CHAPITRE V
Excessive sensibilité de Racine. — Lettre de sa tante Agnès de Sainte- Thècle. — Lettre de Racine contre les pères de Port- Royal. — Dispositions de Racine à la satire. — Motifs qui le détournèrent de ce penchant. — Ses principes religieux le déterminent à renoncer au théâtre. — Réfutation des assertions des prétendus philosophes sur les motifs de sa conversion. — Détails à ce sujet. — Lettres à son fils et à Boileau. — Conclusion.
Observons que , dans le cours de ses travaux dramatiques. Racine éprouva quelquefois des injustices cruelles, jamais de chutes éclatantes : ses oreilles ne furent jamais blessées du bruit des huées et des sifflets. Il n'en fut guère plus heureux; son excessive sensibilité faisait pour lui des supplices des moindres plaisanteries, des plus légères objections; ni les applaudissements de ses amis ni les encouragements du roi et de la cour ne pouvaient le dédommager de ces contrariétés. Il disait à son fils, pour le détourner de la poésie et du théâtre : « Ah! si vous saviez ce que les plus « mauvaises critiques m'ont fait souffrir ! »
Cette irritabilité du jeune poète éclata de la manière la plus vive contre ceux mêmes qu'il aurait
dû le plus respecter, contre ses instituteurs et ses maîtres de Port- Royal. Il n'ignorait pas quelle indignation avaient excitée contre lui, dans cette sainte maison , ses premiers pas dans la carrière du théâtre; sa tante, Agnès de Sainte-Thècle, lui avait adressé une de ces lettres terribles qu'il appelait des excommunications, du moment qu'elle avait appris que son cher neveu s'était donné aux histrions et aux baladins excommuniés par l'Église. Nous mettons ici sous les yeux du lecteur cette lettre vraiment curieuse :
« Gloire à Jésus-Christ et au très saint sacrement.
« Ayant appris que vous aviez dessein de faire « ici un voyage, j'avais demandé permission à « notre mère de vous voir, parce que quelques « personnes nous avaient assuré que vous étiez « dans la pensée de songer sérieusement à vous, et « j'aurais été bien aise de l'apprendre par vous- « même, afm de vous témoigner la joie que j'au- « rais s'il plaisait à Dieu de vous toucher; mais « j'ai appris depuis peu de jours une nouvelle qui « m'a touchée sensiblement. Je vous écris dans « l'amertume de mon cœur, et en versant des (( larmes que je voudrais répandre en assez grande « abondance devant Dieu pour obtenir de lui votre « salut, qui est la chose du monde que je souhaite « avec le plus d'ardeur. J'ai donc appris avec dou-
« leur que vous fréquentiez plus que jamais des gens « dont le nom est abominable à toutes les per- « sonnes qui ont tant soit peu de piété, et avec « raison , puisqu'on leur interdit l'entrée de l'église « et la communauté des fidèles, même à la mort, « à moins qu'ils ne se reconnaissent. Jugez donc, a mon cher neveu, dans quel état je puis être, « puisque vous n'ignorez pas la tendresse que j'ai « toujours eue pour vous, et que je n'ai jamais rien « désiré sinon que vous fussiez tout à Dieu dans « quelque emploi honnête. Je vous conjure donc, « mon cher neveu, d'avoir pitié de votre âme, et (c de rentrer dans votre cœur pour y considérer sé- « rieusement dans quel abîme vous vous êtes jeté. « Je souhaite que ce qu'on m'a dit ne soit pas « vrai; mais si vous êtes assez malheureux pour « n'avoir pas rompu un commerce qui vous désho- « nore devant Dieu et devant les hommes , vous a ne devez pas penser à nous venir voir; car vous « savez bien que je ne pourrais pas vous parler, « vous sachant dans un état si déplorable et si « contraire au christianisme. Cependant je ne cesce serai point de prier Dieu qu'il vous fasse misé- « ricorde , et à moi en vous la faisant , puisque « votre salut m'est si cher. »
Racine bravait en secret ces excommunications sans oser s'en plaindre. Mais en 1666, lorsque Ni-
cole, pour réfuter Desmarets, enveloppa les poètes de théâtre et les romanciers dans une proscription générale; lorsqu'il les dénonça comme des empoisonneurs publics, Racine, qui avait souffert patiemment qu'on le damnât comme poète à Port- Royal, ne put supporter qu'un écrivain de Port- Royal diffamât le corps des poètes. Il était alors dans la première ivresse de son talent et de ses succès; il venait de donner Alexandre, et préparait Andromaque. Ces titres lui parurent suffisants pour se déclarer le chevalier de toute la nation poétique. Il écrivit une lettre contre les pères de Port-Royal. Provoqué par deux réponses très vives de Dubois et de Barbier d'Aucourt, Racine allait répliquer par la publication d'une seconde lettre plus piquante encore que la première. Les conseils de Boileau, ou plutôt son bon naturel et le regret d'avoir manqué aux instituteurs de sa jeunesse, le décidèrent à ne point l'imprimer: il retira même tous les exemplaires de la première qu'il put trouver. On est étonné de rencontrer dans un écrivain aussi tendre, aussi sensible que Racine, des dispositions si remarquables pour la satire ; mais hâtons-nous de dire que la bonté de son cœur et surtout ses principes religieux 4e guérirent peu à peu de ce funeste penchant.
