‹ Histoire de Jean RacineChapitre 13 sur 60 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

M"^° de Maintenon prie Racine de lui faire une pièce pour Saint- Cyr. — Embarras de Racine. — Conseils de Boileau. — Racine se décide à traiter le sujet d'Esther. — Succès prodigieux de cette pièce. — Empressement des courtisans à être admis aux représentations à'Ebther. — Noms des demoiselles qui jouèrent dans les premières représentations. — Détracteurs dCEsther. — M°^^ de Lafayette. — Compte rendu par M"^^ de Sévigné d'une représentation d'Esther. — La critique s'éveille à Timpression de la pièce. — Réfutation d'une calomnie de la Beaumelle sur l'effet qu'auraient produit sur Racine les critiques à'Esther. — Froid accueil que reciii Es Iher au Théâtre -Français, en 1721.

Après plus de dix ans de divorce avec la poésie, Racine reprit enfln ses occupations jadis si chères, charme de sa jeunesse, et sans lesquelles il s'était imaginé longtemps ne pouvoir vivre. C'est à M°^® de Maintenon, comme nous l'avons dit, que nous devons les deux dernières tragédies de Racine^ deux chefs-d'œuvre, dont la dernière a été proclamée par Voltaire lui-même « l'ouvrage le plus approchant de la perfection qui soit jamais sorti de la main des hommes ^ ». Cette dame, qui réunissait le goût le plus exquis à la piété la plus sincère ,

* Épître à M"» la duchesse du Maine, servant de préface à Oreste.

ne pouvait souffrir les mauvaises pièces que M^® de Brinon, première supérieure de la communauté de Saint -Cyr, composait elle-même pour exercer les demoiselles confiées à ses soins. Elle avait essayé de leur faire jouer des tragédies de Corneille et de Racine; mais la manière dont ces jeunes personnes représentèrent Andromaque fit sentir à ^1°"^ de Maintenon qu'il pouvait y avoir quelque danger dans ces amusements, qu'elle regardait comme si utiles. Elle écrivit à Racine : « Nos petites filles « viennent de puer Yoire Andromaque, et l'ont si « bien jouée qu'elles ne la joueront de leur vie. )> Il était sans doute bien étrange que dans une communauté religieuse, dans une maison d'éducation, on fît jouer à des demoiselles les pièces de Racine , tandis que Racine lui-même se faisait un devoir religieux de les oublier : Andromaque surtout, la plus passionnée de ses tragédies, était un choix très malheureux. Il faut mettre ces inconséquences sur le compte de M^'® de Brinon, femme vaine, étourdie, quoiqu'elle eût passé l'âge de l'être, qui avait porté dans la dévotion la frivolité de son caractère et l'esprit du monde.

C'était une ancienne religieuse ursuline. M"^® de Maintenon, qui l'avait connue à Montchevreuil , la jugea fort capable de gouverner la communauté de Saint- Cyr; elle la consulta pour les règlements qui furent faits pour cette maison. Une grande facilité

d'écrire et de parler, un ton persuasif avaient fait une réputation àM"'^ de Brinon. Elle composait de beaux sermons, des exhortations fort éloquentes, et tous les dimanches débitait des prônes et des explications de FÉvangile, dignes des plus fameux prédicateurs. Cependant je ne sais comment elle avait plu à M"'^ de Maintenon, si sensée, si raisonnable, si solide, si ennemie d'un vain éclat. Sa faveur ne fut pas de longue durée : M"'® de Maintenon , fatiguée de ses intrigues et de son humeur hautaine, la renvoya avec une pension un mois avant la première représentation à'Esther. Pardonnons à M^^ de Brinon ses drames pitoyables, puisqu'ils ont été remplacés par£'s^/ie?'et Athalie; jamais mauvais ouvrages n'ont produit d'aussi bons effets.

C'est encore une question de savoir si des représentations théâtrales sont utiles à l'éducation de la jeunesse, surtout des jeunes personnes, et s'il n'en résulte pas pour celles-ci plus de dissipation que de véritable profit. M°^® de Maintenon, qui voyait ces exercices dramatiques en usage dans tous les collèges des jésuites, s'était laissé persuader que de tels amusements convenaient à Saint-Cyr ; qu'ils pouvaient donner de la grâce et de la tenue aux demoiselles, cultiver leur mémoire, leur apprendre à bien prononcer. Dégoûtée des productions de M'"^ de Brinon, et craignant la mauvaise morale

