‹ Histoire de Jean RacineChapitre 14 sur 60 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Athalîe. — Motifs qui déterminèrent Racine à composer cette pièce. — Cabales pour en empêcher la représentation. — M°^« de Maintenon se décide malgré elle à ne pas faire jouer la pièce à Saint-Cyr. — Elle est jouée seulement deux fois dans les appartements de Versailles, sans costumes ni décorations. — Succès qu'elle y obtint. — Racine fait imprimer Athalîe. — Indifférence du public. — Épigramme attribuée à Fontenelle. — Racine est péniblement affecté de la froideur du public pour cette œuvre. — Le mérite de cette pièce n'est reconnu qu'après la mort de Racine. — Anecdote à ce sujet. — Son invraisemblance. — Véritable cause de la réaction opérée dans l'opinion en faveur dCAthalie. — Représentation d'Athalie par les seigneurs de la cour. — Le régent la fait jouer en 1717 sur le Théâtre-Français. — Ses motifs. — Succès de la pièce. — Opinion de M™« de Caylus sur cette représentation. — Mécontentement de M°"'e de Maintenon. — Athalie ne procure à Racine et à sa famille que de la gloire sans profit. — Appréciation d'Esther et d'Athalie,

« Les applaudissements que sa tragédie avait reçus, dit Louis Racine en parlant à'Esther, ne Tempêchaient pas de reconnaître que ce sujet n'était pas dans toute la grandeur du poème dramatique. » Peut-être aussi, comme Tobserve Laharpe, fut-il sensible aux critiques faites contre Esther après rimpression de cette pièce, qu'il n'avait pas destinée à subir le jugement du public. Peut-être vou-

lut-il faire voir à ses critiques que , sans employer l'amour , sans recourir aux fictions de la mythologie, en puisant seulement dans les livres saints, et en respectant religieusement une histoire qu'il n'était pas permis d'altérer, il pouvait créer une action tout aussi pleine de chaleur et d'intérêt qu'aucune de celles dont il avait enrichi la scène. A tout autre que Racine une telle entreprise eût paru chimérique ; et si elle n'eût été exécutée par son génie , qui de nous oserait aujourd'hui la croire possible? Il ne faut donc pas s'étonner des doutes que témoignait à cet égard M°^® de Sévigné. « Il « aura, disait- elle, de la peine à faire jamais « quelque chose d'aussi d'agréable : car il n'y a « plus d'histoire comme celle-là ; c'était un hasard « et un assortiment de toutes choses qui ne se re- « trouvera peut-être jamais: car Judith, Booz et « Ruth ne sauraient rien faire de si beau. Racine « a pourtant bien de l'esprit : il faut l'espérer. »

Racine, qui avait d'autres yeux que ceux de M°^®de Sévigné, découvrit dans l'Écriture ce qu'on désespérait qu'il y pût trouver. Le IV® livre des Rois lui offrit un des plus beaux sujets qui jamais aient été traités par aucun poète tragique. Mais ce trait si précieux de l'histoire juive ne pouvait être aperçu et saisi que par le génie capable de le développer et de le mettre en œuvre ; il demandait beaucoup plus d'invention et d'art que celui d'Es-

DE JEAN RACLNE 143

ther pour être heureusement accommodé au théâtre.

Racine travailla sans perdre de temps à sa nouvelle pièce, qui avait pour titre Athalie, et qui devait être représentée à Saint- Cyr au mois de janvier 1691. Il mettait la dernière main à son plus beau chef-d'œuvre, qui devait être pour lui une source de chagrins et d'amertumes , tandis que d'austères moralistes, des ennemis de Racine, des envieux, cabalaient sourdement, mais activement, pour arrêter l'exécution du nouveau spectacle qui se préparait à Saint- Cyr. Ces casuistes rigides, à la tête desquels étaient Hébert, curé de Versailles, Godet-des-Marais , évêque de Chartres, personnages qui jouissaient d'une grande réputation de vertu , se plaignaient qu'on eût converti une communauté religieuse en théâtre, et qu'on eût exposé aux regards de la ville et de la cour de jeunes pensionnaires déguisées en actrices. De leur part ces plaintes étaient faites de bonne foi ; mais ils servaient, sans le savoir, d'instrument aux passions d'une foule de courtisans, qu'une secrète haine animait contre Racine , que sa gloire humiliait, et qui s'alarmaient de sa faveur auprès de AI"^® de MaintenoD. On s'efforçait de jeter dans l'esprit du roi des soupçons dont il n'était que trop susceptible; on faisait circuler des lettres anonymes ; on insinuait adroitement l'accusation de jansénisme.