Nous venons de parler des principes religieux de Racine; ces principes dans lesquels il avait été
nourri, et que la fougue de la jeunesse, jointe à l'enthousiasme poétique, n'avait pu étouffer, se ranimèrent tout à coup dans son âme, le déterminèrent à renoncer au théâtre et à embrasser un genre dévie plus conforme à la morale de l'Évangile. Racine était une de ces âmes passionnées dont l'enthousiasme et la délicatesse font le supplice. De telles âmes se précipitent avec plus d'ardeur que d'autres vers tout ce que la vie semble promettre à l'homme; ell^s demandent à la vie plus qu'elle ne peut donner, et quand elles arrivent à la lie que contient le fond du vase, ce qui pour elles ne tarde jamais , elles en sentent plus vivement que d'autres l'amertuaie. Racine aimait la gloire avec une ardeur qui lui rendait extrêmement sensibles les outrages que la médiocrité et l'envie prodiguent au génie. Jeune encore, en possession d'une renommée que les plus jaloux allaient bientôt cesser de lui disputer, brillant de génie et de gloire, il tomba dans une profonde tristesse. Mécontent des autres, il l'était aussi de lui-même. Il se jugeait avec une conscience sévère, avec un amour du bien aussi vif et aussi délicat que l'était son amour du beau : le témoignage qu'il se rendait à luimême ne le satisfaisait pas, et n'apaisait point ce besoin passionné de perfection morale que la nature et l'éducation avaient mis en lui, et qui s'augmentait encore à mesure qu'il approchait de
Tâge mûr. Au milieu des agitations et des enchantements dont la poésie et Tamour de la gloire remplissaient ses jours, il aspirait à un idéal de vertu, de repos, d'ordre et de désintéressement dont sa belle âme était éprise. 11 se dégoûta de cette fumée des applaudissements dont il s'était jusque-là enivré : il sentit qu'il avait à remplir une mission plus noble et plus honnête que celle d'exciter dans les cœur des passions souvent funestes. Il vint un instant où ses scrupules et ses inquiétudes se changèrent en remords. La vie qu'il menait lui devint odieuse; il résolut d'en sortir, et sans hésiter, sans remettre au lendemain , il accomplit avec fermeté cette résolution.
Plusieurs écrivains , et notamment les prétendus philosophes du dernier siècle, ont cherché à interpréter différemment la cause qui éloigna Racine du théâtre. Geoffroyréfutevictorieusement,ànotre avis, leurs assertions, et nous ne saurions mieux faire que de mettre sous les yeux de nos lecteurs un extrait de ce qu'il dit à ce sujet:
« C'est ici le lieu d'approfondir les motifs de la conversion de Racine, que les philosophes ont dénaturés par l'impossibilité où ils étaient de les concevoir. Des hommes ivres de vanité et d'ambition , fanatiques du théâtre, persuadés qu'il n'y a rien de plus important et de plus admirable que le monde des comédiens , et que le bonheur suprême consiste
dans les appiaudissemenls populaires, pouvaientils se figurer que Racine, dans toute la force de Page et du talent, fût capable de renoncer à la poésie , à la gloire , de fouler aux pieds ses couronnes, pour se consacrer tout entier à la pratique des vertus chrétiennes? C'est un miracle au-dessus de rintelligence de ceux pour qui la vertu et la religion ne sont que des chimères inventées pour tromper les sots. Ils ont donc cherché une explication à cette conduite si étrange de Racine, et ils Font trouvée dans les passions , qui sont leur unique morale: à les entendre, c'est l'orgueil, c'est le dépit, c'est la colère qui ont arrêté l'auteur de Phèdre dans sa brillante carrière; il a voulu punir rinjustice de son siècle; il s'est retiré du théâtre comme Achille du camp des Grecs, pour se venger de l'affront fait à son chef-d'œuvre.