répandue dans nos meilleurs vers, elle s'adressa à Racine, et lui demanda un ouvrage dramatique assez religieux pour former le cœur de ses pensionnaires, assez bien fait pour ne pas leur gâter l'esprit et le goût. Celte proposition alarma d'abord Racine : refuser M"'® de Maintenon, cela n'était pas possible à un courtisan; accepter une commission si délicate, c'était risquer sa réputation poétique, à laquelle il tenait encore, malgré son abnégation chrétienne. Il alla consulter son oracle , son ami Despréaux, qui décida brusquement qu'il fallait refuser : conseil trop sévère pour la délicatesse de Racine. Enfm, après y avoir bien rêvé, il trouva dans l'histoire d'Esther un accommodement heureux. Despréaux lui-même, enchanté d'un sujet si favorable, exhorta son ami à le traiter, et Racine sut en tirer des beautés que Boileau peut-être n'y avait pas aperçues. Il employa près d'un an à composer cet ouvrage, après en avoir toutefois soumis le plan et une partie du premier acte à M"'® de Maintenon, qui en fut charmée. Cette pièce fut représentée à Saint-Cyr, pour la première fois, le 20 janvier 1689, avec un succès prodigieux.

La poésie dramatique n'a point d'époque plus glorieuse et plus brillante. Si, dans le cours de ses prospérités littéraires. Racine avait quelquefois éprouvé desinjusticeset des mortifications cruelles.

il faut convenir qu'il fut dédommagé et consolé à Saint-Cyr par les honneurs les plus capables de flatter le noble orgueil d'un poète délicat et sensible. Après avoir porté Fart dramatique au plus haut degré, il restait à Racine de réconcilier le théâtre avec la religion et avec les mœurs.

Esther n'était point faite pour des tréteaux publics, pour des comédiens mercenaires. C'est dans une maison religieuse que cette tragédie, d'une espèce nouvelle, fut représentée par de jeunes demoiselles d'un sang noble, que l'auteur avait formées lui-même à la déclamation. Il eut pour auditeurs le roi, la cour, les prélats, les magistrats, et tout ce que Paris et Versailles avaient de plus distingué dans les deux sexes par le rang, l'esprit et les lumières. Le roi, revenant de la chasse, assista à la première représentation , et n'y admit que les principaux officiers qui l'avaient suivi. A son souper, il parla beaucoup d' Esther, et témoigna combien ce spectacle lui avait plu : ce qui excita vivement la curiosité de Monseigneur (le Dauphin), de Monsieur (le frère du roi), et de tous les princes. Ils se rendirent avec empressement à la seconde représentation, qui fut encore plus brillante et plus applaudie que la première.

Après avoir satisfait la famille royale et les plus grands seigneurs de la cour, M°^^ de Maintenon destina la troisième représentation d'Esther au

père la Chaise, confesseur du roi, à quelques prélats et à plusieurs jésuites. M^® de Miramion, avec Félite de ses religieuses, augmenta le nombre des élus. « Aujourd'hui, dit M°^® de Maintenon, on « ne jouera que pour les saints. » L'intention de M°^® de Maintenon était de se fortifier, par des suffrages aussi respectables, contre les scrupules de ceux qui auraient pu être tentés de blâmer cet amusement comme profane et mondain.

Les courtisans furent ensuite admis à rendre leurs hommages à Esther. Il n'y avait que deux cents places à donner, et la foule dcs aspirants était immense. M°^® de Maintenon, accablée de toutes parts de sollicitations, gémissait d'être obligée de faire, pour un heureux, beaucoup de mécontents. Chacun briguait la permission de voir Esther comme une faveur insigne. Les courtisans demandaient Esther comme ils demandaient Marly. Une comédie de couvent devint l'affaire la plus sérieuse delà cour. Les ministres abandonnèrent leurs occupations les plus importantes pour aller voir Esther, M. de Pomponne, alors disgracié, ayant été invité à ce spectacle, on jugea par là que le roi. lui rendait ses faveurs. Le maréchal d'Estrées, accusé de ne point avoir loué Esther^ se crut obligé de justifier son silence pour ne pas perdre son crédit. Le roi faisait une liste, comme pour les voyages de Marly. Il entrait, dit-on, le

premier, et demeurait à la porte, tenant la feuille d'une main, et de Tautre levant sa canne, comme pour former une barrière. 11 y restait jusqu'à ce que tous ceux qui y étaient inscrits fussent entrés.

