LETTRE XVIII
A Paris, le lundi de Pâques 31 mars 1698.
J'ai lu avec beaucoup de plaisir tout ce que vous m'avez mandé de la manière édifiante dont le service se fait dans la chapelle de M. l'ambassadeur, et sur les dispositions où vous étiez de bien employer ce saint temps, dont voilà déjà une partie de passé. Je vous assure que vous auriez encore pensé plus sérieusement que vous ne faites peutêtre sur Fincertitude de la mort et sur le peu que c'est que la vie, si vous aviez eu le triste spectacle que nous venons d'avoir, votre mère et moi, cet après-dîner. La pauvre Fanchon * s'était beaucoup plainte de maux de tête tout le matin : elle avait pourtant été à confesse à Saint-André. En dînant, ses maux de tête l'ont reprise, et on a été obligé de la faire mettre sur son lit. Sur les trois heures, comme je prenais mon livre pour aller à vêpres, j'ai demandé de ses nouvelles. Votre mère, qui la venait de quitter, m'a dit qu'elle lui trouvait un peu de fièvre. J'ai été pour lui lâter le pouls; je
1 Jeanne-Nicole- Françoise Racine, la quatrième des filles de Racine.
Tai trouvée renversée sur son lit, la tête qui lui traînait à terre , le visage tout bleu et tout bouffi , sans la moindre connaissance , avec une quantité horrible d'eaux qui Tétouffaient et qui faisaient un bruit effroyable dans sa gorge; enfin, une vraie apoplexie. J'ai fait un grand cri, et je l'ai prise dans mes bras; mais sa tête et tout son corps n'étaient plus que comme un sac mouillé; ses yeux étaient tout renversés dans sa tête : un moment plus tard elle était morte. Votre mère est venue tout éperdue, et lui a jeté deux ou trois poignées de sel dans la bouche, en lui ouvrant les dents par force : on l'a baignée d'esprit-de-vin et de vinaigre; mais elle a été plus d'une grande demiheure entre nos bras dans le même état que je vous ai représenté , et nous n'attendions que le moment qu'elle allait étouffer. Nous avions vite envoyé chez M. Maréchal et chez M. du Tartre; mais personne n'était au logis. A la fin , à force de la tourmenter et de lui faire avaler par force tantôt du vin, tantôt du sel, elle a vomi une quantité épouvantable d'eaux qui lui étaient tombées du cerveau dans la poitrine. Elle a pourtant été deux heures entières sans revenir à elle, et il n'y a qu'une heure à peu près que la connaissance lui est revenue. Elle m'a entendu dire à votre mère que j'allais vous écrire, et elle m'a prié de vous faire bien ses compliments; c'est en quelque sorte la première marque de con-
naissance qu'elle nous a donnée. Elle ne se souvient de rien de tout ce qui lui est arrivé; mais, à cela près, je la crois entièrement hors de péril. Je m'assure que vous auriez été aussi ému que nous l'avons tous été. Madelon en est encore tout effrayée, et a bien pleuré sa sœur, qu'elle croyait morte