‹ Histoire de Jean RacineChapitre 4 sur 60 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Encouragements donnés à Racine par Molière. — Ode sur la convalescence du roi. — Ode ayant pour titre la Renommée aux Muses. — Avantage que cette dernière pièce lui procure. — Commencement de sa liaison avec Boileau. — Représentations de la Thébaïde. — Jugement sur cette pièce. — Représentation (ï' Alexandre. — Anecdote à ce sujet. — Cause de la rupture entre Racine et Molière. — Estime que ces deux poètes conservent l'un pour Fautre. — Partisans et censeurs de la tragédie di' Alexandre. — Andromaque, premier chef-d'œuvre de Racine. — On manque de détails sur la vie privée de Racine pendant l'espace de dix ans qui s'est écoulé entre la représentation d^'' Andromaque et celle de Phèdre.

Molière, alors directeur du théâtre du Palais- Royal, avait la réputation de bien accueillir les jeunes auteurs. Racine alla le trouver, et lui présenta sa tragédie encore à Tébauche. Molière entrevit sans doute, dans cette production imparfaite, le germe d'un heureux talent; il encouragea le jeune homme, loua ses dispositions, et l'excita à mettre le plus tôt possible la dernière main à son œuvre.

Tout en travaillante sa tragédie. Racine publia deux pièces de circonstance, desquelles il attendait peut-être quelques avantages plus sohdes que ceux

qu'il retirait de sa Thébaïde, ce genre d'ouvrages étant alors fort peu productif pour les auteurs. La première était une ode sur la convalescence du roi, composée à l'occasion de la rougeole dont Louis XIV fut attaqué le 9 juin 1663. Cette pièce, assez médiocre , ne paraît avoir eu aucun succès. 11 n'en fut pas de même de la seconde, qui ne valait guère mieux et qui avait pour titre la Renommée aux Muses. Cette ode avait pour objet de célébrer les nombreux encouragements prodigués à cette époque par Louis XI Vaux lettres, aux sciences et aux arts; l'établissement des trois académies; les gratifications et les pensions accordées aux gens de lettres, aux savants nationaux et étrangers.

« La Renommée a été assez heureuse, écrit-il à « son ami l'abbé le Vasseur, le 23 novembre 1663. « M. le comte de Saint- Aignan ( François de Beau- « villiers ) l'a trouvée fort belle. Il a demandé mes « autres ouvrages et m'a demandé moi-même. Je « le dois aller saluer demain. Je ne l'ai pas trouvé « aujourd'hui au lever du roi, mais j'y ai trouvé « Molière, à qui le roi a donné assez de louanges, « et j'en ai été bien aise pour lui; il a été bien « aise aussi que j'y fusse présent. » On peut juger par ce passage que le jeune roi aimait déjà à voir les poètes à sa cour. La Renommée aux Muses valut à l'auteur une seconde gratification royale , dont l'ordre était énoncé en ces termes : Pour lui

donner les moyens de continuer son application aux lettres. Mais un avantage plus précieux dont cette même pièce fut pour lui Toccasion, ce fut la connaissance qu'il fit de Boileau. L'ode fut communiquée au célèbre satirique par l'abbé le Vasseur. Despréaux fit quelques observations dont la justesse frappa Racine, qui désira le connaître et le remercier. Telle fut l'origine de cette liaison intime qui se forma entre les deux poètes, et de cet attachement réciproque, si honorable à la fois pour les deux amis et pour les lettres.

La Thébaïde ou les Frères ennemis parut en 1664. Elle eut quinze représentations, et fut vivement applaudie. On était alors plus indulgent qu'aujourd'hui. Cette pièce est depuis longtemps rayée du répertoire, et c'est surtout la perfection de Racine qui nous a rendus difficiles. La conduite de cette pièce annonce un jeune homme dont la tête n'est pas assez forte pour combiner un plan, créer des situations et maîtriser son sujet : partout l'auteur imite Euripide, Sénèque et Rotrou, et le dernier beaucoup plus que les autres. Ces imitations ne sont point assez fondues; il n'y a presque ajouté de son propre fonds aucune invention qui puisse lui faire honneur. Quant au style, on y reconnaît les défauts de Corneille, le goût de ce grand poète pour la déclamation et les raisonnements subtils; mais on remarque aussi des tirades