Il n'était pas difficile, en effet, de rendre suspectes les liaisons connues de Racine avec les chefs de Port- Royal.

Assez puissante pour braver ces vaines clameurs et pour déconcerter ces petites intrigues, M°^® de Maintenon se croyait assez sûre de la pureté de ses intentions, et pouvait s'appuyer de suffrages assez illustres pour n'avoir aucun scrupule capable d'alarmer sa conscience. Rien ne la forçait à faire le sacrifice de son opinion et d'un amusement qui lui paraissait très innocent, à des censeurs dont elle n'approuvait pas intérieurement l'excessive sévérité: mais l'habitude l'avait habituée dès son enfance à souffrir les plus cruelles contrariétés, à immoler ses goûts, ses penchants les plus honnêtes, à des convenances sociales , à l'apparence même delà raison. Elle avait porté jusque dans le rang suprême cette circonspection, cette réserve, cette prudence timide et cette crainte de déplaire qui l'ont constamment maintenue dans l'intimité d'un monarque fier, ombrageux, jaloux de son autorité: la femme la plus raisonnable était la seule qui pût lui convenir.

M^® de Maintenon prit donc le parti de céder à ce prétexte de religion , alors si spécieux et si imposant, à ce langage de la piété, dont tous les esprits étaient alors si vivement frappés à la cour comme à la ville. Si elle n'eût consulté que l'or-

gueil et le dépit, elle eût trouvé le moyen d'imposer silence à ces frondeurs téméraires; elle ne prit conseil que de la modestie et de la sagesse : elle jugea qu'il valait mieux apaiser les mécontents par sa condescendance que de les irriter par une résistance qui aurait Tair d'une persécution. Elle résolut de supprimer cette année-là les spectacles de Saint-Cyr; et lorsque Racine eut achevé Athalie, cette tragédie ne trouva point de théâtre où elle pût être représentée. Tout ce que M°^® de Maintenon crut devoir accorder à l'homme qui lui donnait cette nouvelle preuve de son dévouement et de son zèle, fut que les demoiselles de Saint-Cyr, avec les habits ordinaires de la communauté, joueraient dans sa chambre cette tragédie en présence du roi. Athalie, dépouillée du prestige du théâtre, des décorations et des costumes, plut beaucoup à des spectateurs faits pour en sentir tout le mérite. On en donna une seconde représentation, qui n'eut pas plus de pompe. Racine se contenta des suffrages du roi, de M"'^ de Maintenon, et de quelques princes et seigneurs de la cour, admis à ce spectacle domestique; il se consola de l'espèce d'obscurité d'un pareil succès, et se flatta que l'impression répandrait avec éclat dans le public le mérite de son ouvrage. Mais ses ennemis avaient pris les devants, et avaient, pour ainsi dire, fermé le passage à la renommée ; partout ils avaient semé

le bruit qi\' Athalie^ fort inférieure à Esther, était une pièce dont les principaux personnages étaient un enfant et un prêtre, et qui par conséquent ne pouvait être lue avec plaisir que par des prêtres et des enfants. La bonne compagnie, trop facile à séduire, n'eut pas même la curiosité de juger par elle-même jusqu'à quel point ces bruits étaient fondés. Le goût des lettres n'était pas alors aussi répandu qu'il l'a été plus tard; on ne faisait pas de cet amusement une affaire aussi importante ; les gens d'Église lisaient peu de vers et de tragédies; et les gens du monde étaient, pour ainsi dire, rassasiés de lectures de piété. Plus la cour était dévote, plus les courtisans étaient dégoûtés de la dévotion , et plus la littérature profane, j 'allais presque dire licencieuse, avait pour eux de charmes. Il s'était formé un préjugé contre les tragédies tirées de la Bible ; ainsi Athalie, lorsqu'elle parut imprimée en 1691, ne reçut qu'un froid accueil, et ne fit qu'une très médiocre sensation.