Ainsi c'était le monarque lui-même qui présidait à ces assemblées, et qui en faisait les honneurs. Toujours plein d'égards et de politesse pour les dames, il s'occupait du soin de les faire placer, et maintenait l'ordre partout, par le respect qu'inspirait sa présence; lui-même allait recueillir les opinions et les suffrages, et ne dissimulait point son estime pour l'auteur. Ces représentations étaient autant de fêtes dont Racine était l'âme. C'était pour jouir du génie et de l'éloquence de Racine que l'élite de la cour et de la ville se rassemblait à Saint-Cyr. Jamais poète ne fut comblé de plus de gloire, et n'en fut plus digne.

La plus sévère modestie régnait dans ce spectacle religieux : la galanterie mondaine en était bannie; la beauté des actrices n'excitait point d'éloges profanes; on respectait, on admirait l'innocence et la candeur de ces anges qui semblaient chanter les louanges de Dieu en jouant la comédie. Le roi donnait lui-même l'exemple de cette décence.

On a conservé les noms des jeunes demoiselles qui remplirent les rôles. M^^^ de Veillane, distinguée par sa beauté et ses grâces , fut chargée du rôle

d'Esther. On confia celui de Mardochée à M^^® de Glapion, qui fut depuis supérieure de la communauté de Saint-Cyr. NP^® d'Abancourt représentait Aman, et M^^® de Lallie, Assuérus. Ce dernier rôle fut ensuite donné à M^'^de Caylus, nièce de W^^ de Maintenon. « Pendant les apprêts de ce divertissement, dit AI"^® de Caylus* dans ses Mémoires ou plutôt dans ses Souvenirs^ il n'avait point été question de moi, et l'on n'imaginait pas que je dusse y jouer un rôle. Mais, me trouvant présente aux récits que M. Racine venait faire à M"^® de Maintenon de chaque scène à mesure qu'il les composait, j'en retenais des vers; et comme j'en récitais un jour à M. Racine, il en fut si content qu'il demanda en grâce à M"^^ de Maintenon de m'ordonner de faire un personnage; ce qu'elle fit. Mais je n'en voulus point de ceux qu'on avait déjà destinés; ce qui l'obligea de faire pour moi le Prologue de la piété. Cependant, ayant appris, à force de les entendre, tous les autres rôles, je les jouai successivement, à mesure qu'une des actrices se

1 M"« de Valois -Villetle de Murçay, comtesse de Caylus, nièce de M™« de Maintenon, était mariée depuis deux ans, quoique à peine âgée de seize ans , quand elle joua dans Esther. Elle a été la mère du savant comte de Caylus. Elle a écrit en 1728 ses Souvenirs, qui ont été imprimés pour la première fois en 1770. Vollaire, qui Ta connue, dit dans ses notes à propos des représentations d'Eslher : « M™« de Caylus est la dernière qui ait conservé la déclamation de Racine ; elle récitait admirablement la première scène d'Eslher; elle disait que M'"« de Maintenon la lisait aussi d'une manière fort touchante. »

trouvait incommodée ; car on représenta Esther toutrhiver; et cette pièce, qui devait être renfermée dans Saint-Cyr, fut vue plusieurs fois du roi et de toute la cour, toujours avec les mêmes applaudissements. »

La musique des chœurs fut faite par Moreau. Quanta la déclamation, ce fut Racine lui-même qui forma les jeunes actrices. « Pour cette raison, dit Louis Racine dans ses Mémoires, il était tous les jours, par ordre de M^' de ]\Iaintenon , dans la maison de Saint-Cyr; et les souvenirs qu'il y a laissés par la douceur de ses manières et la simplicité de ses mœurs, font que sa mémoire y est encore chérie et respectée. » Plus de soixante ans après cette époque , les dames qui en avaient été témoins parlaient encore de Racine avec attendrissement, et disaient à Louis Racine : « Vous êtes fils d'un homme qui avait un grand génie et une grande simplicité. »

Malgré l'enthousiasme général qu'excita Esther, cette pièce ne laissa pas que d'avoir des détracteurs. M^® de la Fayette , femme de beaucoup d'esprit, espèce de philosophe, ne partagea point l'admiration universelle. Elle n'aimait pas M°^® de Maintenon. Cette aversion, jointe à l'orgueil de contredire le sentiment de la cour, l'empêcha d'être juste envers Racine. Elle n'attribua cette grande admiration pour Esther qu'à la faveur dont jouis-

