CHAPITRE VI
Racine veut se faire chartreux.— Il est détourné de ce dessein par son confesseur, qui l'engage à se marier. — Il épouse Catherine Romanet, fille d'un trésorier de France. — Modicité de la fortune de Racine à l'époque de son mariage. — Bienfaits qu'il reçut de la cour. — Bonté et simplicité du caractère de sa femme. — Son désintéressement. — Anecdote à ce sujet. — La religion fut le lien de l'union entre Racine et sa femme. — Réconciliation de Racine avec ses anciens maîtres. — Souvenir de ses fautes et comment il sut les réparer. — Premiers rapports de Racine et de Boileau avec la cour. — Quelle part ils prirent à la création de l'Académie des inscriptions et belleslettres. — Motif qui les fit nommer historiographes du roi. — Racine prend au sérieux ses nouvelles fonctions. — Ses études préparatoires à ce sujet. — Il accompagne le roi dans la plupart de ses campagnes. — Lettres de Racine à Boileau pendant le siège de Mons.
Nous avons vu dans le chapitre précédent la seule, la véritable raison qui détermina Racine à renoncer au théâtre et même à la poésie, ou du moins à la poésie profane. C'était au lendemain, pour ainsi dire, de son triomphe de Phèdre si chèrement acheté. Il avait trente-huit ans; il venait de tracer le plan d'un Œdipe^ d'une Iphigénie en Tauride, d'une Alceste, lorsque tout à coup il annonça à ses amis étonnés la résolution qu'il avait prise. Il voulait même, dans le premier mou-
vement de sa ferveur, aller ensevelir son talent et sa renommée dans la solitude d'une chartreuse, pour y expier les erreurs de sa jeunesse. Un saint prêtre de sa paroisse, docteur de Sorbonne, qu'il prit pour confesseur, le détourna de ce dessein imprudent. Ce sage directeur lui représenta qu'un caractère tel que le sien ne soutiendrait pas longtemps la solitude; qu'il ferait plus prudemment de rester dans le monde, et d'en éviter les dangers en se mariant avec une personne honnête et pieuse. Après une vive résistance , Racine suivit ce conseil , se promettant de joindre aux saintes pratiques par lesquelles il avait fait vœu d'expier sa vie passée, les vertus d'un bon père de famille.
Une fois la résolution prise de se marier , l'amour ni l'intérêt n'eurent aucune part à son choix: « Il ne consulta, dit son fils, que la raison pour une affaire si sérieuse; et l'envie de s'unir à une personne très vertueuse que de sages amis lui proposèrent, lui fît épouser, le 1^^ juin 1677, Catherine de Romanet, fille d'un trésorier de France du bureau des finances d'Amiens^; » et jamais union ne fut plus heureuse.
Ce grand poète, à l'époque de son mariage, était loin d'être riche; il n'avait alors qu'un nom et des lauriers; c'était presque le seul fruit qu'il eût retiré
1 Mémoires sur la vie de Jean Racine, publiés par Louis Racine son fils.
de ses tragédies; et quand il se maria, son revenu le plus clair consistait en une pension de deux mille livres sur le trésor royal, chiffre auquel avait été élevéegraduellement sapension d'homme deleltres. Quant au produit qu'il avait retiré soit des représentations, soit de l'impression de ses tragédies, il ne lui avait procuré que le moyen de payer ses dettes, acheter quelques meubles, dont le plus considérable élait une bibliothèque estimée quinze cents livres, et ménager une somme de six mille livres, qu'il employa aux frais de son mariage.
L'épouse de Racine ne lui apporta qu'une fortune très médiocre; mais sa renommée avait acquis au poète des protecteurs puissants, et la cour s'empressa de récompenser le pieux sacrifice qu'il faisait de sa gloire théâtrale à la religion et à la vertu : bientôt M. de Colbert le gratifia d'une charge de trésorier de France au bureau des finances de Moulins ; il fut aussi pourvu d'une charge de gentilhomme ordinaire du roi, et enfin nommé, comme nous le verrons plus tard, historiographe avec un traitement de quatre mille livres. Les bienfaits dont Louis XIV l'honora en différentes occasions se montent à quarante-deux mille neuf cents livres.
