CINQUIÈME PARTIE
duc dxViijou son élection au trône de Pologne, ce prélat ayant adressé à la sœur du roi une harangue latine, elle lui répondit immédiatement dans la même langue, en reprenant le discours de l'évêque article par article! Mais ce mérite, si appréciable qu'il fût pour la reine de Navarre, était, par maiheur, trop balancé. L'éducation morale, plus précieuse que l'éducation savante, pouvait-elle ne pas se ressentir, chez la fille de Catherine, des leçons et des exemples qui l'avaient entourée dès le berceau? Combien étaient opposées la corruption et la perversité du monde où Marguerite fut nourrie, et la régularité sévère qui régnait autour de la mère de Henri de Bourbon! La jeune princesse, disait-on, « est plus fine qu'on ne pense, et on en parle sinistrement. » Formée par les enseignements maternels, quelle pernicieuse influence ne serait-elle pas capable d'exercer sur Tesprit du prince et sur l'avenir du royaume dont il était l'héritier! Catherine, si experte aux empoisonnements moraux, — et ceux-] à n'étaient pas les seuls dont on laccusât, — Catherine n'avait que trop soumis à son art funeste le propre époux de Jeanne; l'influence perverse qu'elle avait exercée sur le père, ne chercheraitelle pas à l'exercer sur le fils ?
Dans cette alliance, les Calvinistes n'avaient-ils pas plus à perdre qu'à gagner? Devaient-ils jamais espérer de balancer le parti catholique, avec lequel la cour de France était unie par des liens si étroits? C'était leur annulation et leur perte que poursuivait Catherine, en s'introduisant, pour ainsi dire, dans leur plus forte place, en s'alliant cette maison d'Albret, le meilleur appui de TÉglise réformée. En ce moment même, elle refusait la proposition (jui lui était faite de marier sa
tille au roi de Portugal : pour qu'elle lui préférât un prince protestant, ne fallait-il pas qu'elle fût guidée par un intérêt politique dont la plus simple prudence commandait de se défier ? Là où Catherine voyait un bénéfice pour elle, les Protestants ne pouvaient voir évidemment que péril et malheur pour eux.
Le baron de Rosny, en particulier, ne se bornait pas à repousser l'alliance offerte : il en proposait une autre, dont il développait les avantages politiques. Le parti qu'il avait en vue pour le prince de Béarn n'était rien moins que la souveraine de la Grande-Bretagne, Elisabeth. Il représentait, est-il dit dans les Mémoires de son fils, « qu'il eust été plus à propos de le mariera la reine d'Angleterre, que l'on disoit vouloir donner à un des frères du roi; et bien qu'elle eust dix ans plus que lui (4), estoit-elle assez jeune pour lui donner plusieurs enfants, et par le moyen d'iceux, faciliter le recouvrement du royaume de Navarre. Voire pourroit arriver tel succez d'affaires que ceste alliance uniroit pour toujours en la maison de Bourbon les couronnes de France, Angleterre et Navarre. »
Nous n'avons trouvé nulle part jusqu'à quel point Jeanne d'Albret entrait dans le projet de son conseiller, ni si cette idée aurait eu l'agrément de la reine d'Angleterre; mais, en tout cas, Jeanne était pleinement d'accord avec Béthune sur l'alliance qu'il combattait. En ce (jui concernait personnellement Marguerite de France, elle n'ignorait pas l'opinion générale sur l'extrême vivacité d'mclinations qu'annonçait la sœur de
(1) Vingt ans, et non pas dix. Elisabeth était née en 1533 elle avait donc, eu 1571, trente-huit ans.