sait M^'^de Maintenon ; elle ne vit dans les applaudissements prodigués à ce chef-d'œuvre dramatique que des flatteries de courtisans. Les allusions que fournissaient les personnages lui parurent avoir plus de part au succès que les vers de Racine. En un mot, elle ne regarda Esther que comme « un petit divertissement fort agréable pour les « petites filles de M^® de Maintenon. Mais comme « le prix des choses dépend ordinairement des per- « sonnes qui les font ou qui les font faire, la place « qu'occupe M""^ de Maintenon fît dire à tous les ^( gens qu'elle y mena que jamais il n'y avait eu rien de plus charmant; que la comédie était « supérieure à tout ce qui s'était jamais fait en ce « genre-là; et que les actrices, même celles transc( formées en acteurs, jetaient de la poudre aux « yeux de M^^® Champmêlé, de M^^^ Raisin, de (( Baron et de Montfleury. Le moyen de résister « à tant de louanofes ! M^"® de Maintenon était « flattée de l'invention et de l'exécution. La comé- « die représentait en quelque sorte la chute de « M""^ de Montespan et l'élévation de M^'^de Maince tenon : toute la différence fut qu'Esther était un a peu plus jeune et moins précieuse en fait de « piété. L'application qu'on lui faisait du caracu tère d"Esther, et celle de Vasthi à M"'^ de Monte tespan, fit qu'elle ne fut pas fâchée de rendre « public un divertissement qui n'avait été fait que

« pour la communauté ^t quelques-unes de ses « amies particulières. »

M^''^ de Sévigné , moins ennemie de la cour , mais cependant peu sympathique à Racine, n'imita point rinjustice et la malignité de M°^^ de la Fayette : elle se livra plus franchement à l'enchantement universel que produisait un spectacle délicieux et unique en son genre. Rien ji'est plus curieux et plus intéressant que le compte qu'elle rend elle-même d'une représentation d'Esther à laquelle elle assista, et dont elle revint enivrée de plaisir et d'admiration; cet enthousiasme se fait bien sentir dans son récit :

« L'autre jour, écrit-elle à sa fille, je fis ma « cour à Saint-Cyr, plus agréablement que je « n'eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi « ( 19 février 1689 ) , Al^^ de Goulanges, M°^« de « Bagnols, l'abbé Têtu et moi. Nous trouvâmes « nos places gardées. Un officier dit à M^^ de Cou- <i langes que M"^® de Maintenon lui faisait garder <^ un siège auprès d'elle : vous voyez quel hon- « neur! Pour vous. Madame, me dit-il, vous « pouvez choisir. Je me mis avec M^^ de Bagnols ^ au second banc, derrière les duchesses. Le ma- « réchal de Bellefondvint se mettre, par choix, à « mon côté droit; et devant c'étaient M°^^' d'Au- « vergne, de Coislin et de Sully. Nous écoutâmes, « le maréchal et moi, cette tragédie avec une at-

« tention qui fut remarquée, et de certaines « louanges sourdes et bien placées. Je ne puis a vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce: « c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter, « et qui ne sera jamais imitée; c'est un rapport « de la musique, des vers, des chants, des per- « sonnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite « rien ; les filles qui font des rois et des personnages « sont faites exprès; on est attentif, on n'a point « d'autre peine que celle de voir une si aimable « tragédie; tout y est simple , tout y est innocent, « tout y est sublime et touchant ; cette fidélité de a l'Histoire sainte donne du respect ; tous les chants « convenables aux paroles, qui sont tirées des « Psaumes ou de la Sagesse, et mis dans le sujet, « sont d'une beauté singulière: la mesure de Tap- « probation qu'on donne à cette pièce , c'est celle « du goût et de l'attention. J'en fus charmée, et « le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour « aller dire au roi combien il était content, et « qu'il était auprès d'une dame qui était bien « digne d'avoir vu Esther. Le roi vint vers nos « places ; et après avoir tourné , il s'adressa à moi « et me dit: « Madame, je suis assuré que vous « avez été contente. » Moi, sans m'étonner, je « répondis: « Sire, je suis charmée; ce que je « sens est au-dessus des paroles. » Le roi me « dit: « Racine a bien de l'esprit. » Je lui dis:

« « Sire, il en a beaucoup; mais en vérité ces « jeunes personnes en ont beaucoup aussi : elles c( entrent dans le sujet comme si elles n'avaient « jamais fait autre chose. — Ah ! pour cela , reprit- « il, il est vrai! » Et puis Sa Majesté s'en alla et « me laissa l'objet de l'envie : comme il n'y avait « quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut « quelque plaisir de voir mes sincères admirations « sans bruit et sans éclat. M. le prince* et M"® la « princesse vinrent me dire un mot ; M"^® de Maince tenon un éclair ; elle s'en allait avec le roi. Je « répondis à tout, car j'étais en fortune... M. de « Meaux me parla fort de vous, M. le prince aussi. « Je vous plaignis de n'être pas là ; mais le moyen? « On ne peut pas être partout : vous étiez à votre (c opéra de Marseille. » (Lettre à M°^® de Grignan, 21 février 1689.)

