CINQUIÈME PARTIE
son fidèle d'Arros, elle se mit en devoir d'accomplir son sacrifice. Triste départi sinistre voyage! Quand elle quitta ce château paternel qui vit naître son fils, cette douce retraite de Castel-Béziat où elle se plaisait tant à surveiller l'éducation de sa fille, ces lieux chéris, ce peuple dont elle était si aimée; quand elle fut près de laisser derrière elle la frontière béarnaise, le cœur de Jeanne fut serré par une indicible angoisse, et, le courage cédant à la nature, ses larmes débordèrent en abondance. Elle partait dans un appareil de paix, pour se rendre aux fêtes d'un mariage, et elle se sentait moins résolue que trois ans auparavant, quand elle quitta le Béarn pour se jeter dans les périls de la guerre, et y jouer sciemment sa couronne. Les Béarnais, au milieu desquels elle était revenue depuis si peu de temps, la voyaient toujours s'éloigner avec une vive peine ; mais cette fois, leur douleur plus profonde était mêlée aussi de tristes augures; la reine et les sujets semblaient pressentir qu'ils ne se reverraient plus. Quand Coligny avait quitté Châtillon en dernier lieu, pour se rendre à la cour, on rapporte qu'une paysanne, l'arrêtant au passage dans un endroit que l'on montre encore, et se jetant à ses pieds, le supplia de ne pas aller là où sa perte l'attendait : chaque Béarnais, au départ de la reine, aurait fait volontiers comme cette pauvre femme.
Accompagnée de ses deux enfants, Jeanne s'arrêta d'abord à Nérac. Elle y trouva un grand nombre de gentilshommes à qui elle avait écrit de s'y rendre, pour qu'ils apprissent de vive voix ce qu'elle ne pouvait leur communiquer par lettre. En écrivant à Caum ont-La Force, elle ajoutait : « Mon fils vous en prie aussi ; mais
» que ce soit incontinent, cal' periculum est in Mora. J) Ces gentilâhomines, au nombre de pliis de ciilq cents, parmi lesquels : Lavardin, les Ségur, de Piles, Rohan, La Rochefoucauld, François de Navàilles, de BétUt, Henri d'Albret-Miossens, etc., elle les destinait à former une garde pour le prince de Navarre, qualtid il irait à la cour, où elle allait le précéder comme Texploratrice de ce terrain dangereux. Son ititention était qu'il ù'y vînt qu'au moment nécessaire pour le mariage, et qu'il en partît aussitôt après avec la priilcésse, tant elle y redoutait pour lui des pièges de plus d'une nature. Au nombre des amis qui l'attendaient à Nérac, était le baron de Rosny. Par l'ordre exprès de Jeanne, il avait amené son fils, Maximilieti de Béthune, qui, né le 13 décembre 1560, était dans sa douzième année, et de sept ans, jour pour jour, plus jeune que le prince de Navarre. La reine roulait l-econnaître le dévouement du père en attachant tout particulièrement le fils à la personne et au setvice du sien. Rosny présenta, devant la reine, le jeune Maximilien à Henri de Bourbon, protestant au prince qu'il trouverait toujours dans cet enfant « tm très fidèle et très obéissant serviteur. » Maximilien, le genou en terre, répéta de si bonne grâce l'assurance paternelle, que lîenri, l'ayant aussitôt relevé, l'embrassa par deux fois en lui disant « qu'il étoit de trop bonne race pour n'en pas faire paraître les effets, » et à son tout il lui promit, foi de prince^ qu'il laimerait toujours.
Ainsi commença iine liaison bien précieuse, dans la suite, à Henri IV, par les services que le futur duc de Sully était appelé à lui rendre. Jeanne,— ce fut encore un bienfait de la prévoyance maternelle^. — avait jugé
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qUè lès leçons d'un père comme le baron de Rosiiy ne seraient pas perdues (1).
Le l»'^ janvier 1572, après avoir donné toutes ses instructions aux amis qu'elle avait appelés, Jeanne partit pour Lectoure, chef-lieu de l'Armagnac, et qui venait de liii être rendu. Elle y reçut le nouveau serment des habitants. Des influences ennemies avaient répandu parmi eux des craintes que Jeanne voulut dissiper ellemême. Le maire, les consuls et les notables, réunis dans là salle de l'Hôtel de Ville, où la reine s'assit sur un trône entre ses deux enfants, lui renouvelèrent leur serment de fidélité. En échange, elle jura de garder et maintenir les droits, privilèges et coutumes de la ville, et tous les esprits furent rassurés et contents. « Dieu » merci, » écrivit Jeanne à Caumont-La Force, « ils sont » forts satisfaits de moi, et moi d'eux. »
La reine demeura jusqu'à la fin de janvier à Lectoure, continuant de pourvoir à tous les soins que réclamait son absence. Elle donna ses instructions à son fils, lui recommanda de réunir à Saint-Palais les États de Navarre, d'y confirmer la garantie qu'elle avait donnée
(1) D'après les Mémoires de Sully, ce serait au mois de mai que le baron de Rosny aurait été mandé près de Jeanne d'Albret, et la présentation du jeune Rosny au prince de Béarn, en présence de la reine, aurait eu lieu à Vendôme. La lettre de Jeanne à son fils, écrite de Blois, le 8 mars, et que nous donnons plus loin, suffirait pour prouver qu'il y a erreur, que le prince n'accompagna pas sa mère dans son voyage, et ne put, par conséquent, être à Vendôme avec elle. Le cadre bizarre adopté par Sully, qui se fait raconter sa propre vie par ses secrétaires, et 16 peu d'ordre qui règne dans tout l'ouvrage, explique assez cette confusion, surtout pour un fait de la première jeunesse du vieux ministre.
aux habitants pour le libre exercice de la foi catholique, de faire enregistrer ses ordonnances là où cette formalité n'était pas encore remplie ; enfin, elle lui fit promettre de rester vers Béarn, jusqu'à ce qu'elle l'appelât, malgré tous les artifices et toutes les sollicitations dont la cour de France pourrait user -, en un mot, de ne croire qu'à la parole de sa mère. Après cette précaution suprême de sa tendresse, elle l'embrassa : c'était pour la dernière fois.
La même prudence laissa Henri de Condé avec son cousin. Sa jeune fiancée était à la cour de France, ainsi que la veuve de son père, déjà trop familiarisée avec l'air qu'on y respirait.
De Lectoure, Jeanne se remit en route pour se diriger plus directement vers le but de son voyage. Elle emmenait sa fille, pour qui elle ne craignait pas les mêmes dangers que pour le prince, et elle était accompagnée de son cousin Rohan de Pontivy, du comte Louis de Nassau, de La Rochefoucauld, de Téligny et de Biron, à qui elle fit l'honneur de s'arrêter quelques jours dans son château. Elle passa par Poitiers, d'où elle repartit dans les derniers jours de février. Gomme si elle était bien aise de retarder une arrivée qu'elle redoutait, elle laissa Blois sur la droite, après avoir passé la Loire, et alla jusqu'à Vendôme. En chemin, elle rencontra le cardinal Alessandrino, le légat du pape. Au lieu de suspendre sa marche, il traversa le train de la reine, qu'il voulait sans doute précéder à Blois, et il s'abstint même de la saluer.
Jeanne arriva enfin à Blois dans les premiers jours de mars. La longueur de la lutte avait rendu la joie dautatît phis vive pour la cour, lors}u'elle eut arraché le