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Charles IX. Une telle considération n'était pas la moins essentielle qui détournât |a reine de l'union proposée. Mais l'avis contraire était soutenu par la plus grande partie de ses conseillers, notamment par le baron de Beauvoir, par La Noue, par le chancelier de Navarre Barbier-Francourt, enfm par la voix la plus capable d'entraîner toutes les autres, colle de Goligny. L'amiral était comme fasciné. Son gendre, le loyal Téligny,— dont Terreur se comprend mieux, car il avait moins d'expérience, -T contribuait à lui inspirer cette confiance funeste. Le maréchal de Cossé était revenu prêter à Biron l'appiii de ses vieilles relations avec Coligny qui, à son tour, en était arrivé à se faire l'avocat et la caution de cette cour si artificieuse. En vain Jeanne d'Albret lui rappelait toutes les leçons du passé. « Rien! rien! » répondait-il, « je me fie en mon roi, en ses paroles; au- » trement, ce ne seroit pas vivre que de vivre en » telles alarmes. Il vaut mieux mourir d'un brave coup » que de vivre cent ans en peur. » Lui et La Noue, et tous ces intrépides capitaines, étaient vaincus et subjugués par une sorte d'enchantement, ils ne voyaient plus que le beau côté de la proposition émanée, cependant, d'une source trop suspecte. Ils s'attachaient à faire valoir les avantages politiques de cette union pour la maison d'Albret et pour la cause protestante en général ; ils reproduisaient et appuyaient les arguments que les négociateurs de la cour tiraient de la disgrâce supposée des Guises, de l'éloignement probable du duc d'Anjou; ils repoussaient l'idée qu'une noire perfidie s'abritât sous les joies du mariage qui confondrait ensemble les intérêts des deux maisons. Quant à la répugnance de Jeanne à le voir célébrer d'après le rite ca-
tholique, le roi, et surtout la reine-mère, disaient-ils, n'ont pas, sous ce rapport, des scrupules bien rigides, et ils se prêteront à toutes les conditions qui seront réclamées. Repousser la main ainsi tendue, refuser une proposition si honorable et si brillante, ce serait faire à la maison royale de France un aftront qu'elle ne pardonnerait pas ; ce serait laisser le champ Ubre aux Guises et les rendre plus puissants que jamais ; ce serait rouvrir une carrière de troubles, de guerre et de calamités. Enfin, pour ces bruits répandus sur Marguerite, fallait-il croire aux propos méchants que la malice et la calomnie se plaisent à semer, et qui font si facilement leur chemin à la cour? La reine de Navarre et son fils trouveront chez cette princesse un esprit aimable et cultivé, un cœur qui acceptera aisément leurs inspirations; peut-être même se résoudra-t-elle sans peine à embrasser la croyance de sa seconde mère, de son mari et du pays où elle viendra régner.
Tous ces arguments, toutes ces instances, auxquels se joignirent encore les lettres du maréchal de Montmorency, que Jeanne estimait, ne parvenaient pas à ébranler la reine ; mais, de son côté, elle ne put davantage retenir Goligny à La Rochelle, et l'arrêter sur la pente où elle le voyait entraîné. Persistant dans sa confiance aveugle, comme Jeanne dans sa défiance, il franchit le pas fatal; il partit au mois de septembre 1571, pour se rendre auprès du roi. Ce fut à Blois ou à Paris, selon les uns, à Lumigny en Brie, selon les autres, qu'eut lieu cette entrevue. L'amiral voulut, en entrant, se jeter aux pieds du monarque. Charles IX s'empressa de le relever, l'appela son père, et, serrant avec une grâce aff'ectueuse la main de Coligny : « Nous
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» VOUS tenons, maintenant, » lui dit-il, « vous ne nous » échapperez pas quand vous voudrez; » paroles qui eurent plus tard une explication sinistre, mais où l'amiral ne vit alors que l'expression sincère de la réconciliation et de l'amitié. Catherine de Médicis s'associa aux cordiales démonstrations de son fils, ainsi que toute la cour, sauf les Guises, qui s'éloignèrent avec des apparences de mécontentement sans doute concertées. Goligny fut rétabli dans toutes ses charges et dignités, et admis dans les conseils du roi, où il opinait avec les maréchaux. Cent mille livres lui furent données, comme indemnité pour le pillage de sou château de Châtillon, saccagé pendant la guerre. Le roi l'autorisa à réclamer le riche ameublement de son frère le cardinal, dont les généraux catholiques avaient disposé comme d'une dépouille ennemie, et lui accorda pour un an la jouissance de tous les bénéfices qu'Ode t de Châtillon avait possédés. Enfin, ce qui flattait les vœux de l'amiral plus que tout au monde, il voulut que le conseil délibérât sans délai sur la guerre de Flandres. Cependant, rien ne fut décidé pour le moment. Le roi, toujours avec les mêmes témoignages de cordialité, permit à grande peine que Coligny allât passer quelques jours à Châtillon, où ses aflaires l'appelaient, et lui donna l'autorisation d'y avoir une garde, pour se garantir de toute tentative de la part des Guises.
