KO HISTOIRE
elle peut affaiblir l'intérêt, en laissant trop prévoir le jeu et le dénouement de l'action, ouenôtant aux personnages les plus infaillibles moyens de s'attirer la sympathie du spectateur.
Racine le comprit, et, tout en restant dans une sphère idéale, il mit sur la scène des personnages plus vrais et plus intéressants, en les faisant plus accessibles aux entraînements de la passion, en leur donnant, comme il le dit lui-même dans sa préface d'Andromaque^ « une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse. » C'est une des principales différences par lesquelles il se sépare de Corneille ; c'est un des plus utiles perfectionnements qu'il apporta dans l'art dramatique. On a dit qu'il avait puisé dans Aristote l'idée de cet heureux changement. Il serait plus juste de dire qu'il s'était rencontré là -dessus avec la poétique du philosophe grec, et qu'il n'avait pas dédaigné d'invoquer, à l'appui de sa réforme, l'autorité d'un grand nom.
Une autre différence non moins importante doit être signalée ici. En un sens, la tragédie de Racine est moins idéale que celle de Corneille, puisque, comme on vient de le voir, Racine a montré l'homme moins armé de volonté et d'héroïsme, et par conséquent réduit les caractères tragiques à des proportions plus humaines. Mais , dans un autre sens, Racine est plus idéal que Corneille.
En effet, chez lui, le langage de la passion, toujours simple et naturel, est plus constamment noble, élevé, délicat. Corneille jetait souvent au milieu d'éloquents dialogues des traits de familiarité prosaïque et bourgeoise ; il tombait même parfois du sublime au trivial, et d'ordinaire l'intérêt dramatique ne gagne rien chez lui à ce mélange de tons, qui peut produire d'heureux effets dans le drame , mais qui répugne au génie de la tragédie classique. Ce qui donne aussi à Racine un caractère plus marqué d'idéal, c'est qu'il sait mieux que Corneille, en peignant les contradictions et l'inconséquence de l'homme, adoucir les transitions brusques, les oppositions heurtées, et faire comprendre au spectateur la logique des mouvements les moins logiques de la passion *.
Malgré l'enthousiasme qui accueillit les pièces de Racine à leur apparition sur la scène, le poète eut à lutter contre le fanatisme des adorateurs de Corneille, qui composaient alors une partie notable de la cour et de la ville. Pour eux Corneille, quoique vieilli, n'en était pas moins encore l'objet unique de l'admiration et de l'enthousiasme; c'était un crime de penser que jamais personne pût s'élever à sa hauteur. Voici comment s'exprimait M°^® de Sévigûé dans une lettre à sa fille : « JeJ
1 M. Ph. Le Bas, membre de rinstitut, I^'otice sur Racine, Dictionnaire encyclopédique de la France, t. XI, p. 226.
« suis folle de Corneille !... Ily a pourtant (dans « les pièces de Racine ) des choses agréables , mais « rien de parfaitement beau , rien qui enlève , point « de ces tirades de Corneille qui font frissonner. « Ma fille, gardez -vous bien de lui comparer « Racine; sentons- en toujours la différence : les « pièces de ce dernier ont des endroits froids et « faibles, et jamais il n'ira plus loin qn'Andro- « maque. Vive donc notre vieil ami Corneille ! « Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des « divines et sublimes beautés qui nous transpor- « tent. Ce sont des traits de maître qui sont inimi- « tables... Aussi croyez que jamais rien n'appro- « chera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien « n'approchera des divins endroits de Corneille. » Et dans les sociétés, le suffrage de la mère et de la fille était du plus grand poids.
L'auteur de Cinna avait monté les têtes au sublime : il avait exalté les esprits par des sentiments et des vertus extraordinaires. Cette grandeur de Corneille avait tellement rempli les âmes , qu'il y restait peu de place pour la délicatesse , la grâce et le pathétique de Racine. Lorsque l'auteur d'Andromaque se rapprocha de la nature et de la vérité , il parut humilier ses auditeurs : il les fît rougir, en quelque sorte, en leur apprenant qu'ils étaient hommes; Corneille, en les élevant au-dessus d'euxmêmes, en avait presque fait des dieux. De là cette
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superstition enracinée, cette vieille habitude d'adorer le vieux Corneille : on respectait jusqu'à ses solécismes. jusqu'à ses barbarismes, comme autant de preuves de son mépris pour les mots et de rindépendance de ses idées. Avec des prodiges de style, de sensibilité, d'éloquence, Télégant et harmonieux Racine n'obtenait pas même l'honneur d'être comparé à celui qu'on respectait comme le Dieu de la tragédie.