vigoureuses que Corneille aurait pu avouer, des traits mâles et fiers, et quelques coups de pinceau d'un grand effet, et surtout d'une extrême facilité, un heureux talent pour la versification, et le germe de cette éloquence naturelle qui fait le charme des écrits de Racine. Malgré les incorrections, les négligences et les fautes de toute espèce échappées à rinexpérience, à la précipitation, cette pièce, comparée à celles qui paraissaient dans ce temps -là, pouvait passer pour bien écrite : on y voit que le poète tend au naturel, à l'élégance, à la politesse; qu'il commence à perfectionner la langue poétique. Si l'on veut surtout rapprocher du style de la Théhaïde celui des ouvrages que le grand Corneille produisait à la même époque [Œdipe ^ Pertharite, Sophonishe, etc.), on sera étonné de l'extrême supériorité de Racine. C'est donc relativement à ses propres chefs-d'œuvre que son coup d'essai paraît si médiocre; mais à côté des productions de Quinault et des deux Corneille, qui occupaient alors la scène avec succès, ce coup d'essai est l'ouvrage d'un grand poète ^

La tragédie à' Alexandre , jouée l'année suivante {1665), eut un succès bien plus grand encore que celui de la Théhaïde, Cette pièce montrait de grands progrès dans la versification de l'auteur,

1 Geoffroy, jugement sur la Thébaide de Racine.

DE JEAN RACINE 3o

alors âgé de vingt-cinq ans; mais, hors les vers, rien dans ces deux ouvrages n'annonçait encore Racine. Ce nouvel ouvrage n'était guère qu'une imitation de Corneille, dont l'auteur s'efforça de prendre le ton et la manière. On raconte, à l'occasion de cette pièce, que Racine, après l'avoir composée, alla consulter Corneille sur son œuvre. Corneille, après en avoir entendu la lecture, dit au jeune poète qu'il paraissait avoir beaucoup de talent pour les vers, mais qu'il n'en avait point pour le théâtre, et qu'il ne lui conseillait pas de s'y adonner. Cette anecdote est révoquée en doute par Geoffroy, et il appuie son opinion de motifs qui nous paraissent assez plausibles; mais voici une autre anecdote qui est beaucoup plus authentique, et qui nous explique la rupture de la liaison qui s'était formée entre Racine et Molière.

Racine avait fait représenter son Alexandre, le 15 décembre I660, sur le théâtre de Molière. Les acteurs , assez médiocres dans le tragique , ne firent pas beaucoup valoir l'ouvrage, qui n'eut d'abord qu'un faible succès. Racine, mécontent, retira sa pièce et la porta au théâtre de l'hôtel de Bourgogne, dont les comédiens avaient plus de réputation dans la tragédie. On dit même qu'elle fut jouée le même jour par les deux troupes. Molière trouva mauvais ce procédé de Racine, et ces deux hommes si distingués cessèrent dès lors toutes re-

lations d'amitié , sans cesser toutefois de s'estimer. Racine n'en fut pas moins disposé à reconnaître le mérite de Molière ; il fut un des plus ardents à défendre ses chefs-d'œuvre contre l'ignorance et le mauvais goût. « Le lendemain de la première représentation du Misanthrope, qui fut très malheureuse, dit Racine le fils, un homme qui crut faire plaisir à mon père courut lui annoncer cette nouvelle en lui disant : « La pièce est tombée; « rien n'est si froid; vous pouvez m'en croire, j'y a étais. — Vous y étiez , reprit mon père , et je n'y « étais pas; cependant je n'en crois rien, parce « qu'il est impossible que Molière ait fait une mau- « vaise pièce ; retournez-y et examinez-la mieux. »

Molière ne se montra pas moins équitable et moins généreux à l'égard des Plaideurs, Il assista à la seconde représentation , qui fut aussi mal accueillie du public que la première; et il dit tout haut en sortant que cette comédie était excellente, et que ceux qui s'en moquaient méritaient qu'on se moquât d'eux.