Il n'y a point d'exemples aussi frappants des effets de la prévention ; et ce fait, quelque notoire, quelque attesté qu'il soit, n'en paraît pas moins aujourd'hui fort extraordinaire et tout à fait incroyable. Qu'un poète de notre temps, jouissant d'une certaine célébrité, donne au public quelque X)uvrage, môme peu digne de lui, son nom seul le soutient : les éditeurs le payent au poids de l'or.

le public se l'arrache; en un instant Tédition est épuisée; et Fauteur de tant de pièces admirables, Racine, fait imprimer la plus parfaite de ses tragédies, prodige de poésie et d'éloquence, chefd'œuvre du théâtre et de l'esprit humain, et le public ne daigne pas seulement la lire; elle est reléguée dans la poussière d'une boutique , et confondue parmi les misérables rapsodies des écrivains les plus infortunés!...

A la honte de la littérature , à la honte de l'esprit humain et de la philosophie, il se trouva des gens de lettres, des hommes d'esprit et des philosophes qui non seulement méconnurent les beautés supérieures d'Athalie, mais qui même osèrent souiller cette œuvre immortelle par des satires grossières. Il courut dans le temps une épigramme, ou un couplet de chanson, qu'on a généralement attribué à Fontenelle. Le voici tel qu'il s'est retrouvé dans un recueil manuscrit fait par un contemporain, et qu'il a été imprimé pour la première fois dans les additions faites par les éditeurs à l'édition des œuvres de-Racine publiée par Laharpe, en 1807:

Pour expier ses tragédies Racine fait des psalmodies En style de Pater noster.

Moins il peut émouvoir et plaire, Plus l'œuvre lui semble exemplaire; Mais pour nous donner pis qM'Esther, Comment Racine a-t-il pu faire ?

i48 HISTOIRE

Cette épigramme, dépourvue de sel, et remarquable seulement par la richesse des rimes, sorte de mérite frivole qu'on recherchait beaucoup alors, eut cependant une grande vogue, et acheva de déterminer la prévention défavorable qui s'était élevée contre Athalie.

Athalie était une des pièces que Racine avait travaillées avec le plus de satisfaction, et qu'il avait regardées avec le plus de complaisance. La froideur, le dédain même du public pour cet ouvrage, l'affectèrent péniblement. Peu s'en fallut qu'il ne s'imaginât que, comme Corneille, il avait survécu à son génie, et que son goût, affaibli par l'âge, l'avait aveuglé sur le mérite de sa dernière production. Vainement Boileau, seul contre tous, Boileau dont l'opinion devait être pour son ami le jugement même de la postérité, ne cessait de lui répéter: « Athalie est votre meilleur ouvrage; le public y reviendra. » Cette idée amère et décourageante le suivit jusqu'au tombeau. L'auteur d'u4^/ialie ne vit dans la plus parfaite des tragédies qu'un avertissement de la décadence prochaine de son talent, et pour jamais il renonça à la poésie.

Racine était mort depuis deux ans , quand le public commença à ouvrir les yeux sur le mérite à' Athalie, Les compilateurs d'anecdotes litttéraires ont expliqué cette réaction de l'opinion par une historiette qu'adoptèrent sans examen des gens de

lettres distingués. Voici cette anecdote, telle qu'on la répète encore aujourd'hui.

Dans une campagne, près de Paris, oii étaient réunies plusieurs personnes de distinction , la compagnie s'amusait un soir à ces petits jeux de société où Ton établit des pénitences, et un jeune homme ayant failli, quelqu'un proposa de lui imposer pour punition d'aller lire dans un cabinet un acte entier d'Athalie. On applaudit à cette idée, et le coupable fut obligé de se soumettre à une peine qui lui semblait fort dure. x\u bout de quelque temps, la compagnie fut très surprise de ne le pas voir reparaître. Nouvelle matière à plaisanterie : on prétendit qu'il n'avait pu résister au froid et à l'ennui de la pièce, et que pour le moins il était tombé dans un profond assoupissement. On entre dans le cabinet, et l'on trouve le jeune homme tellement attaché à la lecture, qu'il avait oublié tout le reste. Il avait lu la pièce entière, et il la recommençait. Il en parla avec tant d'enthousiasme, qu'il persuada à la société d'en entendre elle-même la lecture, et il n'eut pas de peine à faire partager à tous le plaisir et l'admiration qu'il avait éprouvés. Le bruit de cette aventure se répandit, et tout le monde se mit à lire Athalie,

