‹ Histoire de Jean RacineChapitre 15 sur 60 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Espèce de disgrâce dans laquelle tombe Racine. — Il en est profondément affecté. — Sa maladie. — Son retour à Versailles avant son entière guérison. — Un placet qu'il présente au roi est refusé. — Nouveau chagrin de Racine. — Perfides insinuations de ses ennemis. — Sa conversation avec M^^^ de Maintenon. — Il ne va plus que rarement à la cour. — Sa dernière maladie. — Son courage, sa résignation. — Son directeur. — Visite qu'il reçoit des personnes de la cour. — Intérêt que le roi prend à sa situation. — Derniers et touchants adieux de Racine et de Boileau. — Mort de Racine. — Son extrême sensibilité a été une des principales causes de sa mort. — Son portrait physique. — Visite de Boileau à la cour après la mort de son ami.

« Si mon père, dit Louis Racine, ne fut pas récompensé de ses deux tragédies saintes par les éloges du public, il en fut récompensé par la satisfaction que Louis XIV témoigna en avoir reçue, et il en eut pour preuve, au mois de décembre 1690, l'agrément d'une charge de gentilhomme ordinaire de Sa Majesté. Il eut encore l'avantage de contenter M°^® de Maintenon, la seule protection qu'il ait cultivée. » Ce fut, en effet, l'époque de sa plus grande faveur à la cour, faveur qui se soutint

jusqu'à ce qu'une circonstance imprévue vint malheureusement Taffaiblir.

Après avoir fourni à Racine une occasion d'augmenter encore sa renommée et la bienveillance du roi , M°^® de Maintenon contribua sans le vouloir à sa disgrâce, et peut-être à sa mort. C'était en 1697. Dans un de ces entretiens intimes que M°^®de Maintenon accordait fréquemment à Racine, la conversation tomba sur la misère du peuple, épuisé par les longues guerres, et sur les moyens de la soulager. Racine s'anima sur une matière si propre à exciter sa sensibilité. Charmée de ses lumières et de son éloquence, M°^* de Maintenon se persuada que personne n'était plus capable que lui de porter au pied du trône les cris des malheureux, et d'implorer pour eux la bonté du roi , dans un mémoire pathétique. L'homme qui avait fait verser tant de larmes sur des infortunes chimériques devait sans doute être plus touchant encore en plaidant la cause de l'humanité au tribunal du souverain. Elle pria donc Racine de rédiger ses idées en forme de mémoire , en lui promettant que l'écrit ne sortirait pas de ses mains, et ne servirait qu'à son instruction particulière. Animé par le désir d'être utile. Racine traça un tableau frappant de la déplorable situation du peuple, et remit à M^^ de Maintenon un mémoire aussi éloquent que solide. Un jour qu'elle le lisait avec le plus grand intérêt, le roi

entra brusquement dans sa chambre sans être annoncé, et voulut voir Técrit dont elle paraissait si occupée. Après en avoir légèrement parcouru la première page, il témoigna le désir d'en connaître l'auteur. En vain M"'^ de Maintenon prétendit-elle s'excuser sur le secret qu'elle avait promis : le roi , qui n'était pas accoutumé à la résistance, parla en maître, il fallut obéir, et M^® de Maintenon nomma Tauteur.

Louis XIV, étonné qu'un homme de lettres s'avisât de parler de politique, blâma son indiscrétion tout en rendant justice à son zèle; il ajouta même, avec un air d'humeur : « Parce que Racine sait « parfaitement faire des vers , croit- il tout savoir? « Et parce qu'il est grand poète, veut-il être mi- « nistre? » M^® de Maintenon consternée se hâta de faire instruire l'auteur du mémoire d'un si fâcheux incident, et en même temps lui fît donner avis de ne pas se présenter chez elle sans y être mandé. Ce fut un coup de foudre pour un homme aussi sensible que Racine. Quel fruit de son travail et de ses bonnes intentions ! Il se crut perdu dans l'esprit du roi; il tomba dans une profonde mélancolie; et l'on peut raisonnablement attribuer au saisissement qu'il éprouva une fièvre assez violente dont les médecins se hâtèrent trop de le guérir par un usage immodéré de quinquina. Il se croyait lui-même parfaitement guéri, lorsqu'il se forma vers la région

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du foie une espèce d'abcès qui perça et qui rendait de temps en temps quelque matière. Les médecins lui dirent que ce n'était rien. Racine, tranquillisé sur sa santé, se rendit à Versailles, où il était appelé par rintéret de sa famille. Déjà fort gêné par le payement de sa charge de secrétaire du roi, il se trouvait presque dans l'impossibilité de payer une taxe nouvelle qu'on venait de mettre sur toutes les charges de cette espèce. Il avait lieu d'espérer que le roi aurait pourlui lamême indulgence qu'en 1 68b: obligé alors, en qualité de trésorier de France, de payer une contribution de quatre mille francs, Louis XIV lui avait fait rendre cette somme. Mais les temps étaient changés.

