons de déclamation à une princesse, et qui dans une autre circonstance refuse de dîner chez un prince du sang pour rester à un repas de famille.

Nous avons vu le commencement de la liaison de Racine avec M°^® de Maintenon, à l'époque où

cette dame n'occupait encore qu'un poste bien secondaire à la cour, celui de gouvernante des enfants du roi. L'un de ces enfants, le duc du ^x^Iaine, donnait les plus brillantes espérances; on parlait de lui comme d'une petite merveille; il était plus avancé que tous les enfants de son âge. Oa citait ses bons mots, on se passait avec admiration ses petites lettres. M°^® de Maintenon, pour amuser le roi, imagina de les faire imprimer en y joignant, sous le titre d'Œuvi^es diverses d'un auteur de sept ans, un recueil de ses extraits d'histoire, des souvenirs de ses lectures, et même des petites maximes composées par luimême, à l'imitation de celles qu'il avait lues. Elle fit précéder ce recueil d'une lettre qu'elle adresse à la mère du prince en forme de dédicace, véritable chef-d'œuvre de flatterie délicate. Cette pièce a toujours été imprimée dans le recueil des lettres de ^1°^^ de Maintenon ; mais depuis longtemps déjà plusieurs savants philologues et plusieurs critiques avaient cru y reconnaître le style de Racine. Charles Nodier, entre autres, était de cet avis; et ce qui détermina son opinion, c'est que dans l'exemplaire qui lui appartenait des Œuvres diverses d'un enfant de sept ans, le nom de Racine , écrit de la main même du poète, se trouvait au bas du deuxième madrigal, dont tout le monde sait qu'effectivement Racine

était Tauteur*, et que le nom de M"'^ de Maintenon se trouvait de la même main au bas de Tépître; d'où il inférait que Racine avait marqué de cette manière les deux pièces qu'il avait composées, tout en mettant le nom de M™® de Maintenon au bas de la lettre où elle parle en son propre nom, et qui, dans l'imprimé , n'est signée que de trois étoiles. Ce raisonnement n'était peut-être pas très concluant; mais aujourd'hui le doute n'est plus permis; nous avons eu entre les mains un exemplaire de la première édition des lettres de M°^® de Maintenon, publiée en 17o3 par la Beaumelle; cet exemplaire avait appartenu à Louis Racine, et il est annoté presque à chaque page de la main du fils de Jean Racine. Il n'est presque pas une de ces lettres où il ne relève quelques erreurs , ou même des suppressions ou des additions que s'était permises cet éditeur peu consciencieux. Quant à l'épître dédicatoire en question, Louis Racine écrit en marge : Cette épître a été en entier composée par mon père. Nous allons donc la reproduire comme étant bien réellement une œuvre de Jean Racine, qui désormais devra être placée dans la collection de ses œuvres complètes :

* A la suite de l'épître dédicatoire se trouve uîi Avis au lecteur, en quelques lignes, qui est de M. le Ragois, précepteur de M. le duc du Maine, et quatre ou cinq madrigaux en l'honneur du duc du Maine, de son père et de sa mère. M"'« de Maintenon avait demandé ces pièces à plusieurs auteurs, et entre autres à Racine, qui fit le deuxième madrigal.

c( Madame, voicile plus jeunedesauteurs qui vient « demander votre protection pour ses ouvrages. Il « aurait bien voulu attendre pour les mettre au jour « qu'il eût huit ans accomplis; mais il a eu peur a qu'on ne le soupçonnât d'ingratitude, s'il était ce plus de sept ans au monde sans vous donner des a marques publiques de sa reconnaissance.

« En effet, Madame, il vous doit une bonne partie « de tout ce qu'il est. Quoiqu'il ait eu une naissance « assez heureuse, et qu'il y ait peu d'auteurs que « le Ciel ait regardés aussi favorablement que lui, « il avoue que votre conversation a beaucoup aidé « à perfectionner en sa personne ce que la nature « avait commencé. S'il pense avec justesse, s'il s'ex- « prime avec quelque grâce, et s'il sait déjà faire un « assez juste discernement des hommes, ce sont « autant de qualités qu'il a tâché de vous dérober. « Pour moi. Madame, qui connais ses plus secrètes « pensées, je sais avec quelle admiration il vous « écoute, et je puis vous assurer avec vérité qu'il « vous étudie beaucoup mieux que tous ses livres.

« Vous trouverez dans l'ouvrage que je vous pré- « sente quelques traits assez beaux de l'histoire «ancienne; mais il craint que dans la foule d'évé- « nements merveilleux qui sont arrivés de nos « jours, vous ne soyez guère touchée de tout ce « qu'il pourra vous apprendre des siècles passés; « il craint cela avec d'autant plus de raison, qu'il

« a éprouvé la même chose en lisant ses livres. Il « trouve quelquefois étrange que les hommes se a soient fait une nécessité d'apprendre par cœur « des auteurs qui nous disent des choses si fort « au-dessous de ce que nous voyons. Comment « pourrait-il être frappé des victoires des Grecs et « des Romains, et de tout ce que Florus et Justin « lui racontent? Ses nourrices, dès le berceau, ont « accoutumé ses oreilles à de plus grandes choses. « On lui parle comme d'un prodige, d'une ville « que les Grecs prirent en dix ans; il n'a que sept « ans, et il a déjà vu chanter en France des Te « Deum pour la prise de plus de cent villes.

« Tout cela, Madame, le dégoûte un peu de l'an- « tiquité; ilestfier naturellement; je vois bien qu'il (c se croit de bonne maison, et avec quelques éloges « qu'on lui parle d'Alexandre et de César, je ne sais (( s'il voudrait faire aucune comparaison avec les « enfants de ces grands hommes. Je m'assure que a vous ne désapprouverez pas en lui cette petite « fierté, et que vous trouverez qu'il ne se connaît « pas mal en héros. Mais vous m'avouerez aussi « que je ne m'entends pas mal à faire des présents, « et que , dans le dessein que j'avais de vous dédier « un livre, je ne pouvais choisir un auteur qui voua « fût plus agréable, ni à qui vous prissiez plus d'in- « térêt qu'à celui-ci. Je suis, Madame, votre très: « humble et très obéissante servante ***. »

Voici maintenant le madrigal qui se trouvait à la suite de cette dédicace, et que tout le monde savait être de la composition de Racine; il y fait parler le jeune duc du Maine en ces termes :

Ne pensez pas, messieurs les beaux esprits,

Que je veuille, par mes écrits, Prendre une place au temple de mémoire.

Vous savez de qui je suis fils ;

Il me faut donc une autre gloire ,

Et des lauriers d'un plus grand prix.

Quand la plus haute faveur vint élever M°^® de Maintenon à la dignité d'épouse du roi, et qu'elle jouit de tout le pouvoir d'une reine sans en avoir le titre, elle continua de montrer à Racine le mêpe attachement qu'autrefois , et, de son côté, le poète redoubla de zèle et de dévouement pour témoigner sa reconnaissance à sa puissante protectrice. Dans le chapitre suivant, nous allons voir M°^® de Maintenon exercer assez d'empire sur Racine pour le faire revenir pendant quelque temps à la poésie et au théâtre ; mais il les sanctifia l'un et l'autre par le sujet et par le motif. En perdant l'habitude des vers, il n'en avait pas perdu le talent; un repos de plus de dix ans n'avait servi qu'à donner un nouvel élan à sa verve; la piété avait encore enflammé son enthousiasme , et ses plus beaux vers sont ceux que la religion lui a inspirés.

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