Cette historiette, quoique adoptée par Voltaire et après lui par Laharpe , mais sans citer aucune autorité en garantie , nous paraît invraisemblable,

et nous pensons qu'Athalie a pu reprendre enfin son rang par une voie plus simple et plus naturelle. La mort de Racine avait désarmé la plupart de ses envieux et de ses ennemis; Boileau, toujours zélé pour la gloire de son ami, a dû finir par se faire écouter; d'un autre côté, M"^® de Maintenon, qui avait toujours senti et admiré les beautés de cette pièce , voulut la faire jouer devant le roi dans Thiver de 1702. La jeune duchesse de Bourgogne, par ses grâces et son aimable enjouement, semblait alors avoir rajeuni la cour de Louis XIV, et Ton cherchait à varier les fêtes dont cette princesse était Tâme et le principal objet. La pièce devait être jouée, non par les demoiselles de Saint-Cyr, mais par les seigneurs et les dames de la cour. La distribution des rôles fut pour M^"® de Maintenon une source d'embarras et de chagrins; elle se plaint de ces tracasseries dans une lettre adressée au comte d'Ayen, depuis maréchal de Noailles, à qui elle avait marié une de ses nièces : « Voilà donc , dit- « elle, Athalie encore tombée ! Le malheur pource suit tout ce que je protège et que j'aime. M°^® la « duchesse de Bourgogne m'a dit qu'elle ne réussice raitpas; que c'était une pièce fort froide; que ce Racine s'en était repenti; que j'étais la seule qui ce l'estimait, et mille autres choses qui m'ont fait ce pénétrer, par la connaissance que j'ai de cettô « cour-là, que son personnage lui déplaît. Elle veut

DE JEAN RACINE loi

« jouer Josabeth, qu'elle ne jouera pas comme la « comtesse d'Ayen... Jouons-la, puisque nous y « sommes engagés; mais, en vérité, il n'est point « agréable de se mêler des plaisirs des grands. »

On la joua, en effet, trois fois, et avec succès. La duchesse de Bourgogne, comme elle le désirait, remplit le rôle de Josabeth; le duc d'Orléans, depuis régent, celui d'Abner ; la présidente de Ghailly fut admirable dans le personnage d'Athalie ; le comte de Lesparre, second fils de M. le comte de Guiche, fît Joas, et M. le comte de Champeron, Zacharie. On daigna admettre dans une société aussi illustre le comédien Baron, alors retiré du théâtre ; il fut chargé du rôle du grand prêtre Joad, et la vanité connue de cet acteur dut être flattée de jouer en si bonne compagnie. La pièce eut alors trois représentations brillantes, accompagnées du spectacle et des chœurs, qui furent exécutés par les demoiselles de la musique du roi.

Ce succès releva un peu Athalie; mais sa réputation ne se rétablit tout à fait que lorsqu'elle parut au Théâtre-Français, le 3 mars 1716, dix-sept ans après la mort de l'auteur. Le privilège accordé à Racine, en 1691, pour l'impression de cette tragédie, portait une défense expresse à tous acteurs de la représenter sur la scène. Le régent n'y eut aucun égard ; les éloges que plusieurs connaisseurs lui firent de cette tragédie où il avait joué un rôle,

le déterminèrent adonner des ordres pour qu'elle fût représentée sur le théâtre de Paris ; ou plutôt ces éloges ne furent qu'un prétexte qui cachait un motif plus important : le régent voulait faire sa cour à Louis XV, alors âgé de six ans. Il ne doutait pas que le jeune prince ne fût extrêmement flatté de l'application que le public ne manquerait pas de lui faire du personnage de Joas , enfant à peu près de son âge. Il y avait, en effet, quelque rapport entre leurs destinées : Louis XV, de même que Joas, mais non pas de la même manière, avait échappé à la mort qui avait moissonné toute sa famille. Le duc d'Orléans , qui, malgré tous ses vices , ne manquait ni de noblesse ni de générosité, sentait lui-même cette application d'autant plus vivement, qu'il se rappelait encore les noires calomnies dont à cette occasion quelques courtisans l'avaient flétri.