« Mais sa plus grande fortune, dit Pxacine le fils, fut le caractère de la personne qu'il avait épousée. Il trouva dans la tendresse conjugale un avantage bien plus solide que celui de faire de
bons vers. Sa compagne sut, par son attachement à tous les devoirs de femme et de mère, et par son admirable piété, le captiver entièrement, faire la douceur du reste de sa vie , et lui tenir lieu de toutes les sociétés auxquelles il venait de renoncer. »
La femme de Racine avait beaucoup de simplicité dans le caractère : pleine de bon sens et de piété, occupée de ses devoirs, assidue dans son ménage , elle n'avait d'ailleurs aucune culture dans l'esprit, aucune notion de littérature; unie au plus grand des poètes, elle ne savait pas distinguer une rime masculine d'une rime féminine *; elle n'alla jamais à la comédie, ne connut pas même le titre des tragédies de son mari, ne se forma point une idée de son talent, de sa célébrité dans le monde. Elle ignora toujours qu'elle avait pour mari le premier des auteurs du siècle; elle se contenta de savoir qu'il était le meilleur des hommes.
Voilà la femme qu'il fallait à un homme pieux et sensible, rassasié de gloire littéraire, affligé de l'usage qu'il avait fait de son talent, et persuadé que la naïveté, la bonne foi, la droiture de cœur, sont des qualités plus aimables aux yeux des
1 <( L'un n'avait jamais eu de passion plus vive que celle de la poésie; l'autre porta l'indifférence pour la poésie jusqu'à ignorer toute sa vie ce que c'était qu'un vers; et m'ayant entendu parler, il y a quelques années, de rimes masculines et féminines, elle m'en demanda la différence; à quoi je répondis qu'elle avait vécu avec un meilleur maître que moi. »> (Mémoires de Louis Racine sur la vie de son père.)
hommes, plus précieuses devant Dieu que tous les dons de res[)rit et de Timagination. Ce qui est peut-être plus étonnant, c'est qu'une bonne ménagère telle que Catherine Romanet avait le désintéressement le plus parfait. Racine le fils nous a conservé à ce sujet une curieuse anecdote : « Mon père, dit-il, rapportait de Versailles la bourse de mille louis dont j'ai parlé (dans Ténumération de gratifications que son père avait reçues sur la cassette du roi, et dont nous avons donné le total ci-dessus); il trouva ma mère qui l'attendait dans la maison de Boileau à Auteuil. Il courut à elle, et l'embrassant : « Félicitez -moi. lui dit -il; voici « une bourse de mille louis que le roi m'a don- « née. )) A peine daigna-t-elle faire attention à une pareille somme, et ne songea qu'à lui porter des plaintes contre un de ses enfants, qui depuis deux jours ne voulait point étudier : « Nous en « parlerons une autre fois, reprit Racine, aujour- « d'hui livrons- nous à la joie. » Et comme elle insistait pour que son mari grondât l'enfant paresseux, Boileau , présent à cette scène, se promenait à grands pas en silence. Impatienté à la fin d'une pareille contestation, il s'écria : « Quelle insensi- « bilité! peut -on ne pas songer à une bourse de « mille louis ! »
« On peut comprendre, continue Louis Racine, après avoir cité ce trait du caractère de sa mère,
qu'un homme, quoique passionné pour les amusements de Tesprit, préfère à une femme enchantée de ces mêmes amusements, et éclairée sur ces matières, une compagne uniquement occupée du ménage, ne lisant de livres que ses livres de piété, ayant d'ailleurs un jugement excellent, et étant d'un très bon conseil en toutes occasions. On avoue cependant que la religion a dû être le lien d'une si parfaite union entre deux caractères si opposés : la vivacité de l'un lui faisant prendre tous les événements avec trop de sensibilité, et la tranquillité de l'autre la faisant paraître presque insensible aux mêmes événements. On pourrait faire la même réflexion sur la liaison des deux fidèles amis (Racine et Boileau). A la vérité, leur manière de penser des ouvrages d'esprit étant la même, ils avaient le plaisir de s'en entretenir souvent; mais comme ils avaient tous deux un différent caractère , leur union constante a dû avoir pour lien la probité, puisque, comme dit Cicéron, « il ne peut y avoir de véritable amitié qu'entre les gens de bien. Hoc sentio nisi in bonis amicitiam esse non posse. »
Un des premiers soins de Racine après son mariage fut de se réconcilier avec les instituteurs de sa jeunesse, qu'il avait attaqués d'une manière inconvenante dans l'écrit dont nous avons parlé. Boileau fut chargé de cette négociation ; après avoir témoigné à ^^I. Arnauld les regrets de Ra-
cine sur sa conduite passée, il lui demanda la permission de lui présenter le poète converti. M. Arnauld y consentit sans peine, et le lendemain Racine, conduit par Boileau, entra chez Arnauld, avec la confusion et l'humilité peintes sur le visage ; et quoiqu'il y eût une société nombreuse, il se jeta aux pieds de son ancien maître; celui-ci se jeta à son tour aux pieds de son disciple, et tous deux s'embrassèrent en frères, en amis, en chrétiens.