Le roi lut le placet dans lequel Racine exposait sa situation et demandait une exemption de la taxe; son premier mouvement fut de répondre : « Cela ne se peut pas. » Mais comme il avait coutume d'adoucir le refus par quelque mot obligeant, il ajouta d'un ton plein de bonté : « S'il se trouve « dans la suite quelque occasion de le dédomma- « ger, j'en serai fort aise. » Racine , à qui Ton rapporta cette réponse, fut consterné du refus, et très médiocrement consolé par l'adoucissement; il ne vit qu'une disgrâce complète : heureux s'il eût été le seul à s'en apercevoir! Mais rien n'échappe aux courtisans : dès qu'on sut que Racine était baissé dans l'esprit du roi, il ne manqua pas d'amis de

cour empressés d'aggraver le mal par des insinuations perfides, presque des accusations formelles. « C'est un janséniste, disaient les uns : il a toute sa famille à Port-Royal! » Les autres, plus dangereux encore, le peignaient comme un mécontent et un frondeur. Racine n'ignorait pas les services que rintrigue et la calomnie lui rendaient, et la pénétration de son esprit augmentait encore ses alarmes: il s'épouvantait non seulement de tout ce qu'on disait, mais de tout ce qu'on pouvait dire.

Enfin, ne pouvant résister au trouble de son imagination, il écrivit à M°"^ de Maintenon, sa protectrice, laquelle n'était pas aussi fort consolante. Ce n'est pas que lorsqu'il lui arrivait de le rencontrer (car elle n'osait plus le voir chez elle), cette dame ne cherchât à relever par de belles promesses son esprit abattu : « Laissez passer les nuages, « disait-elle, c'est moi qui ai fait le mal, c'est à « moi de le réparer. Il y va de mon honneur de « vous remettre mieux que jamais dans l'esprit <r du roi; mais il faut attendre le moment favo- « rable. »

Mais Racine avait peu d'espérance, et il ne pouvait dissimuler son désespoir à M^"® de Maintenon. « Mais d'où vient cette défiance? lui disaitelle. Doutez-vous de mon cœur ou de mon crédit? — Non, Madame, je sais combien le roi vous aime, et quelle bonté vous daignez avoir pour moi ; mais

VOUS ne savez peut-être pas que j'ai à Port- Royal une tante dont les sentiments à mon égard sont bien différents des vôtres : cette sainte fille est persuadée que la cour me perd, et que je n'y ferai jamais mon salut; elle ne demande au Ciel pour moi que des humiliations et des disgrâces : le chagrin qui m'arrive est un effet de ses prières; et j'ai lieu d'appréhender que son crédit ne l'emporte sur le vôtre. » Pendant que Racine faisait cette innocente plaisanterie, le bruit d'une calèche se fit entendre. « C'est le roi qui se promène, s'écria M^® de Maintenon, cachez -vous. » Et il s'enfuit dans un bosquet.

« Il fît trop de réflexions, dit Louis Racine, sur le changement de son état à la cour: et, quoique pénétré de joie, comme chrétien, de ce que Dieu lui envoyait des humiliations, l'homme est homme, et dans un cœur trop sensible le chagrin a bientôt porté un coup mortel. Sa santé s'altéra tous les jours, et il s'aperçut que le petit abcès qu'il avait près du foie était refermé : il craignit des suites fâcheuses, et aurait pris sur-le-champ le parti de se retirer pour toujours de la cour, sans la considération de sa famille, qui, n'étant pas riche, avait un très grand besoin de lui. Dans le bas âge où j'étais (Louis Racine était né en 1692, et n'avait pas encore sept ans à la mort de son père), j'en avais plus besoin qu'un autre. Il projetait de s'oc-

tea HISTOIRE

cuper dans sa retraite de mon éducation : et quel précepteur j'aurais eu! Mais il pensait en même temps qu'il me deviendrait inutile dans la suite , s'il cessait de cultiver les protecteurs qu'il avait à la cour : c'était cette seule raison qui depuis un an l'y faisait rester. Il y retourna encore plusieurs fois, et il avait toujours l'honneur d'approcher de Sa Majesté. Mais on verra, dans ses dernières lettres, le peu d'empressement qu'il avait de se montrer à la cour... Il n'avait plus d'autre plaisir que de mener une vie retirée dans son ménage, et de s'y dissiper au milieu de ses enfants*. «