Alexandre eut beaucoup de partisans et de censeurs. La lecture de cette tragédie fit écrire à Saint- Évremond que la vieillesse de Corneille ne l'alarmait plus, et qu'il n'avait plus à craindre de voir finir avec lui la tragédie; et cet aveu de Saint- Évremond dut consoler le poète de la critique que le même écrivain , dont les jugements avaient alors

un grand crédit, fit de cette môme tragédie. « Il est vrai, dit Racine le fils, qu'elle avait de grands défauts, et que Fauteur s'y livrait encore à sa prodigieuse facilité de rimer. Boileau sut la modérer par ses conseils, et s'est toujours vanté de lui avoir appris Fart de faire difficilement des vers faciles. »

Animé par le succès d'Alexandre, éclairé par les conseils de Boileau, qui ne faisait du reste que seconder le progrès rapide de son esprit. Racine entreprit une nouvelle tâche qu'il acheva en moins de deux ans. En 1667 parut Andromoque, son vrai début, puisque c'est le premier ouvrage qui révèle clairement la puissance et le caractère particulier de son génie. « T^'Alexandre à Andromaque, dit Geoffroy, l'intervalle est immense et presque incalculable. » Dans ses deux premières pièces, Racine n'était encore qu'un jeune homme qui annonçait les plus brillantes dispositions. Supérieur à tout ce qui l'environnait, le premier écrivain de cette époque et le plus heureux imitateur de Corneille, il sacrifiait cependant au goût dominant et prenait le ton à la mode; il essayait encore son talent... Ce n'est que dans ^no^romaç'we'^ que son talent, déjà formé, se déclare: il n'imite plus personne , il se montre digne d'être imité luimême; ce n'est plus un disciple , un émule de Corneille ; c'est Racine qui se révèle au public avec un

ton, un style, une manière qui lui appartiennent, avec des traits qui lui sont propres et lui composent une physionomie particulière*.

La partie de la vie de Racine qui s'étend d'Andromaque (1667) à Phèdre (1677), c'est-à-dire depuis son premier chef-d'œuvre jusqu'à sa retraite du théâtre, cette période, si remplie et si éclatante, est celle sur laquelle les mémoires du temps de ceux de son fils nous ont transmis le moins de détails. Les dates de ces pièces, et un certain nombre de faits relatifs aux circonstances de leur première apparition sur la scène, aux critiques qui en furent faites, et aux querelles littéraires dont elles furent l'occasion : voilà tous les matériaux qui ont été laissés aux biographes pour cet espace de temps. Du reste, il ne nous est venu presque aucun détail sur la vie intérieure de Racine pendant ces dix années, ni sur les relations qu'il entretint avec le monde^en dehors de ses triomphes et de ses luttes d'auteur. On ne peut combler cette lacune en recourant au recueil de sa correspondance, puisque, par un singuUer hasard, de toutes les lettres qu'il écrivit pendant cet intervalle de dix ans, aucune n'a été conservée. Louis Racine, quoiqu'il se dise peu instruit des particularités de cette période de l'histoire paternelle,

1 Geoffroy, examen &' Andromaque.

eût pu sans doute nous en révéler plus d\in détail intime qu'il lui était difficile d'ignorer; mais un scrupule de religion et de piété filiale Ta retenu; il n'a pas voulu'initier la postérité au secret de ces années d'agitations, de gloire et de faiblesses que Racine lui-même avait condamnées, qu'il avait voulu expier en réformant sa vie et en renonçant au théâtre pour jamais. Par austérité chrétienne et par respect pour le long repentir de son père, arrivé aux chapitres où la postérité eût été si curieuse d'étudier l'âme et le cœur de Racine, il écarte et cherche à oublier lui-même ce qu'il sait; il jette sur cette moitié d'une si touchante histoire un voile que nos regards voudraient en vain percer. Nous en sommes réduits à un petit nombre d'indications fugitives, par lesquelles les contemporains, trop peu soigneux de recueillir pour la postérité toutes les circonstances de la vie du grand homme, ont trahi par hasard quelques mots du secret que la piété filiale a gardé.

