‹ Histoire de Jeanne d'Albret, Reine de NavarreChapitre 117 sur 140 · CINQUIEME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIEME PARTIE

consentement si désiré. Cette joie fut encore plus grande quand l'arrivée de Jeanne fut, pour Catherine et les siens, une nouvelle assurance de succès. Elle fut accueillie par des explosions d*amitié dont la surabondance est peu familière à l'affection véritable. « Le jour que la reyne de Navarre arriva à Paris, » lit-on dans le Journal de L'Estoile, « le roy et la reyne-mère lui firent tant de caresses, principalement le roy, qui l'appeloit sa grande tante, son tout, sa mieux aimée, qu'il ne bougea jamais d'auprès d'elle, à l'entretenir avec tant d'honneur et de révérence que chacun en estoit étonné. Le soir, en se retirant, il dit à la reyne sa mère, en riant : « Et puis, Madame, que vous en semble? joué- je pas » bien mon roUet? — Oui, » répondit- elle, « fort bien; » mais ce n'est rien qui ne continue. — Par la Mort- » D..., » reprit le roy, « laissez-moi faire seulement, et » vous verrez que je les vous mettray au filet. »

Jeanne avait le coup d'oeil trop fin pour tomber au filet de ces démonstrations excessives. Elle se tenait sur ses gardes comme devant l'ennemi, et déjà, au bout de quelques jours, elle rencontrait des difficultés incessantes et des mauvais vouloirs peu équivoques. Le sourire grimaçant de la fausse amitié se lassait de couvrir la haine, et le masque menteur tombait à demi. La pénible gêne de sa position sur ce terrain qu'elle sentait tout plein d'embûches, les embarras que lui suscitaient ses ennemis, et auxquels certains amis en joignaient d'autres, le dégoût qu'inspiraient à la vertueuse princesse les débordements d'un monde d'autant plus abject à ses yeux qu'elle ne l'avait pas approché depuis plusieurs années, ces peines, ces amertumes, ce mal d'enfant, suivant son expression, c'est-à-dire ces dou-

Joureuses et territlés {)erplexités, toul cela se reproduit dans une lettre qu'elle adressa de Blois, le 8 mars, au prince de Navarre. Il était venu avec le prince de Condé jusqu'à La Rochelle, où il attendait les instructions de sa mère avant d'aller plus loin. Cette lettre, l'abbé Le Laboureur la juge « très digne de l'Histoire, propre à faire déplorer le malheur de cette princesse, et à faire trembler les consciences les plus catholiques dans l'abîme des jugements de Dieu. » Citons ce document précieux, fait pour être compris par le cœur des mères ^ comme pour intéresser les hommes qui étudient :

« Mon filz, je suis en mal d'enfant, et en telle extrémité que si je n'y eusse pourveu, j'eusse esté extrêmement tourmentée... 11 me faut négocier tout au rebours de ce que j'avais espéré, et que l'on m'avoit promis, car je n'ay nulle liberté de parler au Roy, nia Madame (Marguerite), seulement à la Royne-mère, qui me traiete à la fourche... Quant à Monsieur (le duc d'Anjou), il me gouverne et fort priveement, mais c'est moitié en badinant, moitié dissimulant. Quant à Madame (Marguerite), je ne la vis que chez la Royne, lieu mal propre d'où elle ne bouge, et ne va en sa chambre que aux heures qui me sont mal-aisées à parler; aussi que Madame de Curton (sa gouvernante), ne s'en recule poinct : de sorte que je ne puis parler qu'elle ne l'oye... Voyant donc que rien ne s'advance, et que l'on veut faire précipiter les choses et non les conduire par ordre, j'en ay parlé trois fois à la Royne, qui ne se fait que moquer de moy, et, àù partir de là, dire à chascun le contraire de ce que je luy ay dict. Mes amis m'en blasment; et je ne sçais comment desmentir la Royne, car je luy dis : « Madame, vous avez dict » et tenu tel et tel propos. » Encore que ce soit elle-mesme qui me l'ait dict , elle me le renie comme beau meurtre et me rit au nez, et m'use de telle façon, que vous pouvez dire

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