‹ Histoire de Jean RacineChapitre 5 sur 60 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Coup d'œil général sur le théâtre de Racine. — Différence entre Corneille et Racine. — Jugement de M™® de Sévigné sur ces deux poètes. — Quels étaient les partisans et les adversaires de Racine quand il fit paraître ses preniiers ouvrages. — Encouragements que lui donne Louis XIV. — Racine est nommé membre de l'Académie française.

De même que Corneille, Racine se propose la peinture du cœur humain considéré d'une manière abstraite; c'est-à-dire qu'il a pour but de peindre la passion prise en elle-même, isolée du mouvement de la vie réelle , ou du moins séparée de toutes les circonstances, de tous les accidents et de tous les objets extérieurs qui ne sont pas absolument indispensables pour la faire naître et pour l'entretenir. Il ne cherche point à présenter sur la scène un tableau complet de la vie humaine: l'homme, pour lui , est tout entier dans les mouvements de la passion; la tragédie, pour lui, est une analyse du cœur humain présentée sous la forme d'une action très simple. Par conséquent , il ne cherche pas non plus à faire revivre sur le théâtre une époque historique avec la plupart de ses événements intéressants , avec tous les traits de sa physionomie particulière. Quelques faits donnés par

rhistoire ou par la mythologie, quelques événements fictifs ajoutés à ces faits , lui servent à composer le cadre où il place ses quelques personnages. Il s'attache beaucoup moins à mettre sur la scène des hommes qu'à y peindre Thomme ; et encore l'homme pour lui n'est-il pas un foyer de passions nombreuses et diverses, se succédant, se mêlant, ou se livrant entre elles de bizarres luttes. L'homme, tel qu'il le représente, est lui-même très simplifié. Chacun de ses personnages n'agit et ne se révèle que par un nombre limité de passions, parmi lesquelles il s'en trouve une plus agissante, plus développée que les autres et destinée à attirer de préférence les regards.

Mais à ce travail d'abstraction, dont on vient d'essayer de donner l'idée, le poète en ajoute un autre dont il importe également de se rendre compte. Il vient de placer ses personnages dans une action simple et dégagée de la plupart des incidents qui s'accumulent dans le tumulte de la vie réelle ; il les a encadrés dans une scène non moins simple, qui ne présente aux yeux qu'un petit nombre d'objets et n'emprunte nullement à la vie réelle cette variété de spectacle dont elle est chargée. En même temps il a eu soin de faire ses personnages moins complexes qu'ils ne le sont dans la réalité: il a réduit chacun d'eux à certains traits choisis, qui se subordonnent tous à un trait prmcipal.

Pour que la transformation qu'il juge nécessaire soit complète sur ces personnages ainsi réduits à un petit nombre d'éléments essentiels, il répand un caractère de grandeur, de noblesse et d'élégance, que l'imagination lui a fait concevoir, dont la réalité n'aurait pu lui fournir le modèle. A ces passions distinctes, peu nombreuses et groupées autour d'une passion principale, qui composent chacun de ses caractères, il prête un langage élevé, pompeux, délicat, qui réunit à la beauté idéale le charmedela plus parfaite harmonie. S'agitil de penchants criminels, de passions mauvaises, il adoucit par un art ingénieux Thorreur des excès qu'il est obligé de retracer ; il tempère la laideur du mal par l'énergie savante et chaste de la peinture.

Non seulement il se plaît à parer la nature humaine de dehors majestueux, imposants ou aimables; il prend soin de mettre dans les mouvements des passions plus de suite et de conséquence qu'elles n'en montrent effectivement , et en quelque sorte une logique plus visible. Il affirme les incohérences et les contradictions les plus vives de leurs crises et de leurs transports, ou plutôt il les fait plus conséquentes dans leurs inconséquences , plus rationnelles dans leurs désordres. En un mot, il embellit la nature humaine, après l'avoir simpUfiée.

L'étude des passions, ainsi entendue, était le

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vrai but du poète; il n'a pas besoin de donner à Taction dramatique une longue durée, ni de la transporter successivement dans différents lieux. En effet, il réduit à peu de choses tout ce qui est extérieur à Thomme; il le partage, pour ne le considérer que sous quelques faces essentielles. Il peut donc aisément se dispenser d'étendre son action dans le temps et dans l'espace ; et Ton doit s'attendre qu'il se soumettra sans hésiter à certaines règles que les érudits disent avoir trouvées dans Aristote, et qui y sont réellement, mais non , à la vérité, en toutes lettres. Il accepte sans restriction les règles qui prescrivent l'unité de temps et de lieu , et y conforme exactement tous ses ouvrages. Il ne se fait aucune violence pour les suivre. Il ne cède pas non plus à un respect aveugle et fanatique pour l'autorité d'Aristote. S'il reconnaît ses lois sévères , et s'y assujettit avec une docilité parfaite, c'est qu'elles' se trouvent d'accord avec ses propres vues; c'est la nature même du travail qu'il a entrepris qui le dispose à leur obéir.

Tels sont, si cette analyse est exacte, les principes et les procédés essentiels dont se compose ce qu'on pourrait appeler le système dramatique de Racine. Mais à l'auteur dramatique engagé dans cette voie s'offre une grave difficulté, un péril immense.

