‹ Histoire de Jean RacineChapitre 3 sur 60 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sonnet de Racine à Foccasion de la paix des Pyrénées. — Mécontentement de sa famille. — Premiers succès de Racine. — La Nymphe de la Seine. — Protection que Chapelain accorde à Racine. — Embarras de Racine pour le choix d'un état. — Il accepte les propositions d'un oncle, qui lui offre la résignation de ses bénéfices s'il veut embrasser l'état ecclésiastique. — Séjour de Racine à Uzès. — Fragments de lettres à ses amis. — Ses premiers essais de poésie dramatique. — Son retour à Paris.

L'aridité des études philosophiques n'avait pas desséché la sève poétique de Racine. Il composa un sonnet adressé au cardinal Mazarin à l'occasion de la paix des Pyrénées, qu'il avait conclue le 7 novembre 16o9. Ce morceau, qui ne nous a pas été conservé, et qui probablement ne le méritait guère, attira à son auteur de vertes réprimandes de sa famille et de ses anciens maîtres de Port-Royal.

Un succès fit oublier à Racine toutes les remontrances, tous les sermons de ses instituteurs sur les dangers de la poésie. A l'occasion du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Espagne, Racine composa une ode intitulée la Nymphe de la Seine , qui fut jugée la meilleure de toutes les pièces qui parurent sur le même sujet.

Mais tout en composant son ode, il redoutait plus que jamais le mécontentement de sa famille; on peut en juger par ce passage d'une lettre qu'il écrit à un ami de collège, Tabbé le Vasseur: « L'ode a « été montrée à M. Chapelain; il a marqué quelle ques changements à faire ; je les ai faits ; et j'étais « embarrassé pour savoir si ces changements n'é- « talent points eux-mêmes à changer. Je ne savais « à qui m'adrêsser. M. Vitart* est rarement ca- « pable de donner son attention à quelque chose. « M. l'Avocat n'en donne pas beaucoup non plus à «. ces sortes de choses. Il aime mieux ne voir jamais « une pièce, quelque belle qu'elle soit, que de la « voir une seconde fois; si bien que j'étais près de « consulter, comme Malherbe, une vieille ser- « vante, si je ne m'étais aperçu qu'elle est jansé- « niste comme son maître S et qu'elle pourrait « me déceler; ce qui serait ma ruine entière, vu « que je reçois encore tous les jours lettres sur « lettres , ou , pour mieux dire , excommunications « sur excommunications, à cause de mon triste « sonnet. » (C'était le sonnet au cardinal Mazarin.) Plus loin il ajoute: a M. Chapelain a donc reçu « l'ode avec la plus grande bonté du monde : tout « malade qu'il était , il l'a retenue trois jours , et a

1 Cousin germain de Racine et parent de l'abbé le Vasseur.

2 Le duc de Luynes, dans l'hôtel duquel Racine logeait, ainsi que son cousin Vitart.

« fait des remarques par écrit que j'ai fort bien « suivies... En rendant l'ode à M. Vitart, qui la « lui avait présentée sans nommer l'auteur , il « a dit : « Cette ode est fort belle, fort poétique, et « il y a beaucoup de stances qui ne peuvent être « mieux. Si l'on repasse le peu d'endroits que j'ai « remarqués, on en fera une fort belle pièce. » Il « a tant pressé M. Vitart de lui en nommer l'au- « teur, que M. Vitart veut à toute force me mener (c chez lui. Il veut qu'il me voie. Cette vue nuira « bien sans doute à l'estime qu'il a pu concevoir « de moi.

« Ce qu'il y a de plus considérable à changer, « c'a été une stance entière, qui est celle des Tri- « tons. Il s'est trouvé que les Tritons n'avaient « jamais logé dans les fleuves, mais seulement « dans la mer. Je les ai souhaités bien des fois « noyés tous tant qu'ils sont, pour la peine qu'ils « m'ont donnée. »

Chapelain ne se borna pas à faire quelques observations au jeune Racine; comme il jouissait alors d'un grand crédit , il parla si favorablement à Colbert et de l'ode et du poète, que ce ministre lui envoya cent louis ^ de la part du roi, et le mit peu de temps après sur l'état des pensions pour une somme de six cents livres. Si les vers de Chape-

1 Le louis ne valait alors qae onze francs; c'est donc une somme de onze cents francs.

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lain ne font pas beaucoup d'honneur à son esprit, ce procédé en fait beaucoup à son discernement et à son caractère; et le philosophe qui a soutenu, par des raisons aussi solides qu'éloquentes , qu'une belle page 'était plus difficile à faire qu'une belle action, pouvait citer cet exemple comme une nouvelle preuve de la vérité de son opinion.