«... La raison , d'accord avec les faits , ne permet pas de douter que Racine n'ait quitté le théâtre pour se livrer à des soins qui lui paraissaient plus dignes d'un chrétien. Sans doute il avait été vivement touché, plus vivement peut-être qu'en toute autre occasion , des persécutions dont sa Phèdre avait été l'objet de la part de ses ennemis; mais il avait triomphé de la cabale qui avait voulu écraser ce chef-d'œuvre. Le duc de Nevers et M™® Deshoulières n'avaient fait que relever l'éclat de sa gloire. Le public lui avait immolé ce même Pradon, dont
on avait essayé de faire son rival et qui ne fut que sa victime. Depuis quand un général est-il dégoûté du métier de la guerre, parce que dans une bataille il a éprouvé des obstacles qui ont retardé de quelques instants sa victoire? Le succès de sa Phèdre, qui avait mis à ses pieds tous ses ennemis , ne devait-il pas plutôt Fanimer à tenter de nouvelles conquêtes? Et n'est-ce pas méconnaître absolument le cœur humain et le caractère des poètes, que de supposer qu'un homme tel que Racine ait pu être abattu et découragé par les efforts de Tenvie, qu'il venait d'humilier et de terrasser? N'est-ce pas condamner hautement ces beaux vers de Boileau:
Le mérite en repos s'endort dans la paresse ;
Mais par les envieux un génie excité
Au comble de son art est mille fois monté.
Plus on veut l'affaiblir, plus il croît et s'élance.
Au Cîd persécuté Cinna doit sa naissance,
Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
Quelle est donc cette logique qui nous donne pour un motif de découragement ce qui est le plus puis-sant aiguillon du génie?...
« Jamais, dans tout le reste de sa vie, l'auteur de Phèdre n'a laissé échapper un regret vers le théâtre: le dépit se calme, la colère s'apaise, les plaies d'un cœur ulcéré se cicatrisent; alors le na-
turel revient. Si Racine n'eût écouté qu'un mouvement d'orgueil et de vengeance, il ne fût pas resté pendant vingt ans ferme et inflexible dans son aversion pour tout ce qui pouvait rappeler ses productions dramatiques; il n'eût pas témoigné constamment la plus profonde indifférence pour les monuments de sa gloire; il n'eût pas fait sucer à ses enfants, avec le lait, le mépris des romans et des pièces de théâtre. J'ouvre le recueil de ses lettres, qui sont l'expression la plus naturelle de ses vrais sentiments, la plus fidèle histoire de ses dernières années; je ne rencontre dans ces épanchements d'un cœur sincère que des traces frappantes de son éloignement pour le théâtre et pour tout ce qui pouvait y avoir rapport... A ses yeux , ce n'est que frivolité, bagatelle, niaiserie, je pourrais ajouter, et un crime dont il faudra rendre compte à Dieu.
« Il me paraît par votre lettre , écrit-il à son fils « aîné, que vous portez un peu d'envie à M^^' de « la Chapelle^ de ce qu'elle a lu plus de comé- « dies et de romans que vous. Je vous dirai avec « la sincérité avec laquelle je suis obligé de vous (( parler, que j'ai un extrême chagrin que vous
1 Arme de Besset de la Chapelle était fille de Henri de Besset, sieur de la Chapelle Milon, inspecteur des beaux-arts, contrôleur des bâtiments du roi. Il avait épousé une nièce de Boileau.
« fassiez tant de cas de toutes ces niaiseries , qui ne « doivent servir tout au plus qu'à délasser quel- « quefois l'esprit, mais qui ne devraient point « vous tenir autant à cœur qu'elles font. Vous êtes « engagé dans des études très sérieuses qui doivent « attirer votre principale attention, et pendant « que vous y êtes engagé et que nous payons des « maîtres pour vous en instruire, vous devez « éviter tout ce qui peut dissiper votre esprit et « vous détourner de votre étude. Non seulement <c votre conscience et la religion vous y obligent, (( mais vous-même devez avoir assez de considé- (( ration pour moi, et assez d'égard, pour vous « conformer un peu à mes sentiments pendant que « vous êtes dans un âge où vous devez vous laisser « conduire.