Le souvenir de sa faute pesait encore sur le cœur de Racine longtemps après. L'abbé Tallemant, s'étant avisé un jour de lui reprocher, en pleine Académie, l'ingratitude qu'il avait autrefois montrée envers ses anciens maîtres : « Oui , Monsieur, lui répondit Racine avec une noble humilité, vous avez raison ; c'est l'endroit le plus honteux de ma vie, et je donnerais tout mon sang pour l'effacer. » Ces faits suffiraient au besoin pour répondre aux biographes malveillants ou mal instruits (entre autres Luneau-Boisjermain), qui ont accusé Racine d'avoir eu un amour-propre excessif; au moins auraient-ils dû ajouter que la rehgion le corrigea de ce défaut ainsi que de plusieurs autres. Quand on parle des fautes ou des faiblesses d'un homme comme Racine, il ne faut jamais négliger de rappeler comment il a su les réparer.
Quoique Racine et Boileau n'eussent encore
aucun titre officiel qui les appelât à la cour, ils y étaient toujours fort bien reçus tous les deux. Colbert les aimait beaucoup, et Louvois les consultait souvent. Ce fut à ces rapports fréquents que, par suite d'un enchaînement d'idées et de circonstances que nous allons raconter, on doit la création de l'Académie des inscriptions et belleslettres, et que Racine et Boileau furent nommés historiographes du roi.
Lebrun avait peint les victoires de Louis XIV dans la galerie de Versailles, et l'on avait jugé à propos de mettre à ces tableaux des inscriptions analogues aux sujets. Charpentier, de l'Académie française, en avait composé plusieurs, dont l'enflure et l'emphase parurent très ridicules aux gens de goût. M. de Louvois les fit effacer par ordre du roi, pour en substituer de plus simples fournies par Racine et Boileau. Racine avait surtout un esprit fin et délicat propre à ces sortes d'ouvrages ; et ce fut lui qui imagina pour l'orangerie de Versailles cette ingénieuse devise : conjuratos ridet AQuiLONEs (elle brave les aquilons conjurés). On y découvrait une allusion très heureuse à la ligue des puissances du nord de FEurope , qui se formait alors contre la France.
M^® de Montespan , ne trouvant pas que les tableaux de Lebrun, même avec leurs inscriptions, fussent suffisants pour étendre la connaissance des
actions du roi, forma le projet de consacrer les principaux événements de son règne par des médailles, au bas desquelles on placerait un récit très abrégé de Tévénement. Pour exécuter ce plan d'une histoire en médailles. Racine conseilla de choisir quelques gens de lettres qui composeraient une espèce d'académie de médailles. Cette société, connue d'abord sous le nom de la petite académie, devint insensiblement plus nombreuse, et fut définitivement organisée sous le nom d'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ainsi Racine partagea avec M™' de Montespan l'honneur d'avoir fondé cette compagnie savante , dont les travaux ont été si utiles à la littérature ancienne et à l'histoire. Voici maintenant comment la création de la petite académie amena la nomination de Racine et de Boileau au titre d'historiographes du roi.
On s'aperçut bientôt que les récits placés audessous de chaque médaille, étant nécessairement fort courts, ne pourraient apprendre les choses qu'imparfaitement, et qu'une histoire suivie du règne entier serait beaucoup plus utile. Ce projet fut agité et résolu chez M"'* de Montespan. C'éta'"t elle qui l'avait imaginé ; « et quoique la flatterie « en fut l'objet, comme l'écrivait depuis M""^ la « comtesse de Caylus, on conviendra que ce pro- « jet n'était pas celui d'une femme ordinaire. » Lorsqu'on eut pris ce parti. M""' de Alaintenon,
qui commençait déjà à exercer quelque influence, proposa au roi de charger du soin d'écrire cette histoire Racine et Boileau. Le roi, qui les en jugea capables, les nomma officiellement ses historiographes, en 1677.
a !^Ion père, dit Louis Racine, toujours attentif à son salut, regarda le choix de Sa Majesté comme une grâce de Dieu qui lui procurait cette importante occupation pour le détacher entièrement de la poésie. Boileau lui-même parut aussi s'en détacher. Il est certain qu'il passa douze à treize ans sans donner d'autres ouvrages en vers que les deux derniers chants du Lutrin, parce qu'il voulait finir l'action de ce poème.
