CINQUIEME PARTIE
que ma patience passe celle de Griselidis (1). Si je cuide avec raison luy montrer combien je suis loin de l'espérance qu'elle m'avoit donnée de privante et négocier avec elle de bonne façon, elle me nie tout cela... Au partir d'elle, j'ay un escadron de huguenots qui me viennent entretenir, plus pour me servir d'espions que pour m'assister, et des principaulx, et de ceux à qui je suis contraincte dire beaucoup de langage que je ne puis esviter sans entrer en querelle contre eulx. J'en ay d'une aultre humeur qui ne m'enpeschent pas moins, mais je m'en défeuds comme je puis, qui sont armaphroidites religieux. Je ne puis pas dire que je sois sans conseil, car chascun m'en donne un, et pas un ne se ressemble. Voyant donc que je ne fais que vaciller, la Royne m'a dict qu'elle ne se pouvoit accorder avec moy, et qu'il falloit que de nos gens s'assemblassent pour trouver des moyens. Elle m'a nommé ceux que vous verrez tant d'un costé que d'aultre ; tout est de par elle. Qui est la principale cause, mon filz, qui m'a faict despescher ce porteur en diligence, pour vous prier de m'envoyer mon chancelier (Francourt), car je n'ay homme ici qui puisse ni qui sache faire ce que celuy-cy fera. Aultrement je quicte tout; car j'ay esté amenée jusqu'ici soubs promesse que la Royne et moy nous accorderions. Elle ne faict que se moquer de moy, et ne veult rien rabattre de la messe, de laquelle elle n'a jamais parlé comme elle faict. Le Roy, de l'aultre costé, veut que l'on lui escrive. Ils m'ont permis d'envoyer quérir des ministres, non pour disputer, mais pour avoir conseil. J'ay envoyé quérir MM. d'Espina, Merlin et aultres que j'adviseray, car je vous prie noter qu'on ne tascbe qu'à vous avoir, et pour cy, advisez-y, car si le Roy l'entreprend, comme l'on dict, je suis en grande peine... Je m'assure que si vous saviez la peine en quoy je suis, vous auriez pitié de moy, car l'on me tient toutes les rigueurs du
(1) Héroïne d'une Nouvelle de Boer^ce, qui, par exception au plus grand nombre, peut être lue par tout le monde : modèle de vertu, et dont la patience dans mille épreuves était proverbiale.
monde et des propos vains et moqueries, au lieu de traicter avec moy avec gravité, comme le faict le mérite. De sorte que je crève, parce. que je me suis si bien résolue de ne me courroucer poinct, que c'est un miracle de voir ma patience. Et si j'en ay eu, je sçay comme j'en auray encore affaire plus que jamais, et m'y résoudray aussi davantage. Je crains bien d'en tomber malade, car je ne me trouve guères bien. J'ai trouvé vostre lettre fort à mon gré, je la monstreray à Madame si je puis. Quant à sa peinture, je l'envoyray quérir à Paris. Elle est belle, bien advisée et de bonne grâce, mais nourrie en la plus maudite et corrompue compagnie qui fut jamais, car je n'en vois point qui ne s'en sente. Vostre cousine la marquise (la fiancée du jeune prince de Condé) en est tellement changée qu'il n'y a apparence de religion, si non d'autant qu'elle ne va point à la messe, car au reste de la façon de vivre, elle fait comme les papistes; et la princesse (de Condé) ma sœur, encore pis. Je vous l'escris priveement. Ce porteur vous dira comme le Roy s'esmancipe ; c'est pitié. Je ne vouldrais pas pour chose du monde que vous y feussiez pour y demeurer. Voilà pourquoy je désire vous marier, et que vous et vostre femme vous retiriez de corruption; car encore que je la croiois bien grande, je la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes. Si vous y estiez, vous n'en eschapperiez jamais sans une grande grâce de Dieu... Je vous prie encore, puisque l'on m'a retranché ma négociation particulière et qu'il fault parler par advis et conseil, m'envoyer Francourt. Je demeure en ma première opinion, qu'il fault que vous retourniez vers Béarn. Mon filz, vous avez bien jugé par mes premiers discours que l'on ne tasche qu'à vous séparer de Dieu et de moy : vous en jugerez aultant par ces dernières, et de la peine en quoy je suis pour vous. Je vous prie, priez bien Dieu, car vous en avez bien besoin en tout temps et mesmes en celuy-cy, qu'il vous assiste. Et je l'en prie, et qu'il vous donne, mon filz, ce que vous désirez. »