Pendant cette courte absence, des lettres du roi, respirant la plus vive affection, continuèrent d'entretenir les illusions de Coligny. A son retour, vers la fin d'octobre, il trouva une réception peut-être encore plus cordiale et plus expansive que la première fois. On ne se bornait pas à courir au-devant de ses désirs pour
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ce qui le cjoiicernâit personnellement ; aucune recommandation n'ëtait aussi puissante qlle la sieniie : « 11 ne se passoit jour, » dit d'Aubighé, « c|ue les grâces, que les dons et offices refusés à tous autres, ne lui fussent accordés gaiement, à la moindre parole qu'il vouloit prononcer. » La Noue et les autres seigneurs et capitaines calvinistes avaient leur part dans ces empressements. « L'excès des caresses qu'on letir faisoit ètolt si grand et si visible, » dit Mézeray, a qtie si DieU ne les eût aveuglés, ils eussent facilemetit aperçu les couteaux que l'on aiguisait pour les égorger. » Le cardinal Alessandrino, neveu et légat du pape, étant àtrivé sur ces entrefaites, le roi fit entendre à Coligny, dvec de grands ménagements, que sa présence pourrait déplaire au prélat romain, et qu'il valait mieux éviter cette rencontre ; mais en repartant pour Châtillon, Coligny emporta l'assurance la plus formelle du roi qlie rien ne le ferait changer d'inteiitions ; et, eu effet, il fut rappelé peu après, toujours sous prétexte de s'entendre avec le conseil sur les plans de guerre.
Bien mieux, pour convaincre les Huguenots les plus incrédules, les plans de l'amiral recëValéiit Uri commencement d'exécution. Une alliance défensive était Conclue avec l'Angleterre. Commission fut envoyée au prince d'Orange pour lever des troupes allemandes. Des fonds furent remis à l'amiral et aU comte Louis de Nassau pour réunir en France un corps de Protestants, destiné à entrer dans les Pays-Bas sOus les ordres dti comte et sous ceux de La Noue et de Genlis. En 1563, api-ès la première guerre de religion, quatld l'armée royale reprit le Havte sur les Anglais, qui persistaient à gardor ce gage d'alliance remis dans
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leurs mains par le prince de Condé, on avait vu des officiers ou soldats huguenots, ne connaissant plus que le drapeau et l'intérêt national, marcher avec leurs adversaires de la veille contre leurs amis de la veille : à plus forte raison ne fut-il pas difficile d'en trouver pour qui la guerre contre l'Espagnol était une fête. Quelques miniers furent bientôt réunis. De plus, le roi demanda à l'amiral un Mémoire où seraient développés les droits de la France sur les Pays-Bas méridionaux, qui devaient être sa part dans les conquêtes à faire sur l'Espagne, suivant l'accord dont furent leurrés les princes de Nassau : la rédaction de ce Mémoire fut confiée à Dii Plessis-Mornay qui, bien jeune encore (il était né en 1549), savait déjà manier l'épée comme la plume.
Ces démonstrations parurent à Cdligny des gages tellement certains qu'il rendit en retour, sans attendre le terme de deux ans fixé par le traité de Saint-Germain, trois des quatre places de sûreté accordées aux Protestants. Ainsi, l'espèce de comédie guerrière à laquelle La Noue et ses compagnons d'armes allaient prendre part de si bon cœur et de si bonne foi, avait pour premier résultat de procurer à la cour, saris coup férir, ces trois conquêtes intérieures. En achevant d'endormir le parti calviniste, c'était lui que ce semblant de guerre menaçait réellement, et non pas Philippe lî. De la restitution des places de sûreté, La Rochelle, qUi jouissait de grands privilèges, fut seule exceptée; mais l'amiral traita de chimères les craintes des habitants, qui s'alarmaient de voir un rassemblement considérable de troupes se former non loin de leUrs murs. Dans son intime persuasion, le roi « n'avoit d'autres désirs ([iie de porter les armes hors du rovaume, et v
maintenir tous ses sujets en une ferme et tranquille paix, n
Le mémoire rédigé par Du Plessis-Mornay fut remis au roi. qui parut le recevoir avec satisfaction ; mais le garde des sceaux Morvilliers fut chargé de l'examiner, et cet examen ne fut autre chose qu'une suite d'objections qui avaient pour but d'ajouter à des délais perfidement calculés. La Noue, Genlis et leurs Huguenots débutèrent par quelques succès, dont Charles IX s'empressa de faire part lui-même à l'amiral. Le 15 mai 1572, Valenciennes fut prise ; Mons fut également conquis; mais aucune force ne venant soutenir le corps jeté ainsi en avant, ces deux places ne tardèrent pas à être assiégées par les troupes de Philippe ILGen- Jis marchait avec 3,000 hommes pour secourir Mons. La même trahison qui avait fait détruire et exterminer par les Espagnols l'expédition maritime de Minguetière, leur livra, dans les Pays-Bas, ces Français armés de par le roi, et combattant pour leur patrie. Les Espagnols, M bien avertis, » lit-on dans les Mémoires de Tavannes, « par les ennemis des Huguenots qui étoient en France, » purent aisément accabler Genlis. Presque tous ses compagnons furent tués ou pris, et il partagea le sort des derniers. Goligny pressa de nouveaux enrôlements pour réparer cet échec, dont il ne soupçonna pas l'odieuse cause ; mais la Saint-Barthélémy vint bientôt après, et cette guerre trompeuse n'alla pas plus loin. Néanmoins la reddition de Mons, intrépidement défendu par La Noue, n'eut lieu que le 19 septembre, près d'un mois après la Saint-Barthélémy. Ce fut donc pendant le siège que le loyal capitaine apprit l'épouvantable boucherie où, sans son absence, il aurait péri comme ses amis ; et cepen-
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dant, isolé, abandonné, il continua de défendre jusqu'à la fin le poste qu'il occupait au nom de la France. Le jour même, 19 septembre, où Mons fut enfin rendu, Charles IX écrivait au duc de Longueville, gouverneur de la Picardie, que la prise de cette place était imminente, et qu'il eût à faire courir sus aux factieux, c'est-à-dire à La Noue et à sa garnison , s'ils rentraient dans le royaume. La Noue eut le bonheur d'échapper à cet ordre infâme ; mais Genlis, enfermé dans la citadelle d'Anvers, fut trouvé un matin étranglé dans son lit(l).