Les deux poètes, résolus à ne plus l'être, comme dit Racine le fils, prirent au sérieux leurs nouvelles fonctions, et ne songèrent plus qu'à devenir historiens, et, pour s'en rendre capables, ils passèrent d'abord beaucoup de temps à se mettre au fait et de l'histoire générale de France, et de l'histoire particulière du règne qu'ils avaient à écrire. Racine, pour se mettre ses devoirs devant les yeux, fit une espèce d'extrait du Traité de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire. Il remarqua dans cet excellent ouvrage les traits qui avaient quelque rapport à la circonstance dans laquelle il se trouvait, et il les rassembla dans un écrit trouvé dans ses papiers et publié dans la plupart des éditions
de ses œuvres complètes. Il fit ensuite des extraits de Mézerai et de Vittorio Siré, et se mit à lire les mémoires, lettres, instructions et autres pièces de cette nature dont le roi avait ordonné qu'on lui donnât la communication.
Mais il ne suffisait pas , pour écrire l'histoire contemporaine, de s'en rapporter à des lettres, à des mémoires et à des récits étrangers; les historiens voulurent être eux-mêmes témoins des événements qu'ils étaient chargés de raconter. Aussi, à partir de 1678, Racine fit toutes les campagnes de Louis XIV, et assista à la plupart des sièges et des batailles dont il aurait à faire la description. La mauvaise santé de Boileau ne lui permit pas toujours d'accompagner son collègue; dans ces cas-là. Racine avait soin de lui rendre compte de tout ce qui se passait à l'armée. On pourra en juger par cet extrait d'une lettre qu'il lui écrivait pendant le siège de Mon s, le 3 avril 1691.
« On nous avait trop tôt mandé la prise de « l'ouvrage à cornes ; il ne fut attaqué pour la pre- « mière fois qu'avant-hier : encore fut-il aban- « donné par les grenadiers du régiment des gardes, « qui s'épouvantèrent mal à propos, et que leurs « officiers ne purent retenir. Le lendemain, sur « les neuf heures du matin , on recommença une « autre attaque avec beaucoup plus de précaution « que la précédente. On choisit pour cela huit
« compagnies de grenadiers, tant du régiment du « roi que d'autres régiments. On commanda aussi c( cent cinquante mousquetaires des deux compa- « gnies , pour soutenir les grenadiers. L'attaque « se fît avec une vigueur extraordinaire, et dura « trois bons quarts d'heure; car les ennemis se « défendirent en fort braves gens ; et quelques-uns « d'entre eux se colletèrent même avec quelquesce uns de nos officiers. Mais comment auraient-ils a pu faire? Pendant qu'ils étaient aux mains, tout « notre canon tirait sans discontinuer sur les deux « demi -lunes qui devaient les couvrir, et d'où, « malgré cette tempête de canon, on ne laissa pas « de faire un feu épouvantable. Nos bombes tom- « baient aussi à tous moments sur ces demi-lunes, « et semblaient les renverser sens dessus dessous. « Enfin nos gens demeurèrent les maîtres, et s'é- « tablirent de manière qu'on n'a pas même osé « depuis les inquiéter. Nous y avons bien perdu « deux cents hommes, entre autres huit ou dix « mousquetaires... Les grenadiers, à ce que dit « M. de Maupertuis lui-même, ont été aussi braves « que les mousquetaires,.. J'ai retenu cinq ou six « actions ou paroles de simples grenadiers dignes « d'avoir place dans l'histoire, et je vous les dirai « quand nous nous reverrons...
« Je voyais toute l'attaque fort à mon aise, d'un « peu loin à la vérité; mais j'avais de fort bonnes
« lunettes, que je ne pouvais presque tenir ferce mées, tant le cœur me battait à voir tant de a braves gens dans le péril...
« On a pris aujourd'hui deux manières de pay- « sans qui étaient sortis de la ville avec des lettres « pour M. de Castanaga. Ces lettres portaient que « la place ne pouvait plus tenir que cinq ou six « jours. En récompense, comme le roi regardait ce de la tranchée tirer nos batteries, un homme, « qui apparemment était quelque officier ennemi , « déguisé en soldat avec un simple habit gris, est « sorti, à la vue du roi, de notre tranchée, et, « traversant jusqu'à une demi-lune des ennemis, « s'est jeté dedans; on a vu deux des ennemis « venir au-devant de lui pour le recevoir. J'étais « dans la tranchée dans ce temps- là, et je l'ai « conduit de l'œil jusque dans la demi-lune. Tout « le monde a été surpris jusqu'au dernier point « de son imprudence; mais vraisemblablement il « n'empêchera pas la place d'être prise dans cinq « ou six jours. Toute la demi -lune est presque « éboulée, et les remparts de ce côté ne tiennent « plus à rien. On n'a jamais vu un tel feu d'artil- « lerie. Quoique je vous dise que j'ai été dans la « tranchée, n'allez pas croire que j'aie été dans « aucun péril; les ennemis ne tiraient plus de ce « côté-là; et nous étions tous ou appuyés sur le « parapet, ou debout sur le revers de la tranchée.