Cet enthousiasme vrai de M°^® de Sévigné pour un chef-d'œuvre de poésie et de sentiment tel ({ViEsther; cette espèce d'ivresse que lui cause la réunion de ce qu'il y a de plus brillant et de plus poli en France ; la présence du plus grand roi de l'Europe; cet abandon si franc, si naturel, est bien plus aimable que le ton frondeur et chagrin de M"^® de la Fayette, qui n'est autre chose que l'orgueil déguisé, l'envie et la vanité humiliée. La

* Le prince de Condé, celui qui, du vivant de son père, s'appelait M. le duc.

fin de la lettre est remarquable et précieuse, parce qu'on peut en conclure que M. de Meaux, le sévère et imposant Bossuet, avait assisté à la tragédie d'Esther le même jour que M°^® de Sévigné.

M^'" de ^laintenon fut très flattée de Tapplication qu'on lui faisait de ce personnage d'Esther, et Boileau lui fît bien sa cour, lorsque dans sa satire des Femmes , imprimée en 1692, il la peignit sous les traits de cette illustre épouse d'Assuérus :

J'en sais une chérie et du monde et de Dieu, Humble dans les grandeurs, sage dans la fortune, Qui gémit, comme Esther, de sa gloire importune...

Le carêm.e de 1689 interrompit les représentations à' Esther. On les reprit le 5 janvier de Tannée suivante; et cette pièce eut encore dans le cours du mois cinq représentations aussi brillantes que les premières. Dès qu'elle parut imprimée, la critique s'éveilla ; un succès si éclatant avait excité la jalousie, et les beaux esprits de la ville se firent un plaisir malin de rabaisser cet objet de l'enthousiasme et de l'admiration de la cour. Parmi les contes dont la Beaumelle a rempli ses prétendus Mémoires de M"^^ Maintenon, on peut remarquer celui qu'il fait au sujet des critiques à'Esther, et de la peine qu'elles causèrent à Fauteur. « Pour- « quoi, disait Racine, pourquoi m'y suis-je exposé? « Pourquoi m'a-t-on détourné de me faire char-

« treux? je serais bien plus tranquille. » Puis la Beaumelle ajoute: « Mille louis le consolèrent. » Il est à observer que les mille louis que Racine reçut de la cassette du roi , dernière gratification qu'il ait touchée, lui ont été payés le 24 avril 1688, un an avant la représentation d'Esther. Quant à ce mot: Que ne me suis-je fait chartreux! il est vrai qu'il était échappé à Racine, comme nous Pavons dit ailleurs; mais dans quel moment! C'était au milieu des aDgoisses d'un cœur paternel, lorsqu'il avait sous les yeux un de ses enfants en danger de perdre la vie. C'est ce mot touchant, ce cri d'une douleur respectable, qui est indignement travesti en une basse et puérile saillie d'amourpropre.

Cette Esther, qui avait triomphé à Saint- Cyr avec tant d'éclat, reçut trente ans après le plus froid accueil sur le théâtre de Paris. Il ne faut pas être surpris que la Comédie Française ait osé toucher à cet ouvrage, qui devait être sacré pour elle, d'après la défense expresse, insérée dans le privilège, à tous acteurs et autres montans sur les théâtres publics^ â/y représenter ni chanter ledit ouvrage, La défense est du 3 février 1689; et en 1721, époque de la reprise d'Esther, on ne s'embarrassait pas beaucoup de ce que Louis XIV avait pu défendre et ordonner en 1689. On avait bien cassé le testament du monarque le plus absolu de

l'Europe; comment aurait-on respecté davantage le privilège d'Esther?

Dans la première effervescence de la nouvelle philosophie qui se manifesta sous la régence, on se fît même un amusement de cette espèce de sacrilège : on prit plaisir à prostituer, pour ainsi dire, la vertueuse nièce de Mardochée, si chère à Louis XIV et à M""® de Maintenon, en la livrant aux comédiens, et en l'exposant, sur un théâtre public, aux dédains et aux railleries du peuple ^

1 Geoffroy, dans ses commentaires sur Racine, passim.

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