Il est à craindre que cette scène dont le mouve-

ment et Taspect sont si simples ne paraisse vide. Il est à craindre que ces personnages, créés par une décomposition réfléchie de la réalité , ne paraissent immobiles et sans vie. Il est à craindre que cette noblesse et cette élégance dont le poète les a revêtus ne paraissent un emphatique mensonge , une vaine décoration jetée sur des abstractions mortes, sur des fantômes insensibles.Ainsi,auboutdecetteinterprétation hardie de la nature humaine, il se rencontre un formidable écueil. Tandis que , pour représenter l'homme plus dignement et avec une vérité plus profonde , le poète le mutile et l'embellit, il risque de tarir en lui les sources de la vie, et d'affaiblir d'une parure mensongère un automate glacé.

C'est là ce qui rend, dans le genre de la tragédie classique, le succès si difficile et si rare: et c'est là que triomphent le génie et l'art de Racine. Dans l'analyse qu'on vient de faire des caractères généraux de son théâtre , a-t-on rien avancé qui ne puisse s'appliquer à Andromaque, à Néron, à Roxane, à Phèdre, à Joad, à tous ses personnages principaux et secondaires? Des gens attentifs voient aisément tout ce que ces créations du poêle ont de plus et de moins que l'homme réel. Certes, la simplicité de leur nature, l'élégance surhumaine de leurs proportions . et la nudité du fond sur lequel elles se détachent, sont des choses frappantes pour tous. Andromaque, Agrippine,

Roxane, ne nous représentent ni ce que nous voyons autour de nous, ni ce que l'histoire nous retrace. Ce sont bien là des êtres factices, des images infidèles, hardiment inexactes, de ce que nous sommes. Mais toutefois , quels intimes rapports s'établissent entre eux et nous, dès qu'ils ont commencé à se développer sous nos yeux! Quelle puissante sympathie concentre sur eux toutes les forces de notre âme ! De quelle vérité vivante ils nous paraissent doués, et comme nous nous reconnaissons nous-mêmes dans tous leurs traits ! Comme ces abstractions se meuvent et respirent! Les mensonges du poète sont oubliés, ou plutôt ignorés: on voit, on entend des hommes; et en même temps que la raison s'élève par la contemplation des traits généraux de la passion, en même temps que Tamour de l'idéal se satisfait par la peinture embellie de la vertu et du vice , la sensibilité s'émeut comme au spectacle d'une action réelle; de telle sorte qu'il n'est aucune de nos impressions qui ne soit à la fois instructive et animée, forte et pure, élevée et saisissante.

A l'appui de ces réflexions , nous croyons utile de citer quelques paroles d'un éloquent avertissement qu'un penseur profond et spirituel adressait, dans le temps de la. fameuse querelle des classiques et des romantiques^ aux partisans alors passionnés de cette dernière école, qui reniait Racine, comme

trop idéal et trop froid, pour passer tout entière à Shakespeare :

« Si notre scène est étroite, si elle a manqué jusqu'ici à la fidélité de Thistoire, des mœurs et des coutumes ; si , renfermées dans l'enceinte des palais, les passions ont perdu de ce qu'elles ont d'énergique, de naïf et de populaire sur les places publiques, au milieu des plus grands intérêts; si le spectacle de la nature et le contraste passionné de ses beautés et des désordres de l'âme viennent trop rarement nous émouvoir, il ne faut pas oublier que, seuls entre tous les peuples , nous nous sommes élevés à une étude abstraite de la passion qui ravit les esprits délicats et forts à des émotions tout aussi poétiques que celles des théâtres étrangers. Skakespeare, Schiller et Goethe touchent autrement que Racine, mais non plus profondément que lui. Il y a besoin de réfléchir pour retrouver en soi toutes les émotions que ses pièces font ressentir. Mais cette réflexion, il la rend naturelle, facile à la foule même. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner un parterre français sous le charme de la représentation. Il n'est pas froid, comme on le dit; seulement il est recueilli , parce que Racine commande le recueillement; et quand viennent les explosions à la suite de longs et admirables développements, on peut voir si elles ont perdu à la patience de la réflexion, et si des épan-

chements non moins vifs de poésie ne s'échappent pas de toutes les âmes*. »

j! HLes remarques générales qui viennent d'être ' présentées sur le théâtre de Racine pourraient être appliquées, dans ce qu'elles ont de fondamental, à celui de Corneille. Du reste, si les grands principes sont communs aux deux poètes , on remarque entre eux de notables différences dans l'application qu'ils en ont faite. Il serait trop long de les indiquer toutes; nous ne ferons qu'en rappeler deux qui nous paraissent capitales.

Le génie de Corneille tendait au grand. Il était tourmenté du besoin d'élever et d'exalter les âmes par des émotions sublimes. Ce besoin chez lui était si vif, qu'il craignait de montrer sur le théâtre des hommes faibles. Il voulait que le sentiment de l'admiration dominât tous les autres dans l'âme du spectateur. Pour que la source de l'admiration ne tarît pas, il fit de presque tous ses personnages des héros de volonté. Bienfaiteurs ou tyrans de leurs semblables, ses personnages d'ordinaire ne cèdent point à l'empire des passions : ils les domptent, ou s'entendent et concertent librement avec elles. Cette théorie dramatique est grande; mais elle exclut le pathétique de la scène; mais, trop constamment ou trop témérairement appliquée,

1 Article sur une reprise de Phèdre, par Mi'« Duchesnois, inséré dans le Glohe du 23 octobre 1827, et signé : P. Dubois.

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