Enfin , un matin , étant à travailler dans son cabinet, il se sentit attaqué d'un si violent mal de tête, que, ne pouvant plus supporter aucune application, il prit le parti de se mettre au lit, d'où il ne devait plus sortir que pour être porté au tombeau. Ses enfants, le voyant se coucher, parurent alarmés; il les rassura en leur disant avec bonté que ce n'était rien qu'un peu de fièvre. Louis Racine prétend qu'on ne soupçonna point d'abord la cause de la maladie de son père. Elle n'était pas cependant difficile à deviner : l'abcès, qui s'était fermé subitement, était le véritable principe du mal. 11 serait bien étrange que cette idée eût échappé aux médecins de la cour qui étaient ses

* Mémoires sur la vie de Jean Racine, publiés par Louis Racine son fils; 2« partie.

amis, et venaient le voir souvent. Une douleur au côté droit était le principal symptôme dont il se plaignait, et cette douleur ne fit qu'augmenter dans le cours de sa maladie, qui fut longue. Il supporta ses souffrances avec un calme héroïque; et tous ceux qui venaient le consoler ne pouvaient se lasser d'admirer sa douceur et sa patience. Il avait éprouvé autrefois de grandes frayeurs de la mort; mais dans ce moment la religion lui en faisait supporter les approches avec courage. Un bon prêtre de Saint- André-des-Arts, homme simple et peu brillant, mais d'une piété sincère et solide, dirigeait depuis longtemps la conscience de Racine, et ne le quitta point dans ces instants douloureux où l'on a si grand besoin de consolations. M"^® de Maintenon, écrivant à M^"® de la Maisonfort, qui ne voulait se confesser qu'à un homme d'esprit, lui cite l'exemple de Racine :

« Le plus simple, lui dit- elle, est le meilleur a pour vous, et vous devez vous y soumettre en a enfant. Gomment surmonterez- vous les croix « que Dieu vous enverra dans le cours de votre « vie, si un accent normand ou picard vous arrête, « et si vous vous dégoûtez d'un homme parce qu'il « n'est pas aussi sublime que Racine? Il vous aurait « édifié, le pauvre homme, si vous aviez vu som « humilité dans sa maladie, et son repentir sur « cette recherche de l'esprit. Il ne demanda point

« dans ce temps-là un directeur à la mode : il ne « vit qu'un bon prêtre de sa paroisse. »

L'abbé Boileau, chanoine de Saint-Honoré, ne témoignait pas moins de zèle que le bon directeur; et ces deux ecclésiastiques soutenaient le malade par leurs exhortations ferventes : le malade les édifiait eux-mêmes par ses dispositions vraiment chrétiennes. Tourmenté par une soif brûlante et une sécheresse extrême de la langue et du gosier, il s'écriait : « J'offre à Dieu cette peine : puisse-t-elle expier le plaisir que j'ai trouvé souvent à la table des grands! »

11 se faisait lire par son fils aîné, récemment revenu de Hollande, quelques ouvrages de piété: ces lectures l'intéressaient bien plus que les compliments des personnes de la cour qui venaient s'informer de l'état de sa santé : ils croyaient adoucir beaucoup ses douleurs en lui assurant que le roi leur demandait souvent de ses nouvelles. 11 est très certain que Louis XIV prit un vif intérêt à la situation de Racine, et témoigna un grand déplaisir de sa mort. Ce sentiment honore le monarque ; mais Racine, environné des ombres de la mort, ne dut pas être extrêmement flatté de cette bonté tardive : quand on est prêt à quitter le monde et la vie pour paraître devant le souverain maître du ciel et de la terre , on est peu sensible aux faveurs des rois. Cependant un si bon père n'était pas tellement ab-

sorbe dans Tidée de ses maux, qu'il en oubliât sa famille et ses vrais amis. M. RoUin, déjà célèbre dans l'université, étant venu lui rendre visite, il lui recommanda l'éducation de son second fils, Louis Racine, comme ne pouvant lui laisser un bien plus précieux que les instructions d'un homme aussi vertueux et aussi sage.