« Mais j'ai couru d'autres périls, que je vous con- « tarai en riant quand nous serons de retour. Voilà, « ce me semble, une assez longue lettre ; mais j'ai « les pieds chauds, et je n'ai guère de plus grand « plaisir que de causer avec vous. »
Nous y ajouterons encore le fragment d'une lettre où se trouvent des détails fort intéressants sur une revue à laquelle il assista.
« Au camp de Givries, le 21 mai 1692.
« ... Le roi fit hier une revue de son armée et de « celle de M. de Luxembourg. C'était assurément ft le plus grand spectacle qu'on ait vu depuis plu- « sieurs siècles. Je ne me souviens point que les « Romains en aient vu un tel ; car leurs armées « n'ont guère passé, ce me semble, quarante, ou « tout au plus cinquante mille hommes, et il y « avait hier six vingt mille hommes ensemble sur « quatre lignes. Je commençai à onze heures du « matin à marcher. J'allai toujours au grand pas « de mon cheval, et je ne finis qu'à huit heures « du soir. Enfin, on était deux heures à aller du « bout d'une ligne à l'autre. Mais si l'on n'a ja- « mais vu tant de troupes ensemble, assurez-vous « qu'on n'en a jamais vu de si belles. Je vous ren- « drais un fort bon compte des deux lignes de « l'armée du roi , et de la première de l'armée de « M. de Luxembourg; mais, quant à la seconde
« ligne, je ne puis vous en parler que sur la foi « d'autrui. J'étais si las, si ébloui de voir briller « des épées et des mousquets, si étourdi d'entendre « des tambours, des trompettes et des timbales, « qu'en vérité je me laissais conduire par mon « cheval, sans plus avoir d'attention à rien; et « j'eusse voulu de tout mon cœur que tous les gens c( que je voyais eussent été chacun dans leur chau- « mière ou dans leur maison, avec leurs femmes « et leurs enfants, et moi dans ma rue des Maçons « avec ma famille. Vous avez peut-être trouvé dans « les poèmes épiques les revues d'armée fort lon- « gués et fort ennuyeuses; mais celle-ci m'a paru « tout autrement longue, et même, pardonnez-moi « cette espèce de blasphème, plus lassante que « celle de la Pucelle,..^. A cela près, je ne fus « jamais si chargé et si étonné que je le fus de « voir une puissance si formidable. Vous jugez (c bien que tout cela nous prépare de belles ma- « tières... »
Il entre ensuite dans quelques détails sur la position prise par les deux armées après la revue, puis il continue :
« L'une et l'autre se mettent en marche demain. « Je pourrai bien n'être pas en état de vous écrire « de cinq ou six jours : c'est pourquoi je vous
1 Poème de Chapelain, dont Jeanne d'Arc, dite la Pucelle, est Théroïne.
a écris aujourd'hui une si longue lettre. Ne trouvez « point étrange le peu d'ordre que vous y trouve- « rez : je vous écris au bout d'une table environce née de gens qui raisonnent de nouvelles, et qui « veulent à tous moments que j'entre dans la con- « versation... Vraisemblablement j'aurai bientôt « de plus grandes choses à vous mander qu'une (( revue, quelque grande et quelque magnifique « qu'elle ait été... M. de Luxembourg, dès le « premier jour que nous arrivâmes, envoya dans c( notre écurie un des plus commodes chevaux de « la sienne pour m'en servir pendant la cam- « pagne. Vous n'avez jamais vu un homme de « cette bonté et de cette magnificence ; il est encore (( plus à ses amis, et plus aimable à la tête de sa « formidable armée, qu'il n'est à Paris et à Ver- « sailles... Adieu, mon cher Monsieur, voilà bien « du verbiage; mais je vous écris au courant de « ma plume, et me laisse entraîner au plaisir que « j'ai de causer avec vous, comme si j'étais dans « vos allées d'Auteuil... Écrivez-moi le plus sou- (c vent que vous pourrez, et forcez votre paresse. « Pendant que j'essuie de longues marches et des « campements fort incommodes, serez-vous fort « à plaindre quand vous n'aurez que la fatigue « d'écrire des lettres bien à votre aise dans votre « cabinet? »