CINQUIEME PARTIE
prendre part. Bien peu de temps avant la Saint-Barthélémy, comme on l'engageait à fuir des lieux où l'on conspirait sa perte : « Je ne puis sortir d'ici, » répondit-il, « sans retourner aux guerres civiles, et j'aime » mieux être traîné dans les boues de Paris que de M retourner jamais là. » Pour prix de sa patriotique répugnance, les dépouilles mutilées de ce grand homme allaient être, en effet, bientôt traînées « dans les boues de Paris, » au milieu d'abominables outrages.
Les ouvertures faites à l'amiral en faveur de son plan favori n'avaient pas laissé de porter un premier coup à sa résistance. Elles ne pouvaient qu'être aussi les bienvenues auprès de Jeanne d'Albret, autant toutefois qu'il lui était possible d'en admettre la sincérité. Quant au mariage proposé, Jeanne, à cet égard, se montra fort réservée. Bien des événements s'étaient passés, bien des leçons lui avaient été données depuis le jour où il fut parlé pour la première fois de cette union lointaine. Elle répondit seulement qu'il lui était impossible de rien décider en l'absence de son fils (Henri de Bourbon était dans ce moment en Béarn), et qu'elle devait avant tout consulter son inclination.
Le refus d'éloigner les Guises et de rappeler le chancelier fut coloré de raisons si spécieuses et si habilement présentées, que les commissaires chargés par Jeanne de suivre à Paris ces négociations, — Téligny, Briquemault et Cavagne, — ne purent se défendre d'être circonvenus. Leur loyauté en vint presque à ne plus douter de celle de la cour. Ils furent d'ailleurs comblés de prévenances; « ils remportèrent, » dit Mézeray, « toutes les marques possibles de bon traitement. » Malgré le rapport qu'ils firent sous cette im-
pression à la reine de Navarre, elle persévérait dans son incrédulité. Les scènes de fureur dont Rouen et Orange furent le théâtre, au commencement de 1571, et qui dépassaient les proportions ordinaires des violences alors trop communes, étaient peu propres à changer ses dispositions. Rien même n'était fait pour rechercher les auteurs de ces crimes. Cependant, sur l'énergique réclamation de Jeanne , des commissaires furent envoyés, des ordres furent donnés pour un châtiment exemplaire , mais de telle façon que, bien avertis, les principaux coupables eurent le moyen d'y échapper.
Une occasion s'offrit pour redoubler ces avances que la cour prodiguait à Goligny : ce fut le mariage de l'amiral. Veuf depuis trois ans, il épousa, le 25 mars 1571, l'héritière d'une des plus riches et des plus nobles maisons de la Savoie, Jacqueline de Montbel, fille du comte d'Entremont et veuve de Claude de Basternay, baron d'Anton. Douée d'une âme forte et généreuse, cette dame s'était prise d'une profonde admiration pour l'illustre capitaine. Elle voulait être, disait-elle, la Martia de ce iiouveau Caton. Instruit de ses intentions, le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, fit intervenir son pouvoir pour empêcher cette union hérétique ; il défendit, par une ordonnance, qu'aucune de ses sujettes épousât un étranger, sous peine de confiscation des biens. Bravant sa colère et ses menaces , Jacqueline d'Entremont sortit furtivement de la Savoie, et passa outre au mariage. Le roi fit dire à Coligny qu'il soUicitait auprès d'Emmanuel-Philibert la main-levée de la saisie mise sur les biens de Jacquehne, et même (^u'il l'engageait à joindre à cette grâce une somme de