« Je ne dis pas que vous ne lisiez quelquefois des « choses qui puissent vous divertir l'esprit , et vous « voyez que je vous ai mis moi-même entre les « mains assez de livres français capables de vous « amuser; mais je serais inconsolable si ces sortes « de livres vous inspiraient du dégoût pour des « lectures plus utiles, et surtout pour les livres de « piété et de morale, dont vous ne parlez jamais, « et pour lesquels il semble que vous n'ayez plus « aucun goût, quoique vous soyez témoin du véri- « table plaisir que j'y prends préférablement à « toute autre chose. Croyez-moi , quand vous
« saurez parler de comédies et de romans, vous « n'en serez guère plus avancé pour le monde, et « ce ne sera point par cet endroit-là que vous serez « le plus estimé.
« Je remets à vous en parler plus au long et « plus particulièrement quand je vous reverrai , et « vous me ferez plaisir alors de me parler à cœur « ouvert là-dessus , et de ne vous point cacher de « moi. Vous jugez bien que je ne cherche pas à « vous chagriner, et que je n'ai autre dessein que « de contribuer à vous rendre l'esprit solide, et à « vous mettre en état de ne point me faire de désce honneur, quand vous viendrez à paraître dans le « monde. Je vous assure qu'après mon salut, c'est « la chose dont je suis le plus occupé. Ne regardez (c point tout ce que je vous dis comme une répri- « mande, mais comme les avis d'un père qui vous « aime tendrement, et qui ne songe qu'à vous (( donner des marques de son amitié. Écrivez-moi « le plus souvent que vous pourrez , et faites mes « compliments à votre mère... »
(c On lit dans une autre lettre ces paroles mémorables :
« Vous savez ce que je vous ai dit des opéras et « des comédies qu'on dit que l'on doit jouer à « Marly. Il est très important pour vous et pour « moi-même qu'on ne vous y voie point, d'autant
DE JEAN RACiMÏ b7
« plus que vous êtes présentement à Versailles « pour y faire vos exercices, et non point pour « assister à toutes ces sortes de divertissements. « Le roi et toute la cour savent le scrupule que ce je me fais d'y aller, et ils auraient très mé- « chante opinion de vous si, à l'âge que vous « avez , vous aviez si peu d'égard pour moi et pour « mes sentiments. Je devais, avant toutes choses, (( vous recommander de songer toujours à votre « salut, et de ne perdre point l'amour que je vous « ai vu pour la religion. Le plus grand déplaisir « qui puisse m'arriver au monde, c'est s'il me rec< venait que vous êtes un indévot, et que Dieu « vous est devenu indifférent. Je vous prie de re- « cevoir cet avis avec la même amitié que je vous « le donne. »
« Dans une lettre à Boileau, il s'exprime ainsi au sujet de son fils :
« Je prendrai en même temps la liberté de vous « prier de tout mon cœur de l'exhorter à travailler (( sérieusement, et à se mettre en état de vivre en « honnête homme. Je voudrais bien qu'il n'eût pas « l'esprit autant dissipé qu'il l'a, par l'envie dé- « mesurée qu'il témoigne de voir des opéras et des « comédies... »
« Ainsi Racine croyait que ce n'était pas même
vivre en honnête homme que de faire des vers , d'aller à Topera et à la comédie... Je pourrais extraire ici des lettres de Racine une foule de passages dans le même sens* : ceux que je viens de citer suffisent pour ne laisser aucun doute sur ses vrais sentiments. Concluons que ce fut Tesprit religieux, une profonde et solide piété, et non pas l'orgueil , le dépit et la colère qui Tarrachèrent à des occupations qu'il n'a cessé de regarder, pendant tout le reste de sa vie , comme criminelles devant Dieu. Les philosophes pourront le traiter de bigot aveuglé par une vaine superstition: les gens sages penseront que Racine était conséquent avec luimême. La vie de la plupart des hommes est en opposition continuelle avec leur religion. Racine avait l'esprit trop juste et trop solide, il était trop éclairé, trop instruit pour admettre dans sa conduite cette contradiction grossière. Quand la religion se ranima dans son âme, il sentit qu'il lui était impossible de concilier l'esprit de l'Évangile avec l'esprit de la comédie, et quand il voulut être chrétien, il cessa d'être poète de théâtre ^
* On en trouvera encore plusieurs dans le Recueil des lettres à son fils que nous donnons à la fin de ce volume. ' Geoffroy, Vie de Jean Racine.