Les enthousiastes du père de notre théâtre étaient des hommes de la vieille cour, les chefs de la Fronde, les chevaliers de cette ancienne galanterie respectueuse, noble, héroïque : c'étaient des femmes plus ambitieuses que tendres, plus vaines que sensibles, entêtées de l'honneur et des prérogatives de leur sexe, romanesques dans leurs passions comme dans leurs intrigues, accoutumées à mêler la pohtique à la galanterie , toujours dominées par de grandes vues de gloire et de fortune , et ne cédant jamais aux faiblesses du cœur. De pareils spectateurs regardaient la tragédie comme dégradée par la tendresse et la douceur de Racine ; ils croyaient devoir s'élever contre un poète qui no prêtait jamais à ses personnages que des sentiments naturels et des passions vraies, et qui conservait toujours à ses héroïnes le caractère de leur sexe. Une ligue formidable de vieux courtisans et de précieuses surannées prétendait étouiïer
dans sa naissance ce chef-d'œuvre qui faisait descendre la tragédie du ciel sur la terre; mais de même que Corneille fut soutenu par le public contre les persécutions du cardinal de Richelieu, de même Racine eut pour appui , contre les préventions de la vieille cour, tous les jeunes seigneurs, toutes les jeunes femmes qui entraient alors dans le monde, et de plus un ministre éclairé et un jeune monarque ami des arts et des lettres.
Louis XIV ne se bornait pas à une approbation stérile des œuvres de Racine; il lui donnait souvent des témoignages plus substantiels de son admiration, soit par de nouvelles gratifications, soit en augmentant la pension qu'il touchait déjà comme homme de lettres. Ainsi nous voyons qu'en 1669 il reçut une somme de douze cents livres sur un ordre particulier de Colbert, adressé à Charles le Bègue, trésorier général, lui enjoignant « de payer sur les fonds destinés par S. M. « pour les pensions et gratifications des gens de « lettres, tant français qu'étrangers, la somme de « douze cents livres comptants au sieur Racine , « somme que nous lui avons ordonnée pour la « pension et gratification que S. i\I. lui a accor- « dée en considération de son application aux « belles-lettres et des pièces de théâtre quHl donne « au public, etc. »
En 1673, Racine reçut une des distinctions les
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plus flatteuses dont puisse s'honorer un homme de lettres français. Il fut nommé membre de l'Académie française, et sa réception eut lieu le même jour que celle de Fléchier. « Le remerciement de mon père, dit Louis Racine, fut fort simple et fort court, et il le prononça d'une voix si basse, que M. Colbert, qui était venu pour l'entendre, n'en entendit rien, et que ses voisins mêmes en entendirent à peine quelques mots. Il n'a jamais paru dans les recueils de l'Académie, et ne s'est point trouvé dans ses papiers après sa mort. L'auteur apparemment n'en fut pas content, quoique, suivant des personnes éclairées, il fût né autant orateur que poète. »
Fléchier, qui se fit parfaitement entendre, fut très applaudi, et eut tous les honneurs de la journée, (c Racine, qui en cette occation, dit d'Alembert, s'éclipsa devant le prédicateur, se dédommagea, quelques années après, du peu de succès qu'il avait eu à sa réception. Il fut chargé de recevoir Thomas Corneille à la place de son illustre frère. L'auteur de Phèdre, alors plus aguerri en présence du public, parut en ce moment tout ce qu'il était. Le discours qu'il fit est un des plus beaux qui aient été prononcés dans l'Académie. On le lit encore tous les jours, et on ne lit plus celui de Fléchier*. » Nous aurons occasion d'en reparler plus tard.
1 Éloge de Fléchier , note v.