Dans le même temps (septembre 4571) oîi l'amiral quittait La Rochelle pour se rendre auprès du roi, Jeanne d'Albret partait aussi de cette ville avec ses
(1) Sur l'ordre envoyé au duc de Longueville, voir les manuscrits de l'Institut, n» 256. — La monstrueuse trahison dont Minguetière et ses compagnons, Genlis et les siens, furent victimes, ne semble avoir été possible que de la part d'une coar comme celle de Catherine de Médicis, et pourtant l'histoire nous offre, au commencement du siècle suivant, un fait tout pareil, accompli par une autre cour, et également au profit de l'Espagne. Nous voulons parler de l'expédition de Walter Ralegh aux bouches de l'Orénoque, expédition qu'il fit à ses propres frais avec l'assentiment de Jacques 1er, et dont les plans furent livrés par le roi luimême à l'ambassadeur de Philippe III, qui tenait le faible et vil monarque sous son influence absolue. Après avoir échoué dans cette entreprise, et y avoir perdu son fils, tué en combattant, Ralegh revint en Angleterre, mais le dernier terme d'infamie n'était pas encore atteint. Sur la plainte de l'ambassadeur d'Espagne, il fut accusé d'avoir induement attaqué les possessions d'une puissance amie, jeté en prison, et traîné à l'échafaud , où sa tête tomba le 11 juin 1618. On peut lire à ce sujet l'article Ralegh (ce nom y est écrit ainsi par rectification), dans la Biographie universelle,
enfants; mais malgré totiteë lefe instances et tôittës les sollicitations, c'était polir retourner dans i^s Etsits, d'où elle était absente depuis trois années entières. Elle fut accompagnée par le prince de Condé, réceitimetit fiancé à Marie de Clèves, marquise d'Isle, de là maison de Nevers, et que Jeanne, sa parente, avait fait ihstruire auprès d'elle dans le culte protestant. Ùtie suite nombreuse de gentilshommes fit cortège à la reine dâiis ce voyage, afin d'imposer aux passions fanatiques qtii pourraient se remuer ; mais ceux qui les avalent soulevées en d'autres circonstances, étaient intéressés cette fois à les contenir, afin que rien ne troublât les apparences de pait et d'amitié si habilement ménagées Des ordres étaient partout donnés pout que Jeanne et le prince son fils fussent reçus avec les honneurs royaux, dans ces mêmes provinces qu'ils avaient traversées trois ans auparavant «omme une terre ennemie.
On exprimerait difficilement les transports de joie avec lesquels Jeanne fut accueillie par ses sujets, après un éloignement si long. Elle s'occupa aussitôt d'effacer toutes les traces des malheurs passés, d'affermir le bon ordre et la paix, de restaurer les habitudes morales qui avaient pu s'altérer dans les troubles, les luttes et les violences dont le pays sortait à peine. L'absence de Jeanne n'avait pas été perdue pour le gouvernement et radministration de son royaume. Pendant sëil séjour à La Rochelle, ses méditations avaient préparé tout un corps d'ordonnances ecclésiastiques et civiles qu'elle apportait.
Ayant convoqué à Pau les États généraux, elle leur soumit ce code, qui reçut leur approbation complète, et qui, revêtu de la sanction nationale, fut solennel-