Il fît écrire par son fils une lettre à M. de Cavoie, pour le prier de solliciter le payement de ce qui lui était dû de sa pension , afin de laisser en mourant à sa femme et à ses enfants le secours de quelque argent comptant. Quand son fils lui fit la lecture de la lettre, il lui dit : «Pourquoi ne demandezvous pas aussi en même temps le payement de la pension de Boileau? Il ne faut point nous séparer : recommencez votre lettre . et faites connaître à Boileau que j'ai été son ami jusqu'à la mort. ))

On s'attend bien sans doute à voir Boileau tenir sa place auprès du lit de Racine. Cet ami de quarante ans, ce compagnon fidèle et sûr, qui ne l'avait jamais quitté, ce confident intime de toutes ses joies et de toutes ses peines, pouvait-il abandonner Racine à ses derniers moments? Quoique la fermeté et la tranquillité de son caractère ne lui permissent pas ces démonstrations de sensibilité souvent équivoques, sa douleur, renfermée dans son âme, n'en était que plus vive; son cœur, trop

serré, ne pouvait s'exprimer que par un silence plus éloquent que toutes les plaintes. Racine, le voyant approcher pour lui faire ses derniers adieux, recueillit ce qui lui restait de force, et se leva sur son lit. Les deux illustres amis demeurèrent quelque temps dans les bras Fun de l'autre : le plus malheureux était celui qui se trouvait encore condamné à vivre. Racine, jusqu'à sa dernière heure, plus habile dans l'art d'exprimer le sentiment, déposa dans son sein, comme le testament de l'amitié, ces paroles, les plus touchantes que son cœur lui eût jamais inspirées : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. »

Les médecins, qui n'avaient pu trouver dans leur art de secret pour soulager les douleurs de Racine , en trouvèrent un pour les augmenter, par une opération aussi cruelle qu'inutile. Ils s'étaient aperçus trop tard que sa maladie était causée par un abcès au foie. Ce ne fut que lorsqu'il n'y avait plus de remède qu'ils voulurent tenter un surcroît de souffrance en pratiquant cette opération. Racine s'y prépara sans aucune espérance de succès, ou plutôt il ne fît que se préparer à la mort par ce nouvel exercice de la patience. Racine ne se trompait pas : il mourut trois jours après l'opération , le 21 avril 1699, âgé de cinquante-neuf ans, dans de grands sentiments de piété, après avoir exhorté

ses enfants h vivre unis entre eux et à respecter leur mère.

Gethomme extraordinaire avait reçu de la nature un tempérament plus sain que robuste : la vivacité de son imagination et sa prodigieuse sensibilité , cette habitude mélancolique plus favorable au génie qu^à la santé, usèrent avant le temps ses organes délicats. Boileau, en apparence moins vigoureusement constitué, et même sujet à plusieurs infirmités, a pourtant poussé beaucoup plus loin sa carrière, parce que la tranquillité de son âme donnait au corps beaucoup moins de fat'gues. La nature, si prodigue envers Racine des dons de l'esprit, ne lui avait point refusé les avantages extérieurs : sa taille, sans être grande, était très bien prise; une physionomie heureuse prévenait en sa faveur; sa figure fut-remarquée à la cour, où. l'on est connaisseur et difficile; et Louis XIV luimême, le plus bel homme de son siècle, cita un jour Racine comme un des courtisans dont le visage lui paraissait le plus agréable.

Boileau, qui depuis -longtemps s'était banni de la cour, se voyant privé de son associé dans l'emploi d'historiographe, alla prendre les ordres du roi; il lui parla de la mort de Racine et de l'intrépidité vraiment chrétienne qu'il avait témoignée dans ce terrible passage : « Je le sais, répondit le roi, et cela m'a étonné : car je me souviens qu'au

siège de Gand vous étiez le plus brave des deux.» C'est après avoir dit ces paroles que Louis XIV, tirant sa montre, fit à Boileau l'invitation gracieuse que nous avons rapportée ailleurs, en ces termes : « Souvenez-vous que j'ai toujours par semaine une heure à vous donner quand vous voudrez venir. » Boileau n'abusa point d'une offre si flatteuse. Après avoir perdu son ami, il ne retourna plus à la cour. « Qu'irais-je y faire! disait- il; je ne sais plus louer. »

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