La cour, pour plaire au régent, s'empressa d'apipldiudir Athalie y et la ville se fit honneur de suivre l'impulsion de la cour. Cette circonstance, jointe à la nature de la pièce, qui a plus de pompe, de mouvement théâtral, plus d'action qu'Esther, influa considérablement sur le succès, malgré les dispositions très peu religieuses du public. Esiher, au contraire, n'offrait plus d'allusion qu'à la vieille cour; on se faisait un plaisir malin de rabaisser ce qu'avaient estimé Louis XIV et M"'^ de Maintenon,

et de traiter Esther comme une mode du temps passé.

Ce ne fut pas au talent des acteurs qu"* Athalie dut sa fortune : elle fut assez mal jouée, et parut dépouillée de l'agrément des chœurs. Le théâtre, dont les côtés étaient alors remplis de banquettes et couverts de spectateurs, nuisit beaucoup à Teffet du spectacle, au cinquième acte , mais sans pouvoir étouffer les grandes beautés de Touvrage , qui excitèrent les plus vifs applaudissements. Ainsi cette tragédie , dont le style est une des parties les plus admirables, après avoir longtemps essuyé les injustes dédains des lecteurs, reçut enfin des spectateurs le tribut d'éloges qu'elle avait droit d'attendre.

M°^® de Gaylus dit, dans ses Souvenirs^ à l'occasion de cette représentation d'Athalie sur le Théâtre-Français : « Il me semble qu'elle pro- « duisit plus d'effet quand elle fut jouée dans la « chambre de M"'® de Maintenon par les demoi- « selles de Saint-Cyr, qu'elle n'en produisit sur le « théâtre de Paris, où je crois que Racine aurait « été fâché de la voir aussi défigurée qu'elle m'a « paru l'être par une Josabeth fardée, une Athalie « outrée, et un grand prêtre plus ressemblant aux « capucinades du petit père Honoré qu'à la ma- « jesté d'un prophète divin. »

M"^® de Maintenon, du fond de sa retraite, vit

iU HISTOIRE

avec regret une tragédie sainte , composée pour Saint-Cyr, profanée par les comédiens, prostituée sur un théâtre public, contre la défense expresse de Louis XIV. Dans une lettre qu'elle écrivait à sa nièce, la marquise de Villette, le 17 mai 1717 : « Dieu veuille, dit- elle, que la représentation (( d'Athalie fasse quelques conversions! C'est, je « crois, la plus belle pièce qu'on ait jamais vue; « mais je suis étonnée que M. le cardinal de Noailles « (archevêque de Paris) ne s'oppose pas à ces re- « présentations faites par des comédiens; vous « jugez bien qu'on le trouve très mauvais à Saintce Cyr. )) Le régent se serait moqué sans doute de l'opposition du cardinal archevêque : à cette époque, le théâtre avait gagné beaucoup de crédit, et la religion en avait beaucoup perdu. Quant à l'opinion de Saint-Cyr et de M^^ de Maintenon, on n'y faisait pas la moindre attention à la cour du régent.

Louis Racine observe, dans ses Mémoires, que ce chef-d'œuvre d'Athalie, qui avait enrichi les comédiens et les libraires, ne rapporta que de la gloire sans aucun profit à l'auteur et à sa famille. Aujourd'hui, s'il arrivait à un poète de composer une pièce qui eût seulement la moitié du mérite de celle de Racine, sa fortune serait faite.

Terminons ces deux chapitres sur Esiher et Athalie par l'appréciation concise qu'un homme de goût a faite de ces deux pièces :

« Ces deux dernières tragédies de Racine sont ce qu'il a produit de plus parfait : affranchi de la servitude que lui imposaient le goût des comédiens et la mode du théâtre, dégagé de l'influence des passions, se trouvant dans toute la maturité et dans la plus grande force de son génie, il négligea Tamour, la galanterie , les finesses du sentiment et tous les ressorts des intrigues communes, tous les prestiges de la scène française, pour s'abandonner uniquement à la nature, à la vérité, au sublime dont ses sujets étaient remplis, et au souffle de l'esprit divin dont il était environné de toutes parts. Regardé jusqu'alors comme moins grand que Corneille, il prit dans ses deux dernières tragédies un vol plus haut encore que celui de Corneille lui-même; et la grandeur romaine, si bien exprimée par son prédécesseur, s'abaisse devant la majesté des prophètes, dont il sut faire passer dans notre langue toute la poésie et tout l'enthousiasme. Esther et Athalie sont les plus nobles, les plus beaux monuments de la poésie dramatique, et ceux dont elle doit le plus s'honorer. »

Page 1