Les souvenirs recueillis sur les rapports du poète avec le public, les traits et les anecdotes conservées sur la représentation de ses ouvrages et sur ses démêlés avec les auteurs, sont si connus, que nous jugeons inutile de les donner ici. L'opposition que la ligue des auteurs fit au succès deBritanyiicus; les vicissitudes de la comédie des Plaideurs, d'abord condamnée par le parterre, puis sauvée

par les rires de Louis XIV' ; la réFolution que prit le roi , après avoir vu Britannicus, de ne plus figurer dans les ballets de la cour-; la lutte entre-

1 La pièce était complètement tombée à la seconde représentation, malgré les protestations de Molière, que nous avons rapportées. Un mois après, les comédiens s'avisèrent de jouer cette pièce devant le roi et toute la cour, comme petite pièce après une tragédie. Louis XIV jugea les Plaideurs comme Molière les avait jugés. Il ne crut pas déroger à sa dignité en riant aux éclats, et, comme on le pense bien, toute la cour rit encore plus fort que le roi. Les comédiens, charmés d'un succès qu'ils n'avaient pas espéré, s'empressèrent de revenir à Paris, où ils arrivèrent au milieu de la nuit, et allèrent réveiller l'auteur pour lui annoncer cette bonne nouvelle. Racine habitait alors l'hôlel des Ursins dans la Cité. Trois carrosses pendant la nuit, dans une rue où il n'en paraissait presque jamais dans le jour, réveillèrent tout le voisinage; on se mit aux fenêtres; et comme on savait qu'un conseiller aux requêtes s'était plaint de la comédie des Plaideurs, on ne douta point que la justice outragée ne se fût vengée du poète en le faisant mettre à la Bastille. Le lendemain, tout Paris croyait Racine en prison. Cette plaisante méprise, et la connaissance qu'on eut bientôt du suffrage du monarque et de la cour, ramenèrent à la comédie des Plaideurs le bon peuple de Paris; et depuis longtemps la pièce est en possession de faire rire la Justice elle-même.

2 Louis Racine rapporte dans ses mémoires que ces vers de la dernière scène du quatrième acte de Britannicus :

Pour toute ambition, pour vertu singulière, Il excelle à conduire un char dans la carrière, A se donner lui-même en spectacle aux Romains,

firent une vive impression sur Louis XIV, qui crut y voir une censure de sa conduite, et que dès ce moment il quitta l'habitude où il était de figurer dans les ballets qui se donnaient à sa cour. Tout le monde a répété cette anecdote, et cependant, quand on réfléchit, il est facile de reconnaître tout ce qu'elle a d'invraisemblable. 11 est très possible que Louis XIV ait réfléchi, à propos de ces vers, sur le peu de dignité qu'il y avait pour un monarque à danser en public; mais qu'il les ait crus dirigés contre lui, et surtout que Racine ait jamais eu la pensée de les lui appliquer, cela est contraire à toute vraisemblance. Ces vers sont si naturellement placés dans la bouche de Narcisse, ils sont si conformes à l'histoire, ils vont si directement au but de la scène, il était si impos-

prise avec Corneille sur le sujet de Bcrc/uce, indiqué , ou , pour mieux dire , imposé aux deux poètes par la duchesse d'Orléans; les critiques de M""^ de Sévigné sur Bajazet, les menées de M^° Deshoulières et du duc de Nevers en faveur de Pradon , la concurrence qui s'établit durant quelques jours entre les deux Phèdres : tous ces détails ont été lus mille fois , et sont présents à la mémoire de tous les amis des lettres.

Nous n'essayerons pas non plus de présenter ici une analyse et un jugement de chacun des ouvrages de Racine. Outre qu'un semblable travail dépasserait en étendue les bornes de ce livre, cette tâche appartient plutôt aux éditeurs et aux commentateurs de ses œuvres qu'à Thistorien de sa vie. Et d'ailleurs nous ne pourrions nous y engager sans nous exposer à des redites sur des beautés depuis longtemps admirées et tant de fois appréciées. Nous allons seulement, dans le chapitre suivant, considérer d'un point de vue général le génie de Racine, et marquer, s'il se peut, les caractères dominants de son théâtre, en recherchant quel but il se proposa , à quelles règles il s'assuj ettit , et quels procédés de composition et de style il employa.

sible qu'ils ne s'y trouvassent pas, qu'il serait superflu de supposer au poète d'autres visées que des intentions purement dramatiques, quand même il ne serait pas ridicule et odieux d'imaginer qu'il ait songé le moins du monde à Louis XIV en parlant do Néron.

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