Ce premier succès , dans un âge où il n'y en a point d'indifférent, ne fit qu'accroître la passion de Racine pour la poésie; mais il augmenta les reproches de sa famille et de ses amis , qui ne regardaient pas comme une profession sohde et un établissement dans la société la facilité d'habiller de quelques rimes des pensées agréables. On le pressa de choisir un état en rapport avec l'éducation qu'il avait reçue et les connaissances qu'il avait acquises. Ce choix est toujours un moment de crise dans la vie d'un jeune homme; mais il l'était encore bien plus pour Racine, qui , avec une imagination vive, une passion ardente pour les lettres, se voyait lancé dans le tourbillon du monde sans fortune , et tous les moyens d'en acquérir lui paraissaient insipides. Il suivit quelque temps les écoles de droit et essaya du barreau; mais il ne tarda pas à s'en dégoûter. Son cousin Vitart, qui était intendant du duc de Chevreuse, lui proposa la régie des biens de campagne, et, pour l'exercer à ce genre d'affaires , il l'envoya passer quelque temps à Che-

vreuse, pour surveiller quelques réparations qu'il y avait à faire au château. Il s'ennuya si fort de cette occupation et de ce séjour, qui lui parut une captivité, qu'il datait les lettres qu'il en écrivait (ie Babylone. « Les poètes, dit Geoffroy, aiment la campagne pour la chanter, mais non pas pour y vivre; ils sont faits pour sentir ses beautés, et non pour gouverner ses productions. Virgile ne consent à s'ensevelir dans les forêts que lorsqu'il désespère de briller dans les sciences; et ce n'est qu'après avoir supposé le temple des Muses inaccessible à sa faiblesse qu'il s'écrie, pour se consoler:

Flumina amem sylvasque inglorius. »

On proposa enfin à Racine d'entrer dans l'état ecclésiastique. Un de ses oncles maternels, le père Sconin, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, homme fort estimé dans cette congrégation , dont il avait été général, habitait alors Uzès, en Languedoc, où il était chanoine de la cathédrale , prieur de Saint-Maximin, et de plus officiai et grand vicaire. Il offrit à son neveu Racine de lui résigner ses bénéfices , s'il voulait entrer dans les ordres sacrés , et venir vivre et faire ses études théologiques auprès de lui. Quoiqu'il fût loin d'avoir une vocation prononcée pour l'état ecclésiastique, Racine accepta les offres de son oncle et partit pour Uzès, où il resta près de trois années.

Pour doûiier à nos lecteurs une idée de la manière dont il passait son temps dans ce pays, nous citerons quelques fragments des lettres qu'il adressait à ses amis. Le 26 décembre 1661 , il écrivait à Tabbé le Vasseur :

« ... Continuez donc, s'il vous plaît, ou plutôt « commencez tout de bon à m'écrire , quand ce ne « serait que par charité. Je suis en danger d'ou- « blier bientôt le peu de français que je sais ; je le « désapprends tous les jours, et je ne parle tantôt « plus que le langage de ce pays , qui est aussi peu ce français que le bas breton.

Ipse mihi videor jam dedidicisse latine; Jam didici getice, sarmaticeque loqui *.

« J'ai cru qu'Ovide vous faisait pitié, quand vous « songiez qu'un si galant homme que lui était « obligé de parler scythe lorsqu'il était relégué « parmi ces barbares; cependant il s'en fautbeau- « coup qu'il fut si à plaindre que moi. Ovide pos- (( sédaitsi bien toute l'élégance romaine, qu'il ne « la pouvait jamais oublier; et, quand il serait « revenu à Rome après un exil de vingt années , il « aurait toujours fait taire les plus beaux esprits de « la cour d'Auguste: au lieu que, n'ayant qu'une « petite teinture du bon français , je suis en danger

1 « Il me semble que je ne sais plus le latin depuis que j'ai appris le gèle et le sarmale. » (Ovide, Trisl., lib. V, eleg. xii.)

« de tout perdre en moins de six mois , et de n'être « plus intelligible si je reviens jamais à Paris. « Quel plaisir aurez-vous quand je serai devenu a le plus grand paysan du monde ? Vous ferez bien « mieux de m'entretenir un peu dans le langage « qu'on parle à Paris : vos lettres me tiendront lieu « de livres et d'académie...*. »

Nous citerons encore cette lettre , adressée à son cousin M. Vitart; on verra , dans la première partie, que les études théologiques ne l'empêchaient pas de se livrer à son goût pour la poésie. Elle est datée d'Uzès, du 17 janvier 1662.

« Les plus beaux jours que vous donne le prince temps ne valent pas ceux que l'hiver nous laisse « ici, et jamais le mois de mai ne vous paraît si « agréable que l'est pour nous le mois de janvier.

Le soleil est toujours riant,

Depuis qu'il part de Forient

Pour venir éclairer le monde, Jusqu'à ce que son char soit descendu dans Tonde, La vapeur des brouillards ne voile point les deux ; Tous les matins un vent officieux

En écarte toutes les nues :

Ainsi nos jours ne sont jamais couverts ; Et dans le plus fort des hivers,

1 « Ces plaintes, dit Louis Racine dans ses notes, l'exactitude de Tor- Ihogrophe de ces lettres, écrites à la hâte, les coups de crayon qu'on trouve de lui sur les remarques et le Quinte-Curce de Vaugelas, prouvent combien il avait à cœur de bien parler la langue française. »

Nos campagnes sont revêtues

De fleurs et d'arbres toujours verts.

Les ruisseaux respectent leurs rives , Et leurs naïades fugitives , Sans sortir de leur lit natal, Errent paisiblement, et ne sont point captives Sous une prison de cristal...

Enfin, lorsque la nuit a déployé ses voiles,

La lune, au visage changeant,

Paraît sur un trône d'argent.

Et tient cercle avec les étoiles.

Le ciel est toujours clair tant que dure son cours , Et nous avons des nuits plus belles que vos jours i.

24 janvier 1662.

« J'ai fait une longue pause en cet endroit, « parce que, lorsque j'écrivais ces vers il y a huit <( jours , la chaleur de la poésie m'emporta si loin , « que je ne m'aperçus pas qu'il était trop tard « pour porter mes lettres à la poste. Je commence « aujourd'hui 24 janvier; mais il est arrivé un « assez plaisant changement : car, en relisant mes « vers, je reconnais qu'il n'y en a pas un de vrai ; H il ne cesse de pleuvoir depuis trois jours, et l'on « dirait que le temps a juré de me faire mentir. « J'aurais autant de sujet de faire une description

* Tous ces vers que Racine jetait ainsi, sans travail et sans prétention, au milieu de ses lettres familières, ont une facilité et une grâce qui contrastent singulièrement avec le mauvais goût du temps, et ils annoncent déjà un poète d'un ordre supérieur.

« du mauvais temps, comme j'en ai fait une du <( beau; mais j'ai peur que je ne m'engage encore « si avant, que je ne puisse achever cette lettre (( que dans huit jours, auquel temps, peut-être, « le ciel se sera remis au beau. Je n'aurais jamais « fait : cela m'apprend que cette maxime est bien « vraie :

La vita al fin, il di loda la sera.

« Pour louer la vie et la journée, attends la fin de Tune et le soir de l'autre.

« Je passe tout le temps avec mon oncle, avec (( saint Thomas et Virgile ; je fais force extraits « de théologie et quelques-uns de poésie : voilà « comme je passe le temps, et je ne m'ennuie « pas, surtout quand j'ai reçu quelque lettre de « vous ; elle me sert de compagnie pendant deux (( jours.

« Mon oncle a toutes sortes de bons desseins pour « moi; mais il n'en a point encore d'assuré, parce « que les affaires du chapitre sont encore incer- (( taines... Il m'a fait habiller de noir depuis les « pieds jusqu'à la tête. La mode de ce pays est de {( porter un drap d'Espagne qui est fort beau, et <( qui coûte vingt-trois livres (environ 43 francs « 2o centimes d'aujourd'hui). Il m'en a fait faire « un habit; j'ai maintenant la mine d'un des meil- (( leurs bourgeois de la ville. Il attend toujours

« Toccasion de me pourvoir de quelque chose, et « ce sera alors que je tâcherai de payer une partie « de mes dettes, si je puis; car je ne puis rien « faire avant ce temps. Je me remets devant les (( yeux toutes les importunités que vous avez re- « çues de moi; j'en rougis à l'heure que je vous « parle : eimhuit puer, salva res est. Mais mes « affaires n'en vont pas mieux , et cette sentence est « bien fausse, si ce n'est que vous vouliez prendre « cette rougeur pour reconnaissance de tout ce « que je vous dois, dont je me souviendrai toute a ma vie. »

