CINQUIEME PARTIE
Tandis que Jeanne d'Albret faisait ainsi profiter ses sujets de son retour au milieu d'eux, les mêmes sollicitations qui lavaient obsédée à La Rochelle ne cessaient pas de la presser. « Contentez l'extrême envie que » nous avons de vous voir en cette compagnie, » lui écrivait Catherine de Médicis, « vous serez aiméo et » honorée comme le veut la raison et ce que vous êtes.» Biron revint continuer à Pau la mission oii il apportait une persistance infatigable. Il arriva chargé de nouvelles promesses, de nouveaux gages d amitié. Le roi rendait à Jeanne tous ses droits sur le pays souverain de Béarn, sur les pays de Foix, d'Armagnac, de Bigorre et de Comminges ; il lui remettait toutes ses places encore détenues indûment ; il consentait à ce que Jeanne fît célébrer le mariage de son fils selon sa croyance. Le baron de Beauvoir suivit de près Biron et confirma toutes ses assurances, l'impatience où était le roi d'éloigner le duc d'Anjou, la disgrâce des princes lorrains. Marguerite de France passait pour aimer le duc de Guise ; on parlait même d'une intrigue galante entre elle et lui, et des prétentions de cet audacieux sujet à la main de la sœur du roi. Ces bruits avaient provoqué chez Charles de tels emportements, que le duc fut obligé momentanément de s'y soustraire, circonstance qui faisait croire d'autant plus la chute des Guises assurée. L'amiral, que le roi continuait d'accabler de caresses et d'appeler son père, appuyait, par ses lettres, les paroles de Beauvoir. Le chancelier Francourt s'unissait à eux. On commençait autour de la reine à murmurer contre le refus d'une alliance qui paraissait si glorieuse et si profitable. Instruite de ces plaintes et de ce blâme qui prenait souvent des formes amères, n'ayant plus guère (jue Rosny
({iii comprît et partageât sa répugnance intime, parfois Jeanne disait douloureusement : «Je compte peu d'amis.» Pour le prince de Béarn, les historiens parlent très peu de lui dans cette affaire, où cependant il était si intéressé. Pour lui pareillement, la ruse italienne avait ses amorces habilement choisies ; elle faisait appel à son goût décidé pour les plaisirs. Le roi lui montrait en perspective tous ceux qui pouvaient le séduire, « la chasse, la bonne chère et les autres, » sur lesquels Montafier (le porteur de la lettre) s'expliquerait de vive voix avec lui. Sous ce rapport, la cour de France était faite pour offrir plus d'attraits que le cercle oîi le regard sévère de Jeanne d'Albret imposait au moins quelque contrainte. Néanmoins, la déférence à laquelle Henri était accoutumé envers sa mère subordonnait sa résolution à cette volonté respectée. Dans cette attente, il écrivait au marquis de La Force : « Je reste » par deçà jusques et selon les nouvelles que j'enten- » drai de la reine ma mère. » La princesse Marguerite cédait pareillement à l'autorité de son royal frère, mais sans apporter à celui qu'on lui destinait un cœur dont elle avait disposé.
Battue en brèche de toutes parts, fatiguée, épuisée par cette lutte pénible, qui durait depuis plusieurs mois, Jeanne se décida enfin, de guerre lasse, à soumettre la proposition au Conseil souverain, selon le vieil usage de la royauté navarraise. Un avis défavorable, émané de ce corps national, lui offrirait comme un dernier retranchement où se réfugierait sa résistance. Mais, travaillé par l'active influence de Franeourt, le Conseil, à la majorité des voix, se déclara en faveur de l'aUlanee proposée.
CINQUIEME PAUTIK, 1570-1572. 383
Dès lors, Jeanne n'avait plus qu'à céder: consentement bien douloureux, car il s'y mêlait les plus tristes pressentiments. « Elle savait voirement, » dit Le Grain, dans son Histoire de Henri IV, « à quelles gens elle avait à faire. » Désormais, elle n'avait plus qu'à prendre les précautions susceptibles de conjurer ces périls, visibles pour elle, invisibles pour presque tous ses amis, et de déjouer les artifices perfides qui l'enlaçaient sans la tromper. Charles IX et sa cour s'étaient rendus à Blois, et de là ils s'avancèrent jusqu'à Bourgueil, près de la rive droite de la Loire, à quatre lieues de Saumur, faisant ainsi une partie du chemin, pour mieux décider Jeanne au voyage si vivement sollicité. Elle se résolut à venir trouver le roi pour régler de vive voix les conditions du mariage 5 mais, malgré l'avis de l'amiral et de son conseil, ne s'en rapportant qu'à sa tendresse de mère, elle décida que son fils resterait eu Béarn, à Tabri des dangers qu'elle affronterait seule. « Vous savez, » disait-elle à ses amis, « si c'est pour » moi que je crains, » et elle leur assurait que lorsqu'elle serait arrivée auprès du roi, « elle éviterait toute occasion de mal, et qu'elle perdroit la vie plutôt que de permettre quelque chose qui fi\t contre Dieu, lequel pourvoiroit au reste. » A Charles IX, elle écrivait que son seul but était « l'advancement de sa religion, la sûreté de ses amis et le repos du peuple ; qu'elle réputoit cette alliance à honneur et bonheur; mais qu'elle aimeroit mieux être la plus petite demoiselle de France que, pour élever sa maison en grandeur, ravaler sa conscience en liberté de religion et oflenser son Dieu. » Charles IX s'efforça dans sa réponse d'éloigner d'elle toute crainte, lui garantissant
'331 mSTOîRE DE J?A^AE D'ALBRET.
que « ce mariage seroit trouvé miraculeux; qu'il donnait sa sœur, non pas au prince de Navarre, mais à tous les Huguenots, comme pour se marier avec eux, et leur ôter tout doute de l'immuable fermeté de ses édits. ))
Or, dans ce temps-là même, à Blois, d'où partaient ces lettres pleines d'affection et de caresses, on s'occupait d'organiser le massacre caché derrière les joies nuptiales. Le plan en fut discuté, dit-on, dans un conciliabule tenu entre la reine-mère, le duc d'Anjou, le cardinal de Lorraine, le duc de Guise et le duc d'Aumale. On projeta d'abord d'élever dans l'îlot de la Seine, situé alors au bout de la Cité, à laquelle il fut réuni par la construction du Pont-Neuf et de son terre-plein, une tour en bois qui serait l'objet d'un simulacre de siège, dans les fêtes où tous les principaux Huguenots seraient conviés. Ayant à leur tête le prince de Navarre et Coligny, ils attaqueraient cette tour que défendrait le duc d'Anjou avec une troupe choisie. Quand la lutte serait le plus chaude, à un signal convenu, les assiégés, chargeant leurs arquebuses à balles, frapperaient à bout portant leurs adversaires, « manière de coudre la force à la malice, » selon l'expression de l'abbé Le Laboureur, et de rejeter la trahison sur un jeu tournant en lutte sérieuse, par l'excès d'animation des combattants. Peu après, à Bourgueil, le roi ayant reçu des députés des Calvinistes, qui venaient se plaindre de certaines infractions à l'édit, l'un d'eux, Briquemault, osa dire que la persécution pourrait pousser les Religionnaires à ne prendre conseil encore une fois que du désespoir. Charles IX, mettant en pratique les leçons de sa mère, sut se contenir, et promit aux députés