Nous terminerons par ce fragment d'une lettre adressée au même et datée du 16 mai 1662 :

a ... On vient me voir ici fort souvent, et on « tâche de me débaucher pour me mener en com- « pagnie. Quoiqueje n'aime pas à refuser ces sortes « d'invitations, je me tiens pourtant sur la néft gative et je ne sors point. Mon oncle m'en sait « fort bon gré, et je me console avec mes livres. « Comme on sait que je m'y plais, il y a bien des « gensdanslaville qui m'enapportenttousles jours. « Les uns m'en donnent de grecs , les autres d'espa- « gnols et de toutes les langues. Pour la composi- (( tion je ne puis m'y mettre. — Sic enim sum « complexus otium , ut ah eo divelli non queam, « Itaque, aut libris me delecto, quotncm habeo c< festivam copiam, aut te cogito, A scribendo

« 'prorsus abhorret animus ^ — Cicéron mandait « cela à Atticus; mais j'ai une raison particulière « de ne point composer, qui est que je suis trop « embarrassé du mauvais succès de mes affaires , « et cette inquiétude sèche toutes les pensées de « vers ou de galanterie que je pourrais avoir. Je ne « sais même où j'en serais, n'était la confiance « que j'ai en vous , puisque vous voulez bien que « je l'aie... »

Nous remarquons dans cette lettre un passage où Racine montre qu'il était loin d'avoir cette piété fervente qui le distingua plus tard. Voici ce passage : « Je tâcherai d'écrire cet après-dîner à ma « tante Vitart et à ma tante la religieuse (la mère « Agnès de Sainte -Thècle Racine, religieuse à « Port- Royal), -puisque vous vous en plaignez. « Vous devez pourtant m'excuser si je ne l'ai pas « fait, et elle aussi; car, quepuis-je leur mander? « C'est bien assez de faire ici l'hypocrite, sans le « faire encore à Paris par lettres; car j'appelle hy- « pocrisie d'écrire des lettres où il ne faut parler (c que de dévotion, et ne faire autre chose que se « recommander aux prières. Ce n'est pas que je « n'en aie bon besoin; mais je voudrais qu'on en

1 « Je me suis si bien livré à l'oisiveté, que je ne puis plus m'en arracher. Ainsi, tantôt je m'amuse avec mes livres, dont j'ai une grande provision , tantôt je pense à vous ; mais il m'est impossible de me mettre à écrire. »

« fît pour moi sans être obligé d'en tant deman- « der. Si Dieu veut que je sois prieur, j'en ferai « pour les autres autant qu'on en aura fait pour « moi... »

Nous bornerons là ces extraits des lettres de Racine à des amis intimes dans le temps de sa jeunesse, et que pour cette raison son fils, Louis Racine, appelle ses juvenilia. Dans ces lettres, écrites en toute liberté, qui n'étaient destinées à être lues que par une seule personne, le badinage est si innocent, que « je n'ai jamais rien trouvé , dit Racine le fils, qui ait dû m'éloigner à en supprimer une seule. On y voit un jeune homme enjoué, aimant à railler, conservant toujours des sentiments de piété dans le cœur, quoiqu'il paraisse content de n'être plus sous la sévère discipline de Port-Royal; plein de tendresse pour ses amis, fuyant le monde et les plaisirs par raison, pour se livrer tout entier à l'étude de la théologie, et surtout à son unique passion, la poésie. » Ainsi il associait à saint Thomas Homère, Euripide et Arioste, et, tout en étudiant la théologie, il cultivait les lettres.

Il paraît que ce fut pendant son séjour en Languedoc qu'il commença à s'occuper de compositions dramatiques. Le fameux roman de Théagène et Chariclée, qui lui avait attiré tant de sévères remontrances de la part de Lancelot, lui fournit le

sujet de son premier essai dans ce genre; essai malheureux qui n'a jamais paru au théâtre, et dont il ne reste rien. « Il abandonna cette tragédie, dit Louis Racine, ne trouvant pas que les aventures romanesques méritassent d'être mises sur la scène tragique. 11 retourna à Euripide, et y prit le sujet de la Thébai'de, qu'il avança beaucoup, en même temps qu'il s'appliquait à la théologie. »

Enfin , las des incertitudes et des tergiversations de son oncle, qui promettait toujours et ne tenait jamais, n'espérant recevoir aucun des bénéfices qu'on lui avait promis, dégoûté de la scolastique et du séjour de la province. Racine revint à Paris, rapportant pour tout bagage sa Thébaïde à demi composée ^

* Cependant Racine fut pourvu, quelque temps après, du prieuré de Lépinai, dont il porta le titre sans en toucher les revenus : le seul fruit qu'il en recueillit fut un procès qu'il eut à soutenir, et qu'il perdit, contre un chanoine régulier qui lui disputa le bénéfice; mais le public profita du procès, lequel fit éclore la charmante